Les violences faites aux femmes, place et fonction d’un psychanalyste

Les violences faites aux femmes, place et fonction d’un psychanalyste
« Au milieu du chemin de notre vie je me retrouvai par une forêt obscure car la voie droite était perdue ».* La forêt obscure, c’est, pour Dante, les vices et l’erreur... Ainsi, pourrais-je dire, d’entrée de jeu, que toute femme qui a subi des violences a été, dans le même temps, entraînée malgré elle dans la forêt obscure. Sauf, que seule, désarmée, elle ne s’en sort plus ! Sa voie droite s’est perdue… Un psychanalyste accueille, écoute, entend et interprète ces violences faites à une femme (une femme, une par une) qui décide de s’adresser à lui. Il engage un travail de re-construction, qui s’avère le plus souvent être essentiellement un travail de construction, car il n’y a pas réellement eu de travail de construction de la personnalité comme il aurait dû ou pu se faire en son temps. « Je ne savais pas ce que c’était qu’être une femme, avoir un corps sexué de femme, confie Marie. Je pensais, comme on le répétait, que c’était ne pas avoir ce qu’avait un homme, manquer de ce sexe masculin, le pénis. Manquer ! J’ai compris que j’avais moi-même, en tant que femme, un sexe, un sexe féminin, et que je ne manquais en fait de rien, que j’étais en somme entière, sexuellement complète ». C’est aussi un travail de réparation, un exercice de l’esprit, lequel débouche, bien mené, sur une naissance,… pas une "re-naissance" comme l’on dit trop souvent ! Diane remarque : « Je croyais que j’étais née parce que j’étais physiquement née ; je me suis aperçue que c’était bien autre chose de naître à soi-même comme femme, surtout sexuellement ». Et l’on pourra oser dire, à terme, "une femme est née" ! Il s’agit, bien entendu, d’une naissance à elle-même et par elle-même, à la fois donc, parturiente et accoucheuse. Naissance à son être de femme, lui permettant d’aborder autant la question du féminin, pour elle, que celle de la conquête de sa propre féminité. Cette naissance accomplie, le travail du psychanalyste touche bientôt à son terme. Ce qui permettra ainsi à l’avenir d’éviter, au mieux, les pièges de la répétition... * Premier vers de L’Enfer, de la Divine Comédie de Dante, trad. Jaqueline Risset, Illustré par Sandro Botticelli, La petite collection, Diane de Selliers Éditeur, 2008. [Pour lire la suite : https://gynepsy.wixsite.com/website-2]


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On constate alors qu’une femme se met à parler autrement du sexe, de sa sexualité. C’est, pour elle, devenu une autre sexualité. « Je me suis rendue compte, dit Charlaine, que ma jouissance n’était qu’en partie ressemblante à celle de mon nouveau compagnon. Il y en avait une autre qui m’était propre, une jouissance, si spécifique de mon corps et de mon être féminin, qui rendait mon ami parfois envieux. » Ou plutôt, dirons-nous, une sexualité Autre, c’est-à-dire nouvelle, inconnue auparavant. Assumée maintenant comme telle.

 

Mais, de ces violences, qu’en espérer ? Plusieurs destins. De femmes :

Dépression, alcoolisme, mort, prostitution, en sont quelques effets parmi bien d’autres… Désespoir, détresse insondable, suicide, anorexie, boulimie, obésité, scarification, bouffée délirante, en sont d’autres… Ainsi que folie, frigidité et horreur phobique du sexe, pathologies gynécologiques graves, dont divers cancers et cette maladie particulière qu’est l’endométriose, comme des maladies auto-immunes (lupus, maladie de Crohn, pathologies rhumatismales)…

Il est traditionnellement plus aisé pour un homme de devenir un homme que de devenir une femme pour une femme. C’est plus aisé pour un homme parce que l’homme s’appuie culturellement sur un monde fait par l’homme et pour l’homme. Il suffit des fois de montrer, de bander ses muscles, il suffit de faire un peu de sport, il suffit d’aller au bistrot, il suffit de supporter l’alcool, il suffit de ne pas trop pleurer, il suffit d’être un homme ("Soit un homme mon fils"). C’est-à-dire un conquérant de… tout. Mais il suffit, a contrario, aussi, de ne pas montrer justement ! Il ne faut pas montrer de faiblesse, de manque, de faille, de trou...

Il suffit de correspondre à ces stéréotypes, même si au fond c’est parfois un peu mou, ce n’est pas aussi dur qu’en surface - il suffit d’être dans l’adhésion aux valeurs communément admises de la virilité. L’adhésion suffit, ce n'est même pas la peine de le démontrer. Il suffisait jadis d’accepter de faire son service militaire même si l’on pouvait y trembler de trouille ou d’ennui : "C'est un homme maintenant ! Il a fait son service militaire, il peut se marier…"... Il suffisait d’avoir un travail, le travail faisait "l’homme", le travail, le service militaire, le corps, pas pleurer, trancher, décider, etc. Pour la société, qu’un homme soit à peu près un homme, à peu près, ça suffit, pas besoin de trop fouiller, "faut pas trop gratter".

