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La lutte contre l’illettrisme fait consensus

La lutte contre l’illettrisme fait consensus
À l’heure de la transition numérique, la maîtrise de la lecture et de l’écriture est devenue indispensable pour l’accès à la vie sociale et à l’emploi. Pourtant, aujourd’hui en France, près de 2,5 millions de personnes vivent en situation d’illettrisme. S'il est aujourd'hui mis en lumière, ce handicap social a pourtant longtemps été objet de tabou. En 2013, l’illettrisme a été décrété Grande cause nationale. La lutte contre l’illettrisme bénéficie depuis d’une mobilisation commune des associations, des pouvoirs publics et des entreprises : priorité est donnée à la prévention dès le plus jeune âge et à la formation des adultes. Pour les principaux concernés, il est néanmoins souvent difficile de révéler son handicap et d’accepter de tout reprendre à zéro.


 

 

Véritable fléau social, l’illettrisme touche aujourd’hui encore 2,5 millions de personnes. Il concerne des adultes scolarisés en France et qui, pourtant, ne maîtrisent pas (ou plus) la lecture, l’écriture, ni même les opérations de base du calcul. Néologisme créé en 1981 par l’association ATD Quart Monde, le terme illettrisme définit et distingue cette situation de celle de l'analphabétisme, qui concerne des personnes n’ayant jamais été scolarisées. Une spécificité sémantique française qui complique les comparaisons statistiques avec d’autres pays. Contrairement à bon nombre d’idées reçues, l’illettrisme n’est pas lié à l’immigration : la dernière étude de 2012 de l’INSEE sur le sujet rappelle que 71 % des personnes concernées parlaient uniquement le français à l’âge de 5 ans. Pour Hervé Fernandez, directeur de l’Agence Nationale de Lutte Contre l’Illettrisme (ANLCI) : “Ce n’est pas du tout un problème d’apprentissage de la langue ; les personnes n’ont pas les compétences de base pour pouvoir lire, écrire, compter, c’est la première marche qui a fait défaut.” Sans ce socle de connaissances élémentaires, ces personnes sont freinées dans leur épanouissement personnel, limitées dans leur participation à la vie civique et très souvent maintenues dans la précarité. En somme, vivre avec l’illettrisme implique de multiples formes d’exclusion sociale.

 

 

Honte, stress et dépendance

 

 

Dans un pays où l’école est obligatoire jusqu’à 16 ans, comment expliquer que 7 % des actifs soient aujourd’hui concernés par ce handicap social ? Selon les chercheurs, les causes sont multiples et peuvent se cumuler, notamment au moment de la scolarisation. Parmi les facteurs les plus fréquents, on retrouve le milieu socioéconomique d’origine de l’élève, le rapport qu’entretient la famille avec l’école, l’enseignement parfois inadapté au rythme d’apprentissage de l’enfant ou encore les difficultés personnelles liées par exemple à l'environnement familial… Les jeunes ne sont cependant pas les seuls à être touchés par le phénomène. Les chiffres de l’INSEE montrent également que la moitié des personnes en situation d’illettrisme ont plus de 45 ans. “Cela signifie que le taux d’illettrisme augmente en fonction de l’âge, analyse Hervé Fernandez, faute de pratique régulière de la lecture et de l’écriture, on peut également perdre les connaissances de base.”

 

Ne pas pouvoir lire la notice d'un médicament, suivre la scolarisation de son enfant ou encore retirer de l’argent au distributeur sont autant de difficultés quotidiennes qui rendent l’insertion sociale et professionnelle de ces personnes extrêmement difficile. “Je ne pouvais rien faire tout seul, raconte Romain*, 32 ans. On me donnait un papier, je faisais semblant de comprendre et, le soir, je demandais à ma famille de me le lire. On est gêné, mal à l’aise, honteux. On a voulu m’envoyer en formation, mais ça me faisait très peur. J’avais l’impression que je n’y arriverais jamais.” Selon l’INSEE, 51 % des personnes en situation d’illettrisme sont en activité. Au travail, ces personnes peuvent alors développer des stratégies de contournement pour éviter d’être démasquées. Par exemple, quand il s'agit de remplir un document, on prétend avoir oublié ses lunettes, avoir mal au bras ou tout simplement l’avoir laissé chez soi. Ghelita, 57 ans, a travaillé pendant 18 ans en restauration : “J’en ai parlé à un collègue, il faisait les bons de commande à ma place, mais sinon personne n’était au courant.”

 

Jusqu’au début des années 2000, travailler sans savoir lire ou écrire était certes difficile, mais encore possible. Depuis la transition numérique et face aux mutations du monde du travail, la maîtrise des fondamentaux semble désormais incontournable. On semble dorénavant attendre de la part des employés plus d’autonomie, le respect de nouvelles normes transmises au travers de processus écrits, sans compter la dématérialisation des services administratifs : “Il y a eu un raz-de-marée avec la suppression des médiations aux guichets. On pousse les gens à être plus autonomes en leur imposant de se connecter sur des plateformes où la quasi-totalité des contenus sont écrits, détaille Hervé Fernandez. Cela impose des exigences fortes au niveau de l’écrit et de la lecture.” Toutes ces mutations ont au moins permis une prise de conscience globale de la situation de l’illettrisme en France et accéléré la recherche de solutions.  

