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[REPORTAGE] Afghanistan: ces cavaliers qui défient l'histoire

[REPORTAGE] Afghanistan: ces cavaliers qui défient l'histoire
Alors que le retrait des troupes de l’OTAN a commencé, l’Afghanistan peine à se relever de plus de trente ans de guerre. L’avenir du pays s’écrit en pointillés, mais il est une tradition séculaire que nul dans ce pays si tourmenté ne veut abandonner : le jeu du bouzkashi. Carenews vous emmène aujourd’hui dans les steppes du Nord de l’Afghanistan assister au premier match de la saison qui vient d’avoir lieu.


Une foule hétéroclite se dirige vers le champ de jeu. Il est treize heures, et déjà des centaines de curieux s’amassaient autour du terrain, comme attirés par la musique tonitruante issue des  instruments d’un groupe local, et crachée par les haut-parleurs qui bordent la pelouse.

Aujourd’hui, c’est Jawad, un jeune réalisateur de documentaires qui nous accompagne. Jawad a fait des études de cinéma en Iran, a travaillé en France et en Angleterre, puis à choisi de revenir en Afghanistan après la chute du régime taliban, en 2001, afin de filmer la renaissance de son pays, et surtout l’impact des ONG sur le développement local. Dès son arrivée à Kaboul, Jawad filme les succès et les échecs de cette communauté internationale qui veut tout faire, trop vite.

« De 2001 à 2010, l’argent arrivait de tous les côtés, de Washington, de Paris ou de Beijing, raconte Jawad. Des milliards étaient investis dans des projets humanitaires plus ou mois douteux, puis se perdait souvent dans la nature... L’Afghanistan était également un formidable accélérateur de carrière, l’endroit où il fallait être, et aussi l’endroit où il fallait être vu. »

Depuis lors, les temps ont bien changé. Le monde s’est lassé de cette guerre qui dure depuis près de treize ans. Le scrutin présidentiel de l’été dernier a désigné Ashraf Ghani, le candidat le plus consensuel, pour succéder à Hamid Karzai. Et, peu à peu, les médias se détournent de ce petit bout de terre où tant de sang a coulé, les soldats de la coalition internationale s’en vont, et sans leur protection, bon nombre d’ONG internationales ferment leurs bureaux.

« Nous sommes dans une période de transition. Que va-t-il se passer dans deux ans, dans dix ans ? Je ne saurais vous le dire. On parle du retour au pouvoir des Talibans, de l’influence grandissante des seigneurs de guerre… La démocratie ? A-t-elle vraiment jamais fonctionné en Afghanistan ? »

Alors Jawad a choisi, pour un weekend, de quitter la tourmente de Kaboul pour se rendre dans le nord du pays, à Mazar-i-Sharif, où se joue le premier match de bouzkashi de la saison. Ce jeu millénaire – le sport national d’Afghanistan - a été inventé à l’époque des conquêtes d’Alexandre le Grand. Afin de tromper leur ennui, les cavaliers macédoniens ont commencé à disputer des parties de cette sorte de rugby à cheval, dont l’objectif est de jeter la carcasse d’un mouton mort dans le but de l’équipe adverse, appelé « cercle de justice ».

« Depuis l’an 300, les Afghans n’ont jamais cessé de jouer au bouzkashi, nous explique Jawad. Peut-être parce-que l’art de la guerre fait partie de notre culture, et que le bouzkashi est une guerre… »

Jawad me place parmi les spectateurs et s’excuse poliment. Lui et son assistant doivent préparer leurs caméras.

« Aujourd’hui, nous tournons un documentaire sur le bouzkashi pour expliquer que l’Afghanistan ce n’est pas que la guerre, le retrait des troupes… Nous ne connaissons pas notre futur, mais ce dont nous sommes sûrs, c’est que le bouzkashi va continuer. Ni Genghis Khan, ni les russes, ni les Talibans ne sont parvenus à l’interdire. Dans un pays avec aussi peu de certitudes, le bouzkashi en est une. »

Le match va bientôt commencer. L’équipe de Mazar-i-Sharif s’apprête à affronter celle de Maïmana, sa grande rivale. La cérémonie d’ouverture est un festival de couleurs, de visages, de chevaux, et d’hommes mélangés qui danse au son des chansons traditionnelles que l’on entend depuis des millénaires sur la route de la Soie, qui traverse ces régions. Après de longs mois d’attente, la rencontre provoque un engouement extraordinaire parmi la population.

