[HUMEUR] Migrants : et maintenant, qu’allons-nous faire ?

[HUMEUR] Migrants : et maintenant, qu’allons-nous faire ?
C’était un désert. Un désert semblable à mille autres déserts, un lieu où il ne fait pas bon vivre, un lieu de sable et de cendre, terre de feu et de désolation. Et au milieu de ces vastes étendues hostiles et sèches, des tentes, des centaines de tentes, sur lesquelles tombait un soleil trop fort, que déchiraient des vents trop violents. Ce camp avait pour nom Kawergosk, ou Dohuk, il y vivait trente, quarante mille réfugiés – mais qu’importent les noms, les statistiques, des hommes, des femmes et des enfants y vivaient, y mouraient. Ils venaient de Syrie, fuyaient les foules assoiffées de violence, ces masses sans nom que la guerre enivre. Alors ils passèrent d’un enfer à un autre, de leur Syrie détruite aux camps de réfugiés du nord de l’Irak, bloqués entre deux guerres, entre leur passé, leur présent, et le néant. Et pendant ce temps-là, notre monde vivait.


Pensaient-ils, ces bienheureux de la désolation, à leur vie laissée là-bas, à leurs maisons humbles comme eux et si paisibles autrefois, à leurs arbres fruitiers qu’une douce brise caressait, à la petite rivière qui lézardait au milieu des blés mûrs ? Oui, ils y pensaient. Ils en parlaient, les enfants, surtout, qui dessinaient leurs souvenirs avec les quelques couleurs que les ONG leur donnaient, dans les camps, pour, selon elles, « évacuer le traumatisme de la guerre ». À l’époque, ces dessins d’enfants réfugiés ne devinrent pas viraux, ne hantèrent pas les réseaux sociaux comme d’autres photos « choc » le font aujourd’hui. Ils ne trouvèrent leur audience que dans les regards bienveillants des psychologues bénévoles. Et c’était déjà ça. Mais regardez ces dessins, regardez-les encore, ce n’était pas leur vie que ces enfants réfugiés dessinaient, c’était la nôtre, en plus beau.

 

Et pendant ce temps-là, notre monde chantait.

 

Depuis leur infâme désert, les réfugiés voulurent travailler, s’intégrer, donner un peu d’eux-mêmes à leur pays d’accueil, peut-être pour remercier, peut-être pour gagner de quoi vivre mieux… Mais peut-être ces pères voulaient-ils aussi montrer à leurs fils que malgré la guerre et l’enfer des camps, Papa continuait de se rendre au travail… La routine est tellement importante chez les enfants… Mais on eut peur, trop peur pour laisser cette main d’œuvre bon marché voler les emplois des locaux, alors on les parqua, on entoura leurs camps de barbelés, on envoya des hommes armés pour les garder, empêcher qu’ils sortent, comme un troupeau malvenu dont on se sait pas quoi faire.

 

En ces temps-là, nous savions si bien tourner le dos au reste du monde…

 

Et pourtant l’on savait que cette guerre de Syrie avait fait près de trois cent mille morts, que des millions de réfugiés se jetaient sur les routes de l’un des exodes les plus massifs de l’histoire, que des centaines d’innocents tombaient chaque jour sous les balles d’un régime ou d’un autre, mais ce n’étaient que des statistiques, de froides statistiques… Et nous avions tant d’autres problèmes à régler…

 

C’est alors que dans l’œil du cyclone, en Syrie et en Irak, là où bat le cœur sanglant d’une guerre absurde, des corps sans conscience se mirent à faire sauter des vieilles pierres, à réduire en cendres ce que l’on appelle « Le Patrimoine de l’Humanité ». Alors le temps s’arrêta… Ce n’étaient plus des statistiques, Ninive et Palmyre appartenant à l’humanité entière, l’on se rendit compte que nous étions nous aussi attaqués. Fabuleuse loi journalistique, qui veut que l’on lise avec plus d’attention la relation d’un fait qui se passe dans notre rue, plutôt qu’un autre beaucoup plus grave, à des milliers de kilomètres de chez nous.

 

Alors le monde se mit à regarder. L’esprit humain a cette étonnante faculté de pourvoir s’émouvoir davantage pour des vestiges du passé que pour des vies humaines. C’est ainsi, soyons-en heureux, si cela peut faire changer les choses…

 

Et puis tout s’accéléra, les réfugiés quittèrent leur désert et devinrent des migrants, ils se jetèrent à nouveau sur les routes, par centaines de milliers, et foncèrent vers l’Europe, cette Europe rêvée, qui avait su surmonter les guerres et la tyrannie, cette Europe des Droits de l’Homme et de la liberté, cette Europe qui sait ouvrir sa porte à un voisin en difficulté. Oui, nous avons créé cette planète mondialisée interconnectée, alors nous sommes tous voisins, et, comme nous aiderions de bon cœur ceux qui vivent sur notre palier, nous avons un devoir envers nos voisins d’Irak ou de Syrie.

