[HORS-FRONTIÈRES] Générosité en Afrique du sud, un modèle pour le continent ?

[HORS-FRONTIÈRES] Générosité en Afrique du sud, un modèle pour le continent ?
Chaque mois, Carenews met en lumière l'histoire et l'organisation de la philanthropie d'un pays, qu'il soit situé en Europe ou sur un autre continent. Depuis le lancement de la rubrique Hors-Frontières il y a deux ans, nous avons beaucoup voyagé : en Europe, aux USA, au Japon, en Inde, en Australie. Un continent manquait pourtant encore à nos voyages. C'est désormais chose faite avec ce mois-ci un article sur la philanthropie sud-africaine. Grande comme plus de deux fois la France, l'Afrique du Sud est pourtant bien moins peuplée, elle ne compte que 57 millions d'habitants. Si la fin de l'Apartheid et l'arrivée à sa tête de Nelson Mandela marque encore la perception à l'international de la "Nation Arc-en-Ciel", la situation sur place reste complexe. L'Afrique du Sud, première économie du continent, voit 55 % de sa population vivre en-dessous du seuil de pauvreté. Dans ce contexte économique et social difficile, comment s'organisent la générosité et la culture du don ?


Ubuntu, le logiciel de générosité sud-africain

 

La question de la générosité est au centre de la vie sociale en Afrique du Sud. Cette importance s’incarne par le terme Ubuntu qui exprime l'interdépendance des individus au sein d'une société. Cette idée "d'être par les autres" a notamment inspiré Desmond Tutu, évêque et militant anti-apartheid dans sa théorisation de la théologie de l'Ubuntu. Attesté dès le 19e siècle (et probablement plus ancien), le terme a donc trouvé une seconde jeunesse au cours des années 1980-1990. Le terme sera utilisé par le sud-africain Mark Shuttleworth au moment de la création du système d’exploitation informatique du même nom.

 

Apartheid : quand le don était illégal

 

Au-delà de ce contexte global, le secteur non-marchand et la philanthropie en Afrique du Sud sont d'émergence relativement récente. Le régime de l'apartheid ne tolérait qu'une poignée d'associations, la plupart d'entre elles dédiées à la continuation de l'ordre social existant. De plus, le "Fund Raising act" de 1978 qualifiait de crime le fait de "solliciter ou de recevoir des dons du publics en dehors du cadre autorisé par le directeur du fundraising”. Il ne sera aboli qu’en 1997. Cette barrière législative n’empêchera cependant pas complètement les associations anti-apartheid de recevoir des fonds de l’étranger via des moyens détournés. Elles auront toutefois toutes les peines du monde à fonctionner normalement.

 

Fundraising sud-africain: pièces jaunes et digital


Aujourd’hui, le don est une pratique extrêmement répandue en Afrique du Sud : le sondage mené par la Charities Aid Foundation en 2017 montrait que 81 % des Sud-africains déclaraient avoir donné de l’argent dans l’année précédente et 43 % dans le mois. Au sein de cette population, le don médian était de 500 rands (32 euros) pour un don moyen de 1300 rands (84 euros), des montants élevés dans un pays où le salaire minimum n’est que de 244 euros (salaire moyen 450 euros). De fait, les répondants indiquent qu’avoir davantage de ressources disponibles est la première condition pour une augmentation de leurs dons. Plus surprenant, les modes de fundraising : 40 % déclarent avoir laissé de l’argent dans une “donation box” et 37 % avoir donné de l’argent en ligne. Sans surprise, la lutte contre la pauvreté est la cause la plus soutenue par les individus.

 

Un mécénat d’entreprise en trompe l’œil

 

Ce n’est pourtant pas le cas des entreprises. En effet, l’éducation et la formation sont soutenues par 92 % des entreprises et reçoivent 44 % des ressources distribuées dans le cadre de programmes de “corporate social investment” (CSI). Principalement réalisées par les entreprises d’exploitation minière, les institutions financières et la grande distribution, les dépenses de CSI sont en augmentation de 2,9 à 9,1 milliards de rands entre 2006 et 2017 si l’on en croit le rapport de l’entreprise Trialogue. La progression est importante, il convient toutefois de la pondérer : seulement 51 % de ces fonds vont à des associations. De plus, l’inflation en Afrique du Sud varie de 4 % à 8 % par an sur les 10 dernières années. De fait, l’augmentation des CSI n’a dépassé l’inflation qu’une seule fois au cours des 5 dernières années. 

 

Des axes de progrès qui pourraient être les nôtres

 

Si le contexte global semble relativement favorable, surtout comparé à la situation dans d’autres pays d’afrique, le bilan est toutefois à nuancer. En effet, le rapport “Constructing a developmental and transformational philanthropy in Africa”, subventionné par la Bill & Melinda Gates Foundation et réalisé par le African Grantmakers Network pointe plusieurs axes de progrès pour la philanthropie sur tout le continent :

Le don reste avant tout informel ce qui peut poser question quand vient le moment de mesurer l’impact ou de documenter les meilleures pratiques.

Les donateurs (fondations, individus…) échangent peu entre eux à l’intérieur même du continent

Les donateurs ont l’habitude de considérer l’Afrique comme un récipiendaire d’aide et ne cherchent que trop rarement à co-construire avec les philanthropes locaux

Les incitations fiscales demeurent modestes : en Afrique du Sud, les dons sont déductible des revenus imposables dans la limite de 10 %

La mesure d’impact reste une exception

Enfin, comme ailleurs, les méthodes entrepreneuriales sont de plus en plus “importées” dans le management de projets sans buts lucratifs.

 

Si le contexte sud-africain est original, il est probablement l’un des plus avancé du continent. Dans ce cadre, il peut servir de modèle de développement pour l’ensemble de l’Afrique : dans la relation que les donateurs occidentaux peuvent avoir avec les philanthropes locaux d’une part ; dans le développement d’une philanthropie basée sur les réseaux informels d’autre part. À ce titre, le guide du “Philanthrope pauvre” de l’Université du Cap est une initiative intéressante.

 

, , , , , ,