« Depuis le dernier match, en mars dernier, nous n’avons parlé que de politique, de guerre, raconte Hazizullah, un vieil homme au visage buriné par le vent des steppes, qui assiste au spectacle. Quand la saison du bouzkashi commence, nous ne pensons plus qu’au jeu. La guerre s’arrête aux abords du terrain. »

Un à un, les tchopendoz (cavaliers du bouzkashi) finissent par arriver, au pas, avec une grande dignité que leur confèrent notamment leurs majestueux manteaux verts et bleus, cousus de fil d’or, appelés tchapanes. Tous portent des toques de fourrure qui prolongent leur visage et ajoutent quelques centimètres à leur imposante stature. Ils sont juchés sur des chevaux eux aussi particulièrement grands et robustes, élevés à la dure dans les steppes ou les collines, puis entraînés durant tout l’été afin de devenir rapides et agressifs. Leur taille et leur musculature sont démesurées, et c’est merveille que de voir ces destriers paradant ainsi, aux prémices du combat, devant une foule vibrante et attentive.

Et puis, d’un coup, tout commence. La carcasse est jetée dans le cercle, et la lenteur de la cérémonie d’ouverture se dissipe dans une mêlée brutale, faite d’hommes et de chevaux mélangés, de poings et de cravaches s’abattant comme la foudre sur tout ce qui bouge. Alors les corps s’entremêlèrent dans un tourbillon de sang et de poussière, de cavaliers ballottés, déchiquetés, écrasés les uns contre les autres, luttant avec ferveur, le regard prisonnier de la carcasse de mouton qui traîne toujours au sol.

Soudain l’un des joueurs se penche jusqu’à la terre et s’empare de la carcasse, la soulève, et prend son élan. Un solide Ouzbek, trapu comme un ours et juché sur un magnifique cheval noir se rue dans la mêlée, fond sur le tchopendoz qui tient à bout de bras les trente kilos de viande morte, puis se lance dans une folle chevauchée vers le but adverse. Le champ tout entier vibre sous les sabots, la terre se soulève au passage des cavaliers, éclabousse les spectateurs, et puis retombe en mottes compactes de pierres, d’herbe et de boue mélangées.

J’essaie d’interroger Hazizullah sur la situation politique actuelle, l’avenir de son pays. Il m’écarte gentiment d’un geste de la main. « Après le match » me dit-il, comme pour s’excuser.

L’Ouzbek est finalement rattrapé par un jeune joueur d’une vingtaine d’années, montant un cheval blanc rapide et fin. Le cavalier parvient à slalomer dans la meute de ses assaillants et finalement à s’échapper et filer tel le vent des steppes vers le cercle tracé au sol. La foule se lève : C’est un enfant du pays. Il parvient à jeter la carcasse dans l’embut.

Assis dans le public, Hazizullah sourit.

« C’ est ça, le bouzkashi, me dit-il. Certains considèrent ce jeu comme très violent – mais l’Afghanistan est un pays violent. Et c’est notre culture que nous défendons sur le terrain. J’ai moi-même été joueur pendant plus de trente ans. Je fais aujourd’hui partie du cercle des gardiens de ce jeu séculaire. »

Le vieil homme sourit de plus belle lorsque, après avoir salué la foule, le cavalier victorieux fend la masse d’amateurs agglutinée autour de son cheval et se dirige vers lui. Il arrête son cheval, s’incline longuement, puis saisit entre ses mains en sang celles, rocailleuses et détruites par tant d’années de combat, du vieil homme. Il les embrasse respectueusement.

A quelques mètres de là, j’assiste à cette scène, sans avoir le courage de sortir mon appareil photo, comme pour ne pas briser cet instant d’éternité.

Alors, le vieil homme retire doucement ses mains. Aussitôt, le cavalier se relève, évacue toute tendresse de ses traits, renoue les cordons de sa toque, puis s’élance, fendant la foule pour repartir au combat.

Et Hazizullah cesse de sourire. Devant mon regard interrogateur il me dit simplement:

« C’est mon fils… Vous comprenez désormais ma fierté ? Mais… pardonnez-moi, je crois que vous vouliez me poser une question sur la politique… ». Je ne peux que faire non de la tête, en souriant, pendant que le vieil homme replonge toute son attention dans le jeu qui a repris. 

Là où bat le cœur du monde, découvrez les reportages d’Alexandre Brecher

Co-fondateur de Carenews, Alexandre Brecher est un infatigable voyageur. Après avoir travaillé en France en tant que journaliste, il s’engage pour la mission des Nations Unies en Afghanistan. Depuis, il parcourt ces zones de conflit où l’histoire s’écrit à toute vitesse, comme le Libéria, la Côte d’Ivoire, l’Afrique du Nord, le Mali, la Centrafrique et l’Irak. Aujourd’hui basé à Yaoundé, au Cameroun, il présente sur Carenews ses reportages, récit des petites histoires qui font la grande, portraits d’une monde en perpétuel changement qu’il ne cesse d’explorer, fidèle à sa devise : « Les hommes pensent qu’il font des voyages, en fait ce sont les voyages qui nous font – ou nous défont. »

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