[MÉCÉNAT CULTUREL] Comment le musée de Cluny a rendu ses 200 000 € à Lafarge

[MÉCÉNAT CULTUREL] Comment le musée de Cluny a rendu ses 200 000 € à Lafarge
Bernard Hasquenoph, fondateur de Louvre pour tous, signe pour carenews.com une rubrique mensuelle. À travers des chroniques étudiant quelques cas de mécénat culturel, Bernard Hasquenoph retrace l'historique des relations entre de grandes marques, souvent de luxe, et les institutions culturelles françaises. Croisant les problématiques de la philanthropie, du marketing, de l'image, du financement, du parrainage... ses récits sont au cœur d'une spécificité bien française, celle du mécénat culturel traditionnel, devenu nécessaire et omniprésent, parfois sans le dire, dans les musées, établissements publics, opéras, théâtres... Bernard Hasquenoph éclaire un épisode méconnu du musée de Cluny : Le groupe Lafarge, mécène du musée de Cluny s'est vu rembourser les sommes qu'il avait versées en tant que mécène.


 

 

C’est un mécénat qui s’est perdu dans les sables. À la réouverture partielle du musée de Cluny en juillet 2018, le nom de l’entreprise avait disparu sans que personne ne le remarque. Pourtant, en janvier 2017, quand la ministre de la Culture Audrey Azoulay vint poser la première pierre du futur hall d’accueil du musée national du Moyen-Âge, la société Lafarge était bien mentionnée comme mécène de la fine passerelle de béton devant surplomber les vestiges gallo-romains jouxtant l’hôtel de Cluny. Ce que confirmait un rapport de l’Opérateur du patrimoine et des projets immobiliers de la Culture (Oppic), maître d’ouvrage pour le ministère. En février, dans un entretien à Carenews, la chargée de mécénat du musée citait encore le célèbre cimentier parmi les entreprises « étroitement associées » au programme de refonte de l’établissement baptisé Cluny IV. Mais en mars 2018, lors de la visite de presse du chantier, son nom s’était déjà volatilisé. 

L’explication était à chercher du côté de l’actualité. Devenu LafargeHolcim depuis la fusion de la société française avec son homologue suisse, le groupe mondial était dans la tourmente depuis les révélations du Monde, en juin 2016, d’un financement par sa filiale syrienne de groupes armés dont l'État islamique (Daech), afin de poursuivre ses activités dans cette zone de guerre entre 2013 et 2014. Ce dont on aurait été informé au sommet de Lafarge SA. Enquête, gardes à vue, perquisitions, la justice française finit par mettre en examen huit hauts cadres et dirigeants, désormais ex-Lafarge et en attente de procès, pour financement d’une entreprise terroriste et mise en danger de la vie d’autrui (le personnel sur place)... Quant au groupe, en tant que personne morale, il est poursuivi pour complicité de crimes contre l’humanité. Difficile de trouver pire publicité. À quoi vint s’ajouter une possible implication de Lafarge dans la construction du mur anti-clandestins voulu par Donald Trump à la frontière américano-mexicaine.

 

C’en fut trop pour la Ville de Paris qui, poussée sur sa gauche, mit fin en 2017 à son « partenariat historique » avec Lafarge qui lui fournissait gratuitement les tonnes de sable nécessaires à l’opération estivale Paris Plages depuis sa première édition. Mais pas plus que pour les autres entreprises partenaires, il ne s’agissait de mécénat mais de sponsoring (parrainage) comme l’avait révélé en 2015 la Cour régionale des comptes d’Île-de-France. D’où cette forte visibilité de la marque qui proposait ateliers de sensibilisation à l’écologie ou concours photos, un espace lui étant même réservé. Au musée de Cluny, on était dans l’embarras. Mais c’est au ministère de la Culture que cela se joua, à la Direction générale des patrimoines (DGP) dont le musée, en tant que service à compétence nationale, est rattaché. Selon nos sources, c’est en s’appuyant sur la charte du mécénat culturel du ministère énoncé suite à l’affaire Ahae (que l’on aurait pensé de pure communication) que la convention avec Lafarge fut tout bonnement annulée. Les 200 000 euros de mécénat versés en 2015 par l’entreprise au musée de Cluny furent remboursés en 2018, reconnaît-on explicitement à la DGP qui ne souhaite pas en dire plus. Un scénario inédit en France. Au musée, on se dit soulagés d’avoir « les mains propres », même s’il n’y eut aucune communication. La situation était d’autant plus délicate que l’ensemble des travaux de plus de 7,6 millions d’euros furent finalement financés par le seul ministère de la Culture, pour moitié grâce à la manne reçue du Louvre Abu Dhabi dont Cluny est partenaire.

 

Cependant, la réalité pourrait être plus complexe, le musée de Cluny se retrouvant, de fait, lié à l’un des mis en examen de l’affaire Lafarge. En effet, l’un des membres les plus actifs de l’association des Amis du musée de Cluny dont il est vice-président depuis 2014 et administrateur depuis 2005, n’est autre que Christian Herrault, ex-bras droit du PDG de Lafarge, directeur général adjoint chargé, à l’époque incriminé des opérations à l’étranger dont la Syrie. En 2014, afin de trouver des fonds privés pour le projet Cluny IV, il s’investit dans le Cercle des mécènes philanthropes rassemblant les grands donateurs français et étrangers du musée, directement relié à sa directrice. Généreusement, il apporta avec son épouse « une contribution spécifique », invitant, dans le journal Millefleurs de l’association, tous ses membres à faire de même. Cité dans la presse pour son engagement, il fut nommé, en juillet de la même année, au grade de chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres par la ministre de la Culture. Il est vraisemblable que c’est lui qui convainquit son ex-employeur de mécéner la passerelle de béton, comme il l’avait fait des années plus tôt pour une étude des ciments romains du frigidarium. Il n’est pas rare que la passion privée d’un dirigeant débouche sur un mécénat d’entreprise, d’où la grande utilité des sociétés d’amis de musées. Bien sûr, un groupe comme Lafarge a mécéné bien d’autres lieux. Le plus saugrenu, rétrospectivement, reste son soutien au département des Arts de l’Islam au musée du Louvre, y offrant, en 2012 pour 4,5 millions d’euros, son béton « au service de la création et de la liberté architecturale ».

 

 

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