[HORS-FRONTIÈRES] La philanthropie russe, une culture du don en évolution

[HORS-FRONTIÈRES] La philanthropie russe, une culture du don en évolution
Dans sa rubrique mensuelle Hors-Frontières, Carenews vous en apprend plus sur la philanthropie et l'organisation du mécénat dans un pays, en Europe ou ailleurs dans le monde. Plus grand pays du monde par la taille, la Russie est un pays à cheval entre Europe et Asie. Si l'histoire du pays est extrêmement riche, elle est régulièrement agitée de soubresauts qui dessinent une culture du don en constante évolution.


 

La philanthropie russe, c'est d'abord une histoire récente. Si la générosité a toujours existé, elle était d'abord le fait d'aristocrates et de riches industriels. La révolution d'Octobre viendra balayer ce système avec une telle force que « la générosité pré-révolutionnaire relève davantage de l'histoire que de l'héritage », souligne Maria Chenok, dans l'excellent rapport Philanthropy in Russia du PSJP. C'est donc la chute de l'URSS en 1992 qui permet à l'initiative privée de pouvoir exister au grand jour. Cet appel d'air a mené à la création de nombreux organismes sans but lucratif. Ils sont en effet entre 220 000 et 140 000 aujourd'hui, ce qui représente une véritable gageure en 20 ans à peine pour des structures qui se construisent sur une société civile jusqu’alors atone.

 

«Agents étrangers » et ONG en développement : une attitude à double tranchant

Une loi passée en 2012 oblige les organismes sans but lucratif recevant des fonds de l'étranger à se déclarer comme « Иностранный агент » (littéralement agents étrangers), un terme qui renvoie explicitement à l'époque de l'URSS. Les organisations tombant dans la catégorie des « agents étrangers » ont des profils variés : si les ONG internationales (Amnesty, Transparency international...) sont ciblées, des associations locales sont également empêchées de travailler. Des organismes moins connus comme GOLOS ou l’Union des Femmes du Don ont vu leurs activités interrompues ou entravées. En 2016, Human Rights Watch estimait à 105 le nombre d’organisations tombant sous le coup de la nouvelle loi quand le Conseil de l’Europe indique qu’une vingtaine d’organisations a dû cesser leurs activités du fait de la nouvelle législation.

Au-delà d’un cadre législatif complexe, les signaux envoyés par la puissance publique sont ambivalents. En effet, les acteurs du secteur non-marchand qui apportent un service (soins…) sont bien vus et aidés : les donations sont exemptées de taxes et Vladimir Poutine a demandé au gouvernement d’allouer 10 % du budget national aux acteurs des services sociaux. Si l’annonce est belle, plusieurs analystes indiquent toutefois que le secteur n’est pas prêt à recevoir un tel montant. Pour le dire simplement, les associations et fondations sont harcelées et poussées à la cessation d’activité quand elles reçoivent de l’argent de l’étranger ou prétendent agir dans le domaine politique, appréciées et encouragées quand elles viennent pallier les manques de l’État.

 

Classe moyenne, SMS et sanctions internationales : espoir et hésitations

Ce double discours et une législation parfois obstructrice rendent difficile la construction d’un tiers secteur fort et organisé. Ils empêchent également la mise en place d’une relation de confiance entre ONG et grand public. Néanmoins, l’un des changements les plus significatif des 10 dernières années est l’émergence d’une classe moyenne donatrice. Selon le World Giving Index 2018, 53 % de la population russe a aidé un étranger au cours de l’année écoulée et 21 % a donné de l’argent. S’il est très difficile de trouver des données chiffrées globales, plusieurs exemples offrent des traductions intéressantes comme la Fondation Starost v Radost (soutien aux personnes âgées) dont 50 % des fonds proviennent de petits dons et qui a déjà rassemblé 20 000 bénévoles.

Les donations se font le plus souvent par SMS (40 %), virement (34 %) ou via des dispositifs de collecte dans l’espace public. Avec la construction d’une classe moyenne urbaine et en partie diplômée, plusieurs acteurs interrogés par le PSJP pour son rapport faisaient part de leur optimisme. En construisant de larges bases de donateurs, ces associations gagnent en légitimité au point de faire « du plaidoyer d’arrière-cours » (backdoor advocacy) selon Caroline Hartnell, autrice du rapport. Lever des fonds auprès du public devient ainsi une clé du succès de ces organisations et certaines commencent à être reconnues dans leur rôle d’innovateur social. L’État a ainsi déjà fait passer à l’échelle nationale des programmes implémentés par des fondations et ayant fait leurs preuves (préparation à l’arrivée en famille d’accueil pour les enfants placés en orphelinats…).

Pour pérenniser cet engagement, les ONG doivent maintenant fidéliser leurs donateurs et, si la confiance est difficile à établir, les nouvelles technologies aident à rassurer les donateurs en responsabilisant les organismes recevant des fonds et en accroissant la transparence.

 

Les entreprises, poids lourds et axes de progression

En lien fort avec la période soviétique (où les entreprises d’État assumaient beaucoup de tâches sur leurs territoires), les entreprises russes sont particulièrement actives. S’il est impossible d’obtenir un chiffre global, les plus importantes entreprises russes revendiquent entre 5 et 10 % de leur bénéfice à des activités RSE et mécénat. Si certaines commencent à envisager leurs actions de manière stratégique, plusieurs créateurs d’entreprise ont tendance à mener des projets personnels en puisant dans les fonds philanthropiques de leur entreprise.

 

La philanthropie russe, comme partout ailleurs, est marquée par le contexte dans lequel elle se construit. S’il est difficile de se livrer à des projections, force est de constater que le chemin parcouru depuis la chute du mur de Berlin est impressionnant et que les barrières qui restent à lever le sont elles aussi.


 

 

 

 

Article modifié le 23 juillet 2019.

 

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