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[MÉCÉNAT CULTUREL] Le mécénat mute avec La Poste

[MÉCÉNAT CULTUREL] Le mécénat mute avec La Poste
Bernard Hasquenoph, fondateur de Louvre pour tous, signe pour carenews.com une rubrique mensuelle. À travers des chroniques étudiant quelques cas de mécénat culturel, Bernard Hasquenoph retrace l'historique des relations entre de grandes marques, souvent de luxe, et les institutions culturelles françaises. Croisant les problématiques de la philanthropie, du marketing, de l'image, du financement, du parrainage... ses récits sont au coeur d'une spécificité bien française, celle du mécénat culturel traditionnel, devenu nécessaire et omniprésent, parfois sans le dire, dans les musées, établissements publics, opéras, théâtres... Art contemporain, littérature, lutte contre l'illettrisme : focus sur le mécénat de La Poste, à l'heure de la mutation du groupe avec l'avènement du numérique et la chute des envois de courriers.


 

Une performance de plus. C'est ce qu'ont dû penser les visiteurs du Palais de Tokyo à Paris, quand, le 16 août dernier, une vingtaine d’individus fit irruption dans le centre d'art contemporain, suivie par  la presse. À la banderole déployée, il s’agissait d’autre chose : « La Poste finance des expos mais ferme ses bureaux ! On veut des embauches pas du mécénat ! » Durant une saison d’expositions, le groupe français avait installé un bureau opérationnel dans le hall d’entrée. L’occasion était trop belle pour ces postiers du 92 en grève depuis des mois, à la suite du licenciement d’un responsable syndical. Bad buzz pour l’entreprise, l’occupation pacifique d’à peine une demi-heure aura eu plus de résonance médiatique que l’acte de communication lui-même. « Les postiers en grève viennent écorner l’image de carte postale », relata France 3. Car, le bureau de poste éphémère était aussi une œuvre d’art, première en arrivant et d’accès gratuit. Commandée par La Poste à Sabrina Vitali, la jeune artiste avait conçu une structure composée de formes colorées en sucre, au milieu de laquelle trônaient un comptoir de vente et une boîte aux lettres. Le logo jaune de l’entreprise, surnommé en interne le soleil, expliquait-elle, « est au cœur de cette installation, c’est le centre de gravité de cet univers cosmogonique ». Un mélange des genres qui ne choquait personne ici, comme une agente d'accueil nous le confia : « La culture a besoin d’argent. Je suis moi-même artiste. On sait comment ça se passe dans l’art contemporain. »

 

Dans la vidéo tournée par l’entreprise au vernissage, les paroles s’enchaînent. Des invités conquis, de l’artiste bien sûr, du commissaire aux anges, duprésident des lieux, Jean de Loisy, à l’aise dans cet exercice : « Faire une exposition, c’est accueillir des gens, La Poste sait le faire mieux que tout le monde. » Enfin, d’Anne-Laure Bourn, directrice générale adjointe du groupe en charge du Réseau, qui explique la démarche : « Nous cherchons à surprendre nos clients, à imaginer des formats qui s’inscrivent dans la modernité, qui soient aussi en rupture avec notre image, une image d’une entreprise établie depuis des siècles ». Tel était donc le but de cette opération hybride comme les aime ce centre d’art au modèle économique si particulier. Le Palais de Tokyo est une société privée dont le seul actionnaire est l’État de qui il reçoit une subvention mais qui s’autofinance à plus de 60 %, avec notamment ce type d’évènements s’insérant dans sa programmation. De quoi s’entendre avec La Poste, société anonyme à capitaux publics depuis 2010. Hybride car, la loi interdisant la promotion commerciale d’une entreprise mécène, de quoi s’agissait-il : contrepartie, sponsoring, location d’espace ? Le service presse de La Poste nous assure qu’il s’agissait « d’une opération de mécénat entre deux institutions publiques, qui vise en particulier (...) à expérimenter des services postaux dans des lieux culturels. »

 

Jusque là, le mécénat culturel de La Poste surfait naturellement sur la promotion de l’écriture, sa fondation d’entreprise soutenant prix littéraires - dont le sien, “Envoyé par La Poste”, créé en 2015 pour distinguer un ouvrage adressé à un éditeur par voie postale -, publications d’ouvrages valorisant l’art épistolaire et lutte contre l’illettrisme. En septembre au Louvre-Lens, a débuté l’exposition “Amour”. Coïncidence ou volonté d’être plus visible dans les musées, La Poste, membre du Cercle Louvre-Lens, en est partenaire. Les visiteurs, invités à rédiger des lettres d’amour, peuvent acheter des timbres cœur Sonia Rykiel à la boutique du musée, puis glisser leur courrier dans deux boîtes aux lettres à disposition le temps de la manifestation. Le groupe soutient en outre financièrement conférences et lectures, et a publié un livret via son Comité pour l’histoire de La Poste. À la question clairement exprimée, s’agit-il d’une relation de mécénat ? Le Louvre-Lens nous répond oui, La Poste non. Une mise en scène de l’activité historique de La Poste somme toute assez curieuse, quand dans quinze ans la lettre papier n’existera quasi plus, au dire de son PDG Philippe Wahl. Une évolution irréversible à l’heure d’Internet, qui oblige le groupe à se concentrer sur le marché du colis et à développer de nouveaux services. Les bureaux ferment, au profit d'agences communales et de relais commerçants. Les musées aussi sont touchés. Jusqu'en 2010, le forum du Centre Pompidou accueillait un bureau de poste. Devenu non rentable, il a fermé sous les protestations du personnel. Idem pour le Louvre qui abritait une poste dans une allée souterraine menant à la pyramide. Disparue dans le réaménagement en 2016 de ses espaces d'accueil ! Son retour symbolique dans les musées à des fins de communication, pour louer la modernité du groupe, ne manque pas d'ironie. Ou si poster une lettre était devenu un geste patrimonial, renvoyant à un lointain passé.

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