 

 

Prévention et formation

 

 

En 2013, le gouvernement de Jean-Marc Ayrault décrète l’illettrisme Grande cause nationale. Cela donne lieu, l’année suivante, au lancement des premières Journées nationales d’action contre l’illettrisme, sous l’impulsion de l’Agence Nationale de Lutte contre l’Illettrisme (ANLCI). Groupement d’intérêt public créé en l’an 2000 sous Lionel Jospin, l’ANLCI est, dès sa création, chargé de fédérer pouvoirs publics, collectivités, entreprises et associations de terrain dans une lutte commune contre cette problématique : “Dès le début, la stratégie a été de dire : il existe un problème invisible, présent partout, dans l’entreprise, chez les jeunes, les chômeurs, les personnes âgées… Nous devons donc agir ensemble et faire cause commune”, explique Hervé Fernandez, directeur de l’ANLCI. L’Agence met en place un comité consultatif regroupant une centaine d’organisations issues de la société civile afin d’évaluer et de répondre aux besoins des territoires. On décide alors de mettre l’accent sur la prévention dès le plus jeune âge, mais aussi sur la formation des adultes.

 

Déjà, depuis le début des années 1990, de nombreuses associations et structures locales agissent pour la prévention de l’échec scolaire. C’est notamment le cas de l’Afev, premier réseau d’étudiants solidaires pour le soutien scolaire des enfants issus des quartiers populaires, ou encore de l’association Lire et Faire Lire, réseau national composé de bénévoles retraités proposant des activités d'éveil à la lecture à destination des élèves de maternelle et de primaire. Parallèlement, à partir de 2007, les gouvernements successifs s’engagent sur la voie du “priorité au primaire” : création de l’aide personnalisée en 2008 ; réforme des rythmes scolaires en primaire en 2013 ; ou encore dédoublement des classes de CP et CE1 dans les zones d’éducation prioritaire en 2017.

 

Pour permettre aux adultes salariés ou en recherche d’emploi d’acquérir les compétences de base, les pouvoirs publics se mobilisent aussi au travers du dispositif "Compétences Clés" (Compter, Lire, Écrire), qui voit le jour en 2008. Il s'agit d'un programme de formations conçu pour acquérir les compétences élémentaires reconnues par l’Union européenne. Il sera complété, en 2015 par Cléa, un certificat interprofessionnel permettant aux actifs d’obtenir un premier diplôme et ainsi faire reconnaître leur bonne maîtrise des compétences de base. Romain suit actuellement cette formation. Le jeune trentenaire bûche son examen avec l’aide de deux bénévoles de l’association Clé d’Eaubonne (Val d’Oise), l’un des nombreux organismes de formation habilités Cléa. “Une des bénévoles est professeure en CE1, elle me fait faire les exercices de ses élèves. Je vois déjà une évolution : maintenant j’arrive à écrire les nombres en lettres, je lis couramment, et j’apprends la ponctuation pour bien écrire. Je me donne à fond, j’ai assez ramé comme ça, je veux m’en sortir.”

 

Avec un plan d’investissement sur les compétences s'élevant à 15 milliards d’euros sur cinq ans, l'actuelle ministre du Travail Muriel Pénicaud entend former un million de demandeurs d’emploi peu qualifiés et un million de jeunes décrocheurs à l'horizon 2022. 10 % de cette enveloppe devrait être mobilisé pour la formation des personnes en situation d’illettrisme.

 

 

Repérer et orienter les personnes / Impliquer les entreprises

 

 

Régulièrement confronté à l’illettrisme de ses employés, le monde de l’entreprise commence lui aussi à s’impliquer. Créée en 2013, l’association #STOPILLETTRISME propose aux entreprises partenaires de son réseau un dispositif de tutorat pour accompagner leurs salariés illettrés ou analphabètes dans des programmes visant la certification Cléa. L’association, qui regroupe aujourd’hui des dizaines de grands groupes, ne doit pas faire oublier la quantité d’entreprises encore à la traîne dans la lutte contre l’illettrisme.

 

Une enquête réalisée en 2017 par Consumer Science & Analytics sur la perception de l’illettrisme dans le monde du travail révèle que si 91 % des entreprises et administrations interrogées estiment que la lutte contre l'illettrisme est un “enjeu important”, seul 14 % d’entre elles a mis en place des actions de repérage de ce handicap. Le secteur de l'entretien et du nettoyage, davantage confronté à ce problème, est nettement plus mobilisé (45 %). Anaïs Borowiak, chargée de mission nationale pour la formation de base en entreprise à l’ANLCI,  explique : “Beaucoup de progrès ont été faits, mais l’étape la plus difficile c’est de provoquer le déclic et de faire prendre conscience à l’employeur que cette problématique peut exister chez lui.” Et quand l'entreprise souhaite agir en proposant des formations, elle bute souvent sur la détection des profils. L’Agence Nationale de Lutte contre l’Illettrisme et l’Association Nationale des DRH viennent d’ailleurs de lancer en juin dernier une campagne de sensibilisation auprès des entreprises pour rappeler l’ensemble des dispositifs existants.

 

La lutte contre l’illettrisme mobilise beaucoup d'acteurs de la société française, et les mesures prises depuis le début des années 2000 portent déjà leurs fruits. Les résultats des études de l’INSEE montrent un recul de 5 % du nombre de personnes en situation d’illettrisme entre 2004 et 2012, soit 1 million de personnes touchées en moins. “Aujourd’hui, tout le monde est en ordre de bataille, assure le directeur de l’Agence nationale de Lutte contre l’illettrisme. Nous avons la méthode, il faut surtout pouvoir repérer et orienter les personnes sans les stigmatiser.”

 

* Le prénom a été modifié

 

Article extrait du Carenews Journal n°11, automne 2018, réalisé en partenariat avec la Fondation Groupe ADP.

 

 

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