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[ENTRETIEN] Bernard Hasquenoph, fondateur du blog Louvre pour tous

[ENTRETIEN] Bernard Hasquenoph, fondateur du blog Louvre pour tous
Bernard Hasquenoph est dans l’ombre, et surtout dans la lumière du blog Louvre pour tous, bien connu des amateurs d’informations web sur la culture. Très engagé sur twitter où il chasse les incohérences et les dérives des établissements publics culturels, Bernard Hasquenoph s’intéresse bien sûr au mécénat. Il dénonce sur son blog ou sur les réseaux sociaux les confusions qui règnent parfois dans le milieu. Ce secteur qui a des besoins financiers de plus en plus importants et des ressources – surtout publiques – amoindries, peut en effet se montrer extrêmement créatif dans ses partenariats, quitte à toucher du doigt – ou à franchir – des frontières que Bernard aime à souligner, par conviction. Il est en personne beaucoup plus modéré qu’il ne paraît par le filtre de l’internet. Bernard Hasquenoph est posé, et sa ténacité tient plus d’une extrême volonté d’intégrité et d’un syndicalisme citoyen que de l’empêcheur de tourner en rond, même si on y pense, forcément. Ses travaux de recherche et ses convictions l’ont amené à travailler sur le cas Ahae, mécène du Louvre et du château de Versailles, photographe et homme d’affaires coréen sur lequel il a enquêté. Il a consacré un an à l’écriture d’un livre Ahaé, mécène gangster, paru en décembre 2015 chez Max Milo.


Bernard Hasquenoph a « toujours été militant ». Il a travaillé en librairie avant d’intégrer le syndicalisme. Cette expérience du militantisme collectif l’a « épuisé et un peu déçu ». Vite, il constate le pouvoir de la mobilisation d’internet par rapport à une manifestation de 200 personnes. Inspiré par Bourdieu, il vérifie, faisant un parallèle avec la démocratie directe, par son expérience connectée, que dans une société médiatique, l’autoproclamation fait loi.
Fin 2004, il crée Louvre pour tous, il choisit volontairement un nom générique. Il a conquis le public des habitués et affirme ne pas avoir de revendication, exceptée pour la démocratisation culturelle en général. Est-il connecté avec les associations de consommateurs ? Étrangement, il n’a jamais réussi. Pourtant, pour lui, les visiteurs des musées sont passés d’usagers du service public à clients.

Ce que Bernard regrette, entre autres, c’est que contrairement aux pays anglo saxons, il pense aux USA notamment, les citoyens n’ont pas toujours accès aux rapports d’activité des institutions françaises. Par exemple, les rapports de l’établissement du château de Versailles étaient tous en ligne, et ont été supprimés partiellement. De même pour le Centre Pompidou. Ce sont pourtant des données brutes qu’il est intéressant et important d’analyser. De même les contrats de performance ne sont pas publics, anormal selon le blogueur.

Le « contrôle est à la dérive » et selon lui, le ministère « ne se fait plus respecter », cela est lié au fait que les établissements sont autonomes et que les relations ne sont plus d’autorité, mais de fait, des négociations. Il regrette beaucoup de décisions récentes : le paradoxe du manque de ressources et des tarifs qui croissent, la polémique face à l’autorisation de la photographie dans l’enceinte des musées, résolue avec un tweet de la ministre d’alors, Fleur Pellerin.
Son autre cheval de bataille, ce sont les publiexpositions, il a écrit une tribune sur l’exposition LVMH, parue dans Le Monde. L’encouragement à la location d’espace et au mécénat (pour augmenter les ressources propres des établissements) appelle au mélange des genres. Il cite aussi les bâches publicitaires ou décoratives (mécénat). Et dénonce le parrainage déguisé qui prend une importance grandissante. Même la Cour des comptes aurait souligné ce « glissement ».
La visibilité est cruciale pour les marques et donc pour les mécènes, il en est conscient. Un exemple frappant, selon Bernard, c’est le changement stratégique opéré à la télévision. Avant 2004, les mécènes ne pouvaient être cités à la télévision. Saisi par des associations, le CSA a accepté de changer son point de vue. La grande question, c’est finalement de savoir comment mesurer la visibilité dans les contreparties.
Pour Bernard en fait, et pour beaucoup aujourd’hui sans doute, le mécénat n’a finalement pas grand-chose de désintéressé. [ Le mécénat s’affirme d’ailleurs aujourd’hui de plus en plus, par le biais des professionnels du secteur, comme un outil ou un levier.] On a, pour lui, gardé le mot mécène qui date d’une tradition philanthropique et il est resté après les changements de stratégies des entreprises qui sont apparus dans les années 70/80. Bernard Hasquenoph cite pour illustrer son propos l'exemple de la fondation Cartier. Alain-Dominique Perrin, président de Cartier à l'époque, a rédigé en 1986 à la demande du ministère un rapport sur le mécénat qui inspira une loi sur les fondations. La fondation Cartier (l’une des premières fondations d’entreprise consacrée à l’art) aurait elle-même était créée comme un outil, le choix de l'art contemporain appuyant une stratégie de modernisation de la marque. 

Le mécénat de compétences et en nature souffre lui aussi de ces dérives et se « transforme en showroom ». Ce n’est pas les faits en eux-mêmes que Bernard regrette, c’est le fait que les produits sont placés et exposés sans transparence.

La culture du secret et du non-dit nuit à l’information et à la transparence. Il reçoit des informations de façon anonyme, certaines personnes créent même des boîtes mails uniquement pour échanger avec lui. Ses sources sont de toutes les strates de la hiérarchie des institutions.

C’est sur ses personnes qui le contactent et le tuyautent qu’il s’est en partie appuyé pour écrire son livre Ahae, mécène gangster. Documenté et précis, le livre, sur ton de polar, raconte la dérive du système culturel français dont les lacunes ont permis de célébrer un mécène coréen mystérieux, artiste loué par les directeurs d’établissements, dont il est aujourd’hui avéré qu’il était un criminel.

Servir l’intérêt général appelle la vigilance et l’humilité. Le livre de Bernard Hasquenoph, poil à gratter de l’internet et du mécénat culturel, a le grand mérite de rappeler les limites du système. Que les fonds qui alimentent les établissements culturels soient privés ou publics est un débat politique. Que l’éthique règne dans l’intérêt général est pour le coup, une nécessité indiscutable.

 

Photo : Denis Garnier

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