[ENTRETIEN] Eva Sadoun, cofondatrice de Lita.co

[ENTRETIEN] Eva Sadoun, cofondatrice de Lita.co
Formée à l’économie et à la finance, Eva Sadoun a toujours eu un pied dans l’engagement : directrice d’un programme humanitaire éducatif au Togo jusqu’en 2012, elle a également effectué un voyage d’exploration en Inde sur la finance solidaire. Elle est désormais à la tâte de Lita.co, une plateforme de financement dédiée à l’économie sociale et environnementale en France. Fondée avec Julien Benayoun en 2014 sous le nom de 1001PACT, la structure a permis à Eva Sadoun d'être finaliste en 2017 du Prix de l’Entrepreneur Social du Boston Consulting Group. Elle invite aujourd’hui toutes les parties prenantes du secteur à faire leur transition vers la finance solidaire, “l’investissement de demain”. Une transition qui ne se fera toutefois pas avant que l’État et les régulateurs prennent la mesure de son importance.



 

Pouvez-vous revenir sur votre parcours, jusqu’à la création de Lita.co ?

 

J’ai étudié en classe préparatoire pour l’ENS Cachan en économie et en fac de mathématiques. J’ai ensuite intégré des écoles de commerce : l’EM Lyon puis l’ESSEC. Je me suis spécialisée en finance afin de comprendre pourquoi l’économie actuelle est discréditée : plutôt qu’aller dans sens du respect de la société et de l’environnement, elle va dans celui des actionnaires qui veulent générer un maximum de profit individuel sans se préoccuper des risques pour l’économie réelle. Or si l’on veut changer la finance, il faut d’abord la comprendre, dans ce sens, le travail de pédagogie et d’éducation financière est essentiel. J’ai travaillé pour BNP Paribas où j’étais en charge de l’analyse extra-financière sur les secteurs sensibles et philanthropiques. Je me suis ensuite intéressée à l’entrepreneuriat au cours d’un voyage en Inde, où j’ai travaillé sur la finance éthique et les innovations financières, comme la microfinance et le crowdfunding. Par la suite, j’ai créé avec mon associée une association franco-togolaise dans l’éducation. Nous voulions structurer une plateforme qui pourrait permettre aux personnes de la diaspora africaine et du Moyen-Orient d’investir. C’était compliqué, nous avons donc décidé de nous lancer en France. C’est ainsi que 1001PACT, devenue Lita.co, est née...

 

Pouvez-vous nous présenter le projet ? Comment fonctionne Lita.co ?

 

Il se destine à répondre aux problématiques de l’entrepreneuriat social et environnemental liées au manque de financements à long terme, ce qui empêche les structures de développer leur impact social. Notre objet est de diversifier l’actionnariat de ces entreprises à impact à travers une plateforme d’investissement en ligne qui fédère l’épargne citoyenne et professionnelle. Notre action est segmentée en quatre catégories : “start up for good” (i.e. : plutôt dans une sphère numérique avec un potentiel d’essaimage assez fort), les entreprises sociales et les PME “matures”, une offre “près de chez moi”, et enfin l’immobilier social et environnemental. D’ici la fin de l’année, nous proposerons deux nouveaux axes, les énergies renouvelables et l’agriculture. Nous développons notre activité par les réseaux sociaux, les médias, mais aussi grâce à des conseillers de gestion en patrimoine, les banques et notre réseau de business angels. Notre but est de transformer les investisseurs non solidaires en investisseurs solidaires. Nous avons déjà accompagné 10 millions d’euros d’investissement chez les institutionnels, et 10 chez les particuliers... alors que 80 % n’avaient pas investi auparavant. Cela prouve qu’il y a une vraie demande et beaucoup de cibles à conquérir !

 

Vous parlez de “changer la finance”. Qu’est-ce que cela signifie ?

 

La reconnecter avec l’économie réelle. Le problème de financiarisation, c’est que la finance est devenue un produit, alors qu’elle devait être un outil pour financer l’économie. En Europe, sur l’ensemble des transactions financières, moins de 10 % financent l’économie réelle. De fait, aujourd’hui le critère financier que l’on privilégie lors d’un investissement est un peu absurde, car il ne tient pas compte de l’impact social, environnemental et économique qui est généré en parallèle. Il faut désintermédier, favoriser la transparence et reconnecter les citoyens avec l’économie réelle. Nous souhaitons par ailleurs rendre la finance plus solidaire et en changer les critères de réussite. Enfin, nous misons sur une finance “patiente”, car l’économie qui fonctionne, c’est l’économie durable. Il faut que l’investissement s’inscrive dans le temps.

 

Quel est aujourd’hui votre regard sur le secteur ?

 

Au début, nous pensions avoir le soutien du gouvernement. Malheureusement, la loi des finances de 2017 a fait du mal au secteur, ainsi que la suppression de l’ISF. De nombreuses structures de la finance solidaire ont utilisé cet outil pour financer leur croissance et leur impact, mais l’État n’encourage et ne soutient pas l’épargne citoyenne quand finalement il garantit financièrement certains fonds d’investissement à travers des outils de la Banque publique d’investissement (BPI) par exemple… Or, c’est en faisant de l’éducation financière et en donnant les clés aux citoyens que l’on arrivera à financer l’économie réelle. Nous aimerions que l’État reconnaisse la finance solidaire et citoyenne, car pour le moment nous avons les mêmes contraintes que la finance classique, alors que nous produisons de l’impact social sur les territoires et résolvons des problématiques de société que l’état n’arrive pas à traiter.

 

Quel est selon vous l’avenir de l’investissement responsable ?

 

C’est l’investissement de demain ! Toutes les grandes banques viennent nous voir, tout le monde veut investir responsable, car il y a une demande du client, et c’est très bon signe. On peut effectuer la parallèle avec l’alimentation bio, qui a réussi à s’imposer grâce à la demande du client. Mais la finance est aussi le secteur économique le plus régulé en Europe et en France. Ce n’est donc pas facile d’innover sans un soutien des régulateurs et de l’État. Pour autant, les régulateurs sont assez bienveillants sur la finance solidaire, et l’État est en train de se former sur ces sujets, notamment avec le French Impact. Il faut désormais comprendre qu’il ne se fera pas sans le “finance impact” pour tous. Pour le moment, nous cherchons à nous professionnaliser, à créer dans le privé ce que l’État ne nous donne pas, et à renforcer nos synergies avec les autres acteurs de la finance éthique et classique.

 

 

 

 

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