[RÉFUGIÉS][ENTRETIEN] Cédric Herrou, désobéissant civil

[RÉFUGIÉS][ENTRETIEN] Cédric Herrou, désobéissant civil
Condamné cet été, le 8 août, à 4 mois de prison avec sursis par la cour d’appel d’Aix-en-Provence. Il a également été condamné à 1 000 euros de dommages et intérêts pour l’occupation d’un bâtiment SNCF désaffecté dans lequel il logeait 57 migrants érythréens, dont 29 mineurs. Carenews a rencontré cet agriculteur producteur d’œufs biologiques, d’huile et de pâte d’olive à Breil-sur-Roya, membre de l’association Roya Citoyenne et hébergeur de migrants.


Vous avez été très médiatisé, on a beaucoup entendu parler de vous, d’aucuns vous considèrent comme « le visage de la France solidaire », mais vous n’êtes pas seul : quels sont vos alliés dans cette lutte ?

Les alliés sont divers et variés, depuis les grosses associations jusqu’au boulanger qui offre son pain. Parmi les grosses associations, Amnesty International, la Cimade, la LDH, la FIDH, et, plus localement, la Roya Citoyenne. Ils sont variés parce que la lutte a plusieurs aspects. Le premier, me concernant, est surtout l’accueil des migrants. Ensuite, il y a aussi l’aide administrative et juridique.

 

Quelles sont les actions concrètes de l’association la Roya Citoyenne ?

Nous finançons des repas, actuellement, 300 par jour. Nous établissons des contacts entre les associations. Nous sommes, enfin, en train de mettre en place une nouvelle association qui aurait à charge le plan juridique. Elle pourra aussi soutenir les familles, et fournir une aide à la défense individualisée.

 

Que pensez-vous du travail des associations, quel est votre ressenti par rapport à ça ? Est-il positif ? L’aide ne cesse d’augmenter dans le secteur.

Il y a énormément d’appels à soutien, je pense aussi à une compagnie de théâtre qui vient de naître. Le peuple français, quant à lui, est très partagé. Les personnes qui sont contre l’immigration manquent d’arguments. Et puis de toute façon, on ne peut pas être contre l’immigration, ce serait comme être contre une inondation ! Le problème est là, en France, à la frontière italienne, je ne suis pas non plus allé en Lybie. Il y a beaucoup d’acteurs sur le terrain, et, malheureusement, le gouvernement n’est pas à l’écoute des associations et des bénévoles qui sont sur le terrain.

 

Et les pouvoirs publics dans tout ça ?

Des sénateurs et députés sont venus nous voir, avec des intentions bienveillantes. Ils font ce qu’ils peuvent, mais n’ont pas d’action vraiment concrète. La sénatrice Esther BenBassa est venue hier. José Bové aussi est venu, Marie-Christine Vergia, Cécile Duflot l’année dernière… Une députée du mouvement En marche ! est venue, mais après avoir rendu visite au Préfet, elle a retiré son soutien… Le mathématicien Cédric Villani est venu nous voir, lui aussi. Et tout le monde a été surpris de ce qu’il a vu.

Il y a énormément de forces de l’ordre en place dans la région. À l’heure où je vous parle, une dizaine de gendarmes me surveillent, et à peu près 300 ou 400 sont déployés jusqu’à la frontière. Tous les migrants passent donc cachés, en voiture, et plus par la Roya. Tout le monde le sait. C’est complètement schizophrène. J’ai l’impression que le préfet des Alpes maritimes fait tout pour ne pas qu’on les voit, on le sait, mais on fait l’autruche, et tout le monde s’en fiche. L’État dépense 60 000 euros par jour de contrôle policier pour la seule région de la Roya. Cela fait maintenant plus de 2 ans que les migrants arrivent en masse. Il y a 300 personnels des forces de l’ordre à Vintimille. Il y a 1 CRS pour 3 migrant à Calais. Tout cela coûte beaucoup d’argent. Cela coûte cher pour rien. Cette gestion schizophrène de l’État me fait peur. On a donc demandé à être reçu par le préfet. On demande juste que les personnes soient en mesure de demander l’asile et que les mineurs soient pris correctement en charge. Y’a rien de très punk ni de border là-dedans. Il y a eu des morts sur l’autoroute, plus d’une dizaine, et personne ne fait rien ! Le préfet est toujours en place. Le Premier ministre aurait dû depuis longtemps le dégager. Tout cela, c’est la faute de l’ingestion du préfet, c’est lui le responsable. On ne pourra rien faire avec ce gouvernement. C’est une gestion un peu totalitaire pour la démocratie que nous sommes. Ce qui dérange l’État, c’est qu’on se permet à s’opposer à ce qu’il décide.

 

Étant donné la défaillance de l’État, les associations devraient être plus médiatisées car il y a un manque d’information…

Effectivement. Il y a une énorme défaillance de la part de l’État. Il n’y a pour ainsi dire aucune réponse du gouvernement français : il y a une problématique réelle et urgente, et aucune gestion de l’État par rapport à cette question-là. Ce qui pêche, c’est le manque d’information. De fait, les gens, ignorants des réalités de la question, ne peuvent qu’être d’accord avec l’attitude de l’État. Alors que même des gens qui sont de droite et d’extrême droite sont venus me voir et me dire qu’ils n’étaient pas d’accord, parce qu’ils étaient sur le terrain et qu’ils ont vu ce qu’il se passait.

 

Que diriez-vous à la justice ?

Qu’il y a deux justices. La première fois que je me suis fait arrêter, c’était pour un flagrant délit de passage de frontière, j’avais huit érythréens dans la voiture. Un an après, Raphaël, 19 ans, est arrêté avec quatre personnes, dont une personne française (mais noire de peau…) sans passage de frontière, simplement sur un trajet de 20 min entre son domicile et le mien : il a pris 3 mois avec sursis. Cela démontre bien la peur, la fermeture d’esprit, et que la justice n’est pas si indépendante que ça. Mais le plus grave là-dedans, c’est que l’État se sert de la justice pour criminaliser les aidants des réfugiés.

 

Outre les associations, y a-t-il d’autres personnes qui font comme vous, d’autres « désobéissants » ?

J’ai parfois l’impression que ça fait un peu peur aux gens. Toutefois, des bénévoles viennent chez moi d’eux-mêmes, il y a de la solidarité individuelle en plus des associations. Il y a Raphaël. Il y a des gens qui hébergent, des maraudes, chacun fait un peu comme il peut le faire, à sa mesure.

 

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Semaine thématique réalisée avec le soutien de la Fondation Sanofi Espoir.

 

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