Pour une femme, la question ne se pose pas de la même manière. Les modèles culturels proviennent évidemment du fantasme masculin qui est toujours entre deux pôles, "la mère et la putain" et l’idéal des deux à la fois en une, mais pas aux mêmes heures, pas au même moment, pas dans la même journée, mais les deux ! La putain sans la mère, ça ne va pas, il va chercher la mère ailleurs ; la mère sans la putain, ça ne va pas non plus, mais c’est plus courant.

Alors une femme qui est face au fantasme masculin rencontre parfois — c’est chez Freud le cas de "la jeune homosexuelle" — qu'elle va au contraire, pouvoir construire sa féminité en rencontrant une autre femme, et non pas en rencontrant le fantasme au masculin de "la mère et la putain". Ça fait parfois des homosexuelles, ça fait surtout entre les deux, entre celle qui adhère directement et se plie au modèle phallique des hommes, et celle qui devient homosexuelle contestataire du phallus masculin, ça fait tout le champ de l’hystérie. Il y a, en somme, trois catégories.

Celles qui rejettent ce fantasme masculin, qui excluent de s’y soumettre en se tournant vers l’homosexualité afin de le contester bruyamment (tout en s’y identifiant, phalliquement, notons-le), et celles qui obtempèrent de s’identifier à ce fantasme masculin, à ce modèle phallique hétérosexuel des places bien définies entre les hommes dominants et les femmes dominées. Et ces femmes, qui n’acceptent ni l’un ni l’autre, forment le champ de l’hystérie. Elles n’acceptent pas, contestent, se rebellent, sans pour autant arriver à se réaliser dans l’homosexualité avérée, pas plus qu’à la place où les cantonnent le machisme et le sexisme. Elles sont en souffrance de féminité, ou, mieux dit, en souffrance de leur féminin.

Il y a une façon hystérique de prendre le chemin de la féminité, et cette façon hystérique est très mal vue, c’est la contestation la rébellion, le "dire que non" à l’homme, au tyran, au bourreau… Certes, on ne les brûle plus sous forme de sorcières comme ce fût le cas au Moyen Âge, comme le mentionne déjà Freud. Elles ont rencontré un dénommé Sigmund Freud au XIXème siècle, qui fût le premier à se taire pour mieux les à écouter : « Taisez-vous, Dr. Freud et écoutez-moi ! »[1] Naissance de la psychanalyse par changement, inversion de lieu du savoir. Ce n’est plus le médecin qui a le savoir, c’est le patient, ici l’hystérique. Ce sont donc les hystériques qui ont inventé la psychanalyse.

L’hystérie n’est pas une pathologie, une maladie, c’est une structure psychique. S’il n’y avait pas les hystériques, l’ensemble du monde serait gouverné par les obsessionnels qui sont majoritairement des hommes. Des "morts-vivants" donc ! Rien n’évoluerait dans la société, plus d’inventions scientifiques (oui, scientifique !), plus d’évolution et de créations culturelles (cinéma, théâtre, poésie, roman…). Que soit rendu hommage, ici, à toutes les hystériques de l’Histoire qui ont donné un peu d’oxygène dans ce monde figé des hommes. Elles l’ont payé souvent très cher (très "chair" !)

Au départ, Freud fonde sa thèse selon laquelle toute névrose est d’origine traumatique. Au début, donc, est le trauma, la rencontre traumatique. Le père le plus souvent. Le père est traumatique pour la fille. Par la suite, c’est le fantasme qui va réélaborer, réinterpréter les choses et émailler le souvenir. C’est le fantasme qui, pour Freud, est fondamental. Cela ne nie en rien la réalité du traumatisme, d’origine sexuel (sexuel, pas nécessairement génital). L’angoisse est alors la cause première du refoulement dans l’inconscient de la scène traumatique, et à partir duquel le symptôme fait retour.

On entend de plus en plus souvent parler (dans les média et chez les personnes qui viennent consulter...) de "pervers narcissique" - notion introduite par le psychanalyste, Paul Claude Racamier en 1986 -. Ce qui est une périssologie ! Dire "narcissique" n'ajoute en rien à ce terme de pervers, pour autant que tout "pervers" EST, de fait, narcissique. L'inverse n'étant pas vrai, toute structure psychique "narcissique" n'est pas nécessairement directement perverse...

