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[ÉCLAIRAGE] Baromètre 2018 de la microfinance : quelles rentabilités ?

[ÉCLAIRAGE] Baromètre 2018 de la microfinance : quelles rentabilités ?
Convergences a publié son Baromètre de la microfinance 2018. Alors que la microfinance s’érige en un mode alternatif de financement en plein essor à travers le monde (139 millions de clients en 2017) et contribue fortement à la réduction de l’exclusion financière en venant au secours des populations privées des services bancaires et financiers de base, se pose la question de la rentabilité des Institutions de Microfinance (IMF), ou plus exactement de leurs rentabilités : on parle évidemment de rentabilité financière, mais aussi de “rentabilité sociale”. Convergences a choisi de mettre cette année au cœur de son analyse cet exercice d’équilibriste qui consiste à allier rentabilité et impact social, en répondant à plusieurs questions d’ordre économique, social mais aussi éthique.


 

La microfinance a-t-elle le “droit” d’être rentable financièrement ?

 

La question de savoir si la microfinance peut ou doit être rentable peut légitimement se poser : est-il éthiquement concevable que la microfinance, qui poursuit avant tout un objectif social, fasse du “profit sur les pauvres” ? La question doit en réalité être plus nuancée. Conjuguer rentabilité et impact social, sans que l’un empêche l’autre, est possible. Mais pour cela, la rentabilité des IMF doit être le moyen et non la fin de la microfinance : elle doit être réinvestie dans la poursuite de l’objectif social de la microfinance qui est de permettre aux populations exclues des services bancaires et financiers de base d’accéder au financement et au crédit, à titre personnel ou à titre professionnel. Par ailleurs, cette rentabilité est souhaitable pour que les IMF restent économiquement viables et ne soient pas dans une situation de  dépendance par rapport aux autres sources de financement (générosité privée et financements publics), afin de continuer à accomplir leur mission efficacement.

 

Cependant, la microfinance, par la nature de sa mission et des bénéficiaires visés (le fameux “bas de la pyramide”), se heurte à plusieurs risques : un risque de contrepartie (défaut de remboursement), et des risques de change et de taux pour les opérations de prêt en monnaie étrangère. Il s’agit donc de contrôler ces risques pour que l’opération de prêt remplisse son objectif, du côté de l’IMF prêteuse comme du côté de l’emprunteur. Alain Levy, directeur microfinance Amériques et Asie pour BNP Paribas, le résume ainsi : “La microfinance n’est pas une activité philanthropique, mais un social business”. Un business donc, mais pas des plus lucratifs ; ce que doivent accepter les acteurs qui investissent dans la microfinance, puisqu’à travers un tel investissement, leur objectif est aussi d’obtenir un “rendement social” positif.

 

Quels sont les freins à la rentabilité des IMF ?

 

On estime aujourd’hui que près de la moitié des IMF ne sont toujours pas rentables financièrement. Plusieurs facteurs expliquent ces difficultés. La performance globale des IMF est très dépendante de leur contexte macroéconomique, législatif et géopolitique, très variables d’une région à l’autre, ce qui rend par ailleurs difficile l’identification de facteurs “universel” de rentabilité financière comme sociale. Pour les IMF d’Asie du Sud, la rentabilité et la productivité sont favorisées par la nature même du marché local : pour faire face à la forte demande de ce marché, les institutions locales ont dû repenser leur organisation pour construire une méthodologie de groupe, méthodologie qui permet de traiter plusieurs clients en une fois, et donc de réduire les coûts d’accompagnement. Mais cette organisation n’est pas applicable à tous les IMF : par exemple, les IMF français, qui font face à une demande très étroite, ne peuvent obtenir de telles économies d’échelle. Par ailleurs, d’autres marchés comme l’Europe de l’Est bénéficient d’une plus grande maturité et, ayant ancré la microfinance depuis plus longtemps dans le paysage économique, restent très dynamiques.

 

La rentabilité de la microfinance est également limitée par les caractéristiques structurelles des IMF. Les IMF affichent un taux d’intérêt effectif global moyen (TEG) sensiblement supérieur à celui des banques classiques (estimé à 25 % en 2017, et à 28 % en 2016). Ce coût élevé s’explique en grande partie par les charges opérationnelles, plus particulièrement celles liées aux ressources humaines, qui sont plus importantes au sein des organismes de microfinance que dans les structures “classiques” : l’accompagnement des emprunteurs y est plus poussé, alors que les montants d’emprunt sont plus faibles et génèrent donc des retours sur investissement plus faibles. À cela, s'ajoutent parfois les frais de couverture de change, lorsque les IMF ne prêtent pas en monnaie locale. Ainsi, plus des deux tiers du coût du crédit sont affectés à ces dépenses opérationnelles.

