Journalistes français tués au Mali : ce matin, Bamako a la gueule de bois

Journalistes français tués au Mali : ce matin, Bamako a la gueule de bois
Unis dans la guerre, dans la victoire et dans le deuil. Décidément, l’histoire commune de la France et du Mali continue de s’écrire, cette fois en lettres de sang. En ce sombre vendredi de fin d’octobre, Ghislaine Dupont et Claude Vernon tombaient sous les balles d’un groupe armé islamique à quelques kilomètres de la ville de Kidal, bastion des Touaregs indépendantistes du MNLA. Depuis Bamako, Carenews a choisi de revenir sur ce drame qui touche à tout le processus de stabilisation du Mali.


Une brume de chaleur monte sur la capitale du Mali. La saison des pluies s’est subitement arrêtée, laissant place à un climat chaud et sec. Des particules de poussière volètent dans les nappes de pollution qui baignent la ville tentaculaire. Dans les bureaux gouvernementaux, chez les organisations internationales ou au siège de l’ORTM, la radio-télévision malienne, les traits sont tirés, les visages gris et les sourires absents. Ce matin, Bamako a la gueule de bois.

Jusqu’ici, on avait voulu une guerre propre, presque sans victimes. La fulgurante intervention française avait porté ses fruits, et l’opération Serval était en train de laisser place à la force de maintien de la paix des Nations-Unies au Mali et ses 13 000 casques bleus censés apporter un soutien longue durée à l’armée malienne en pleine reconstruction. L’imagerie militaire avait été soigneusement contrôlée afin d’éviter les dérapages si communs à ce genre d’intervention. Fin septembre, le président Hollande triomphait dans un stade rempli à ras-bords pour l’investiture du nouveau président Ibrahim Boubacar Keita. Main dans la main, le Mali et la France continuaient d’avancer sur le chemin choisi par les watchdogs internationaux, celui de la démocratie et de la paix.

« Le Kaboul de l'Afrique ».

Dans les premiers jours d’octobre, une voiture piégée explose dans la « Ville aux 300 saints », faisant deux morts. Dans les heures qui suivent, une révolte éclate au camp militaire de Kati. Puis des roquettes pleuvent sur Gao, l’autre grande ville du nord. IBK écourte sa visite à… Paris, et rentre au Mali en urgence. Le pays est malade. Son état, stabilisé grâce aux piqures de l’aide internationale (plus de 6 milliards d’Euros ont déjà été investis en aide humanitaire) et à la présence continue des forces française glisse dangereusement vers le retour de l’insécurité – Comme le prédisaient ceux qui voyaient en Bamako « La Kaboul de l’Afrique ».

IBK a une certaine prestance et autorité naturelle. C’est pour cela que les Maliens l’ont élu. Dès son retour, il planche sur l’organisation des Assises du Nord qui doivent déboucher sur un accord au sujet de la tant convoitée région de l’Azawad, que les Touaregs et le gouvernement de Bamako se disputent depuis des décennies. Ces assises,  inaugurées le 30 octobre 2013, ne font pas que des heureux. Dès le premier jour des débats, des chefs traditionnels estiment depuis Gao qu’ils ont été laissés à la marge. En quelques heures, ils soulèvent une partie de la population qui incendie la maison du maire en lançant des slogans anti-internationalistes.

Dans le même temps, les quatre d’Arlit sont libérés en grande pompe.

Dans le même temps, Ghislaine Dupont et Claude Verlon partent pour Kidal…

On connaît la suite. Le lendemain, les journalistes finissent une interview avec un chef touareg. Un groupe armé pénètre dans la pièce, les enlèvent. Le pick-up s’enfuit vers le désert, pris en chasse par les militaires. Ils disparaissent, avant que l’on ne retrouve finalement les dépouilles des deux journalistes. Les premières victimes visibles d’une guerre sale qui se voulait propre.

Le Mali tombera… Ou pas

« Il y a tant d’inconnues aujourd’hui au Mali que je ne sais plus trop quoi penser, nous raconte à Bamako Abdul Hassan, un chef de quartier. On nous avait prédit le pire avec les élections, elles se passent dans la paix. On nous avait promis la paix après les élections, voilà que l’insécurité revient. C’est trop imprévisible, alors que le Mali a besoin de paix pour se reconstruire. »

A Bamako, le correspondant d’un institut de recherche international nous a affirmé que c’est maintenant que le sort du pays se joue.

« Il y a tellement de nouveaux acteurs que l’on ne sait pas trop qui fait quoi, nous dit-il. Toujours est-il que c’est au peuple malien de tirer les bénéfices de ce fort engagement international. Et à nous de ne pas répéter les mêmes erreurs que par le passé. Prenez l’Afghanistan, par exemple, entre 2001 et 2008, la relative stabilité nous a fait croire que la paix était gagnée…. » On connaît la suite.

Après une lune de miel de près de six mois, c’est désormais en pointillés de s’écrit l’histoire du pays. Et après cette attaque barbare, une atteinte de plus à la liberté de la presse en cette époque ou les journalistes, les humanitaires ou les faiseurs de paix, quels qu’ils soient, ont perdu cette immunité qui leur permettait d’effectuer leur travail dans les zones les plus dangereuses, le Mali, la France et le monde se réveillent avec la gueule de bois. 

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