[CARENEWS JOURNAL] Syrie : trois mois d’enfance, avant le grand départ

[CARENEWS JOURNAL] Syrie : trois mois d’enfance, avant le grand départ
Dans les camps de réfugiés syriens du nord de l’Irak, les ONG ont mis en place des centres ludiques où les enfants ayant connu l’horreur du conflit et de l’exil peuvent s’adonner à différentes activités afin d’évacuer le traumatisme de la guerre. Durant trois mois, nous avons suivi l’un d’entre eux.


Février

Cela fait-il des jours, des semaines, des mois qu’il est ici? Amir ne saurait le dire – à six ans, la notion du temps est toute relative. De la guerre aussi. Seul compte le jour présent, même s’il est à dix autres pareils, en ce mois de février où de lourds flocons de neige fondue ne cessent de tomber sur le camp de réfugiés de Domiz.

Nous sommes au nord de l’Irak, dans la province semi-autonome du Kurdistan, à un jet de pierre de la ville de Dohuk, et à quelques heures de marche tout au plus de la frontière turque. Le Haut Commissariat pour les Réfugiés des Nations Unies compte plus de 40 000 réfugiés syriens dans ce camp qui est devenu une véritable ville de toile et de tôle. On y trouve de tout, des échoppes en préfabriqué, des coiffeurs, des vendeurs de kebab...

C’est le territoire d’Amir, et de sa bande. Il y a Mourad, le petit frère, et surtout Abou, dit Pacha, dix ans et une bonne tête de plus que ses camarades. Amir connaît Pacha depuis la Syrie, ce temps de l’innocence, que séparent de l’exil irakien des mois longs comme des siècles qui ont vu se dérouler la tragédie d’une guerre qui a fait à ce jour plus de 250 000 morts. Pacha, c’était le héros, l’exemple, le mentor. Mais, depuis qu’il a vu les bombes tomber sur sa maison, Pacha est différent. Lui, jadis si expansif, joyeux, bagarreur, le Pacha qui terrorisait la cour de l’école du village est devenu timide et introverti. « Et pourtant, nous dit Amir, Mourad et moi avons tant besoin qu’il nous protège encore... »

Jallila est catégorique. Depuis qu’elle travaille à l’animation de « l’espace pour enfants » du camp de Domiz, cette employée de l’ONG ACTED a connu tous les profils : ceux qui intériorisent leurs peurs, ceux qui, au contraire, pleurent à la moindre occasion. Et pour chacun d’entre eux, Jallila connaît la parade. « Nous avons d’abord reçu des formations de la part de psychologues expérimentés, mais la plupart des techniques que nous utilisons, nous les avons apprises sur le tas. Je suis moi- même syrienne et réfugiée. Je sais ce que ces enfants ressentent. Et puis je ne suis pas beaucoup plus âgée qu’eux. Je n’ai que vingt-trois ans. »

« On n’oublie pas la guerre. On vit avec. »

La plupart des camps de réfugiés, en Irak, en Jordanie, au Liban ou en Europe comptent ce type d’espaces dédiés aux plus jeunes pensionnaires. On y pratique toutes sortes d’activités, de la musique, de la danse ou du football – tout ce qui peut leur permettre d’effacer de leur mémoire les images si douloureuses de la guerre et de l’exil.

Aujourd’hui, c’est cours de dessin. Et ce sont leurs souvenirs, justement, qu’il est demandé aux enfants d’illustrer à l’aide des couleurs et du papier que les ONG leur ont donnés. Amir a choisi de dessiner sa maison, en Syrie. Une belle maison, humble, entourée d’arbres fruitiers et derrière laquelle coule un ruisseau. « Quand il n’y avait 18 pas école, raconte le jeune garçon, nous allions nous baigner dans le ruisseau avec Mourad. Puis on allait cueillir les fruits, et parfois on les lançait sur les passants », ajoute-t-il avec un petit sourire espiègle, qui s’efface brutalement lorsqu’il nous dit, avec une étonnante expression d’adulte : « Je ne sais pas si je pourrai un jour y retourner. »

Seul, au fond de la tente qui sert de classe, Pacha, lui, dessine la guerre, les soldats étendus dans une mare de sang, les chars d’assaut, les bombardiers, les immeubles en flammes, les villes en ruine.

« Contrairement à Amir, explique Jallila, Pacha reste focalisé sur ses souvenirs les plus sombres. Il ne dessine que ces images de guerre. Il n’est pas parvenu à passer à autre chose. Lorsque l’on est plus âgé, on prend davantage la mesure de tels évènements, sans toutefois les comprendre. Alors notre rôle consiste à expliquer, patiemment, que la vie, ce n’est pas seulement ça. »

Mars

« Venez voir, venez voir! » Amir sort en courant de la tente. C’est notre deuxième visite au camp de Dohuk. La pluie a cessé, et un timide soleil déchire le brouillard poudreux du matin.

« Alors vous venez ? »
Amir nous entraîne dans la tente où sont affichés les dessins. Il nous montre fièrement l’un d’entre eux. On y voit des fleurs aux couleurs vives, comme seul un enfant qui recouvre son innocence peut dessiner. Alors que nous félicitons notre jeune ami, celui-ci sourit timidement et nous dit, dans un murmure : « Ce n’est pas mon dessin. C’est celui de Pacha. »

« Les enfants progressent à vue d’œil, nous explique Jallila. Dans le cas de Pacha, c’est spectaculaire. Depuis quelques semaines, il ne parle plus de la guerre. Il dessine des fleurs. La prochaine étape, c’est d’arriver à se souvenir des belles choses, de sa maison, de son village. Cela voudra dire qu’il a évacué le traumatisme du conflit. Je suis confiante. Il va y arriver. »

« On s’évertue à leur donner un peu de stabilité, un peu de joie, et puis ils partent, les uns après les autres. »

Avril

Cette fois, le printemps est là, il explose dans toute sa splendeur, parsemant la steppe détrempée d’éphémères couleurs, si semblables à celles qu’utilisent pour leurs dessins les enfants du camp. Et pourtant, chez Amir, l’heure n’est pas à la fête.

Son ami Pacha est parti, « vers là-bas », nous dit le jeune garçon en désignant d’un doigt tremblant la frontière turque, barrée par les collines.

« Vous pensez qu’il va rentrer un jour? » Comment expliquer à un si jeune enfant que l’un des plus grands drames de notre génération se noue sur les routes de l’exil, que ce soit celle de la Grèce ou des Balkans, que Pacha fait désormais partie de ces millions d’âmes errantes rendues au bon vouloir de passeurs mauvais, sur quelque chemin obscur de Croatie, ou bien dans les flots meurtriers de la Méditerranée? Comment lui évoquer les dangers, les défis de ce terrible voyage? Et comment lui faire comprendre que les choses ne reviendront pas à la normale avant des mois, voire des années ?

« Les enfants n’ont pas conscience que le camp ne représente qu’une étape transitoire, nous dit Jallila, les yeux perdus dans les collines de Turquie. On s’évertue à leur donner un peu de stabilité, un peu de joie, et puis ils partent, les uns après les autres. C’est comme ça, mais je sais que leurs souvenirs heureux, ils les garderont dans leur cœur, comme un précieux trésor. »

Et, quand l’heure du départ sera venue, Amir emportera autre chose avec lui : « Je garde ça avec moi, nous dit-il en nous montrant le dessin de Pacha. Je le lui rendrai quand nous nous retrouverons. » Et d’ajouter, après une brève hésitation : « Un jour. »

Photo Alexandre Brecher

 

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