 

Quels leviers peuvent être actionnés pour une meilleure rentabilité ?

 

L’amélioration de la rentabilité des IMF, lorsqu’elle ne peut être trouvée dans les revenus des produits financiers eux-mêmes, doit donc se déplacer au niveau des coûts de fonctionnement des IMF. À l’image de l’IMF ivoirienne Advans Côte d’Ivoire, qui affiche un ratio de rendement sur fonds propres exemplaire de 19 % tout en continuant de servir PME, micro-entrepreneurs et agriculteurs, plusieurs leviers de rentabilité peuvent être explorés. Pour réduire leurs dépenses opérationnelles et financières, les IMF recourent de plus en plus à la fintech (technologie de la blockchain) et à la mobile banking, c’est-à-dire des solutions de gestion des opérations financières par téléphone, smartphone ou tablette. Ces technologies permettent non seulement d’atteindre plus de personnes isolées géographiquement des services bancaires, mais aussi de simplifier et de rationaliser ces services, réduisant ainsi les coûts de personnel et de fonctionnement.

 

D’autres pistes consistent pour les IMF à se prémunir des risques clients tout en poursuivant leur objectif social, en privilégiant d’une part la qualité du portefeuille de prêts, pour limiter les risques de contrepartie et les faibles rendements, et en favorisant d’autre part la fidélisation de clients plutôt qu’un renouvellement permanent de la clientèle. Par ailleurs, une plus grande transparence et une évaluation plus approfondie des clients permet de leur fournir des offres plus adaptées, et donc de limiter les risques. Certaines IMF vont plus loin encore dans la démarche et proposent des services d’éducation financière à leurs clients, avant de leur octroyer un prêt. C’est le cas de l’IMF STEP en Inde, qui, lorsqu’elle a commencé à devenir rentable, a réinvesti une partie de ses bénéfices pour proposer des formations professionnelles et fournir de nouveaux services à but social, des services de suivi familial et de conseil, voire de réorientation vers des ONGs spécialisées.

 

Comment mesurer la rentabilité sociale des IMF ?

 

Pour aider les IMF à exercer leur activité dans le respect de leur mission sociale, plusieurs indicateurs ont été mis en place, principalement sur une base empirique. Les Normes Universelles de Gestion de la Performance Sociale, adoptées en 2012, proposent ainsi un ensemble de pratiques de gestion clés qui aident les IMF à équilibrer leurs performances financières et sociales, avec l’idée que les profits doivent contribuer à la mission sociale de l’IMF. Un outil d’audit social, CERISE-SP14, a également été construit pour permettre aux IMF d’évaluer dans quelle mesure la mission sociale est intégrée dans la stratégie et les opérations, en mesurant notamment les moyens mis en place par l’IMF pour concilier ses objectifs sociaux et financiers. Taux de croissance, ratio de rendement, prix et niveau de profits sont passés au crible des Normes Universelles pour vérifier leur bonne orientation.

 

Des indicateurs ont également été construits pour les investisseurs désireux de conjuguer rentabilité financière et impact social d’investir dans une IMF. Il peut en effet être difficile pour les investisseurs d’apprécier l’impact social de leur investissement, la notion de rendement social étant parfois extrêmement nébuleuse. Les investisseurs utilisent en particulier le Social Return on Investment (SROI), une méthode de monétisation de l’impact social mise au point en prenant uniquement en compte, pour rester pertinente, les externalités tangibles, identifiables et quantifiables en valeur monétaire. Cette méthode ne s’applique pas uniquement à la microfinance, mais s’avère un outil précieux de mesure de la rentabilité des IMF. L’association Social Performance Task Force (SPTF) oeuvre également à la création de standards en matière de mesure de la performance sociale. L’ensemble de ces outils a permis de faire émerger une génération d’investisseurs engagés et plus conscients des enjeux de l’impact investing, et a participé à la professionnalisation de la pratique des IMF qui deviennent ainsi plus crédibles, financièrement comme socialement.




 

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