 

Mais l’Europe le sait-elle, elle qui sait si bien monter des campagnes de propagande anti-migrants, jadis contre les Italiens ou les Espagnols, aujourd’hui contre les Syriens, les Afghans ou les Érythréens ? Et qui n’ouvre sa porte que lorsqu’il n’y a personne derrière ? Le peuple d’Europe se souvient-il qu’il a lui-même été un peuple de migrants, que nous sommes tous nés en Afrique, que la France, l’Allemagne ou l’Italie ne sont que des terres d’adoption, que nous sommes nous-même des réfugiés de l’ère glaciaire, des guerres du Moyen Âge ou bien des génocides récents, et que, pire encore, dans un monde plus incertain et dangereux que jamais, nous pourrions à nouveau nous retrouver sur les routes migratoires comme ces malheureux que l’on montre du doigt ?

 

Et puis un jour un enfant mort fut découvert sur une plage de Méditerranée.

 

Alors, enfin, notre monde pleura.

 

Mais faut-il qu’un enfant meure sur une plage de Bodrum pour qu’il devienne le porte-parole d’un peuple dont nous n’avons pas voulu entendre le désespoir ? Comment en sommes-nous arrivés là, comment n’avons-nous pas pris conscience, avant cela, du drame qui se nouait dans les déserts d’Irak, sur les routes autrichiennes ou bien en mer Méditerranée ?

 

Pourtant, il n’est pas trop tard pour changer.

 

Nous avons été Charlie le 11 janvier, alors, pourquoi ne sommes-nous pas Syriens, Irakiens, Centrafricains ? Nous avons tous peur, peur de l’inconnu, j’ai peur moi aussi de ce tournant d’époque où notre histoire s’écrit à toute vitesse, peur du défi que ces terribles guerres nous imposent et le nouvel ordre mondial qu’elles créent, j’ai peur du futur, mais surtout, surtout, j’ai peur pour mes enfants quand je vois des corps inertes que les vagues recouvrent comme un linceul.

 

Nous n’avons pas le droit de laisser faire cela. 

 

L’Europe rêvée des Syriens n’existe pas, notre communauté est gangrenée par le chômage, la crise, les conflits internes, la peur de l’autre et le mépris quotidien, tant pis ! Unissons-nous, et construisons notre Europe à l’image de ceux qui parcourent des milliers de kilomètres pour s’y réfugier, nous ne croyons plus à l’Europe, eux y croient, alors, jouons un rôle de composition, faisons comme si, et peut-être que nous nous prendrons au jeu, que nous nous rendrons compte que ce ne sont pas de malheureux Syriens que nous sauvons, mais l’humanité tout entière.

 

Il y a un peu plus de cinquante ans, lorsque l’on savait encore ce qu’était le mal absolu, notre monde s’est divisé en deux parties, ceux qui acceptèrent l’inacceptable par intérêt ou bien par peur, et puis les autres, ceux qui eurent le courage de dire non, ceux que l’Histoire surnomma : « Les Justes ».

 

Alors, face à l’une des plus grandes crises de notre histoire, saurons-nous nous unir, au-delà de nos peurs et de nos différences, sublimer nos vies car le moment l’exige, ouvrir notre cœur, notre porte, et changer, car c’est à ce prix-là que nous surmonterons cet immense défi, le tournant de ce siècle ? Saurons-nous faire en sorte qu’enfin nous puissions regarder la photo de cet enfant sur une plage sans nous sentir coupables, car elle appartiendra au passé ?

 

Pourrons-nous expliquer à nos enfants que ça, c’était avant, avant que l’on ne soit meilleurs, avant que l’on ne choisisse le bon camp ?

 

Il n’est pas trop tard pour agir, prendre nos responsabilités et trouver des solutions, car ces solutions existent.

 

Il n’est pas trop tard pour devenir les Justes d’aujourd’hui.

 

 

Note : l’ONG Human Rights Watch a publié récemment une liste de cinq mesures à prendre d’urgence pour faire face au drame des migrants

 

Crédit photo : Alexandre Brecher 

"Jeune réfugié syrien participant à des activités de soutien psychologique mises en place par l'UNICEF, camp de réfugiés de Dohuk, Kurdistan irakien, mars 2014"

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