[HISTOIRE] Des mers aux ciels : destin d'un aventurier humanitaire

[HISTOIRE] Des mers aux ciels : destin d'un aventurier humanitaire
Il y a quelques temps, j'ai rencontré au "Bistrot", un restaurant français de N'Djaména, au Tchad, une personne à l'histoire tout à fait particulière. Luc, c'est son nom, un belge d'une quarantaine d'années, est chef du service aérien du Programme Alimentaire Mondial (PAM) au Tchad. Plus de dix mille voyages de personnels humanitaires s'effectuent chaque année à bord de ses avions, qui transportent aux quatre coins de ce pays ravagé par la misère l'aide matérielle vitale à plus de la moitié de la population. Naïvement, je lui ai demandé de me raconter l'histoire de son engagement. Ce récit est l'un des plus beaux que je n'aie jamais entendu. Et j'ai choisi de vous le raconter, ce vendredi, sur Carenews.


Luc est né au sein d'une famille modeste à Namur, en Belgique il y a un peu plus de quarante ans. Très vite il se passionne pour l'aventure, dévore tous les ouvrages sur les marins, les explorateurs et les aviateurs qui lui passent sous la main. Enfant rêveur, il a néanmoins une farouche détermination à réussir sa vie, fuir le quotidien et faire quelque chose d'utile.

Après son baccalauréat, il s'engage dans l'armée. Il y passe cinq ans, en tant que personnel au sol pour l'armée de l'air. Ce sont là cinq années heureuses, où, en plus de découvrir les joies de la camaraderie, il rencontre Marie, qui, à la fin de son service, deviendra sa femme. Une petite fille, Stéphanie, naît de cette union. Tous trois vivent à Bruxelles une vie calme mais heureuse.

Après l'armée, Luc se reconvertit en consultant aéronautique. Il a une bonne paye mais, malgré la stabilité que sa situation lui apporte, il brûle de réaliser son plus grand rêve: faire le tour du monde à la voile. Tout jeune il a appris à naviguer sur la rugueuse Mer du Nord, et se sent les épaules pour défier le Pacifique et l'Océan Indien.

Alors que sa fille Stéphanie a deux ans, Marie lui annonce qu'elle est à nouveau enceinte. Ce sera un petit garçon. Luc est fou de joie, mais réalise qu'il ne pourra plus faire son voyage une fois que ses enfants auront grandi. La décision est prise: la famille fera son tour du monde pendant trois ans, et reviendra en Belgique juste avant que l'aînée Stéphanie ne commence l'école élémentaire.

Luc achète un ketch de 12 mètres qu'il équipe pour la navigation hauturière. "Les préparatifs ont été simples, raconte-t-il. Depuis des années je mûrissais ce projet. J'étais prêt!"

Et puis tout s'accélère: le départ, le Golfe de Gascogne, Dakar, l'Atlantique; puis les Caraïbes, les Alizés, et enfin le Pacifique.

"Ce fut là notre plus beau moment, raconte Luc. Après deux mois dans le Pacifique, sans voir de vie aucune, nous abordons les Marquises, leurs montagnes d'un vert intense, leurs eaux généreuses, les populations accueillantes. Jamais nous n'avons été aussi heureux... Ensemble."

Enfin vient l'heure du retour, l'Océan Indien, la Mer Rouge, puis la remontée vers les brouillards belges jusqu'à Ostende, et enfin la vie "normale" que depuis quelques temps Marie semblait ardemment aspirer à retrouver.

La famille atterrit sans encombre. Le beau rêve est terminé. Alors que Luc nettoie le bateau, Marie prend les enfants et retourne chez eux. Une fois ces travaux terminés, Luc rentre à son tour, et ne trouve qu'un mot.

"J'emmène les enfants, je pars. N'essaie pas de me retrouver. Nous nous verrons devant le juge des divorces. Marie."

Luc est terrassé par cette nouvelle à laquelle il ne s'attendait absolument pas. Même après des années, il ne connaît pas la raison qui a poussé sa femme à le quitter ainsi.

"Je n'avais rien vu venir. Après deux heures sans bouger, sans penser, sous le choc, j'ai pensé au pire. Je suis monté dans notre chambre, j'ai pris un pistolet. Mais au moment où j'allais en finir, j'ai eu une révélation. Plutôt que de mourir bêtement, je pouvais redonner un sens à ma vie. Maintenant que je savais naviguer, j'ai eu envie d'apprendre à voler!"

Luc reprend du service dans l'armée de l'air, passe ses brevets de pilote et se révèle l'un des éléments les plus doués de sa promotion. "C'est vrai que mon expérience de personnel au sol et de navigation m'ont servi, dit-il. Mais c'est ma motivation qui m'aidait à sauter les étapes aussi vite!"

Encore une fois, les évènements s'accélèrent. Nous sommes en 1994, le génocide rwandais éclate. En un peu moins de deux mois, 800 000 personnes sont massacrées. L'armée belge est chargée d'organiser un pont aérien humanitaire entre Kigali, capitale du Rwanda et Le Caire, en Égypte. Luc est désigné pour être pilote de cargo. Mais pas forcément un cargo de marchandises...

"Lorsque nous nous sommes posés sur l'aéroport de Kigali, raconte Luc, c'était "chaud". L'aéroport était protégé par les casques bleus, mais de derrière les grilles, on nous tirait dessus. Le "chargement" attendait sur le tarmac. Nous avons embarqué, en laissant les moteurs tourner, et malgré quelques impacts nous sommes partis sans encombres."

Le "chargement" en question se compose de deux-cents enfants. "Deux-cents paires d'yeux me regardaient dans le cockpit. Ce jour-là, il s'est passé quelque chose... Veuillez me pardonner mais je n'ai pas de mots assez justes pour le raconter..."

Pendant le génocide, Luc sauvera plus de trois mille enfants. C'est ce que l'on appelle venir à la rencontre de son destin. Il sera par ailleurs récompensé de nombreuses fois pour son courage et surtout sa capacité exceptionnelle à se jouer de la fatigue.

Après quelques années plus calmes, Luc quitte à nouveau l'armée, et entre au Programme Alimentaire Mondial des Nations-Unies, au sein du Service Aérien Humanitaire (HAS). Il travaille comme pilote dans toute l'Afrique, avant d'atterrir au Tchad, où finalement j'ai eu la chance de le rencontrer.

"Aucun regret? Lui demandais-je, encore ému par son récit.
-Aucun pour l'instant, me répondit-il sans hésiter. Et j'espère surtout n'en avoir aucun lorsque ma dernière heure sera venue!"

Avec une telle force de caractère, il y a fort à parier que Luc ne risque pas grand-chose!

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