 

Le cas Éliane :

Éliane a quarante ans, en 1978 au moment de la rencontre avec moi, son psychanalyste. Elle est célibataire, c’est une belle femme, grande et mince, mais aux traits marqués par la vie autant que par l’alcool. Elle est la seconde d’une fratrie de six enfants (deux garçons et quatre filles).

Éliane se décrit comme ayant eu de très nombreuses "aventures" sexuelles et affectives, toujours dans un rôle passif avec des hommes pervers dont les exploits sadiques avaient son corps comme champ d’exercice. Elle raconte qu’elle a été violée à plusieurs reprises par « plusieurs hommes noirs » sous l’empire de la boisson. Elle explique ces viols en pensant les avoir toujours souhaités inconsciemment pour « être comme sa mère ». Elle fait référence ici à son frère aîné Pierre, l’enfant "métis" de sa mère. Elle a toujours aimé son métier de disquaire, abandonné du fait de son alcoolisme (mais qu’elle reprendra plus tard). Au moment de la rencontre, elle compte quatre mois de sobriété.

Pourquoi buvait-elle ? « Pour supporter la vie… Mon père buvait du "Ricard"… J’aurais tout fait pour lui… Ma mère ne vivait son désir qu’à travers moi… Je n’aime pas beaucoup ma mère… C’est elle qui me poussait toujours dans les bras des hommes, à sa place… Elle vivait son désir par moi, sa fille interposée… Moi, je ne voulais pas, mais elle faisait tout pour ça… Je sais que, comme mes frères et sœurs, à part Caroline, je n’ai jamais été désirée par mes parents… Ils nous l’ont dit… Je sais que j’aurais pu mourir ensevelie à la place de mon frère, Paul, c’est mes parents qui me l’ont toujours répété quand j’étais jeune… ».

Dans la famille d’Éliane, seules les quatre filles sont vivantes, mais les deux fils sont morts violemment. Éliane a servi de mère aux deux dernières, Caroline et Annick, qui sont devenues "alcooliques". Éliane, elle, n’est pas morte violemment, « à la place de » son frère Paul, comme l’insistance des parents – en fait de la mère qui fait la loi (le père étant toujours "dans la boisson") -, semble y pousser, mais elle a été violée, par « plusieurs hommes noirs » et elle pense que ces viols ont été par elle désirés pour répondre au désir de l’Autre ici incarné par la mère, comme entremetteuse de son impropre désir.

"Con-fondue" avec sa mère, Éliane subira les pulsions sadiques de multiples si bien nommées par Lacan "père-versions" de sujets en proie à l’angoisse de castration. Les raisons conscientes qu’Éliane donne à entendre, interprétation "psycho-logique" de son destin sur le mode causal d’un "c’est parce que…, que", ne tiendront pas longtemps. Dès lors fut-elle confrontée à l’énigmatique jouissance de la position masochique qu’était la sienne depuis tant d’années. À partir de cette rencontre la question phallique commença à pouvoir, dans ce bien réel (c’est-à-dire impossible) transfert qui mena de bout en bout la danse, se poser pour elle. Une, c’est-à-dire sa psychanalyse put débuter et, surtout, être menée à bien parce que "coupée", irréversiblement, de la "père-version" subie des hommes.

 

Le cas Éva :

La violence qu’a subie Éva a consisté, dans un premier temps, en une violence verbale, et tout d’abord des insultes. Son conjoint (qui était au préalable son supérieur hiérarchique), qui était capable d’insulter une personne en réunion, en public, sans état d’âme, s’est mis à le faire pour elle aussi, en privé, d’abord, puis en public.

Éva subit progressivement l’isolement forcé, l’humiliation systématique, et son conjoint installa à son intention ce que l’on peut nommer une véritable terreur. De son côté, il argumenta tout ce qu’il pût pour établir son impunité et inverser la culpabilité que déjà, Éva ressentait de ce qui se passait. Tout cela se faisant très progressivement, insensiblement au début.

Par la suite, les violences verbales s’exercèrent sur elle partout, à chaque instant, du jour et de la nuit. Il la critiquait à tout propos, la dévalorisait constamment, et ne tenait plus compte de son avis. Comme pour d’autres femmes, Éva fût le plus souvent la victime de l’acharnement d’un homme à la détruire, que ce soit dans la rue, à la maison, au travail, en voiture…

Les brimades qu’elle subit auront été de nature sexiste, raciste, le plus souvent, à connotation vulgairement sexuelle. Attaquer l’image de son corps, ou faire la part belle aux stéréotypes sexistes, pour l’accabler, son conjoint ne reculait devant aucune sorte de violence.

Les violences d’ordre moral, en fait symbolique, parce que de l’ordre du discours, anéantissaient Éva, bien autant, sinon plus, que les violences physiques et sexuelles, ces dernières la dégoûtaient plutôt. Elles détruisaient son image, non seulement vis-à-vis des autres, mais, surtout, vis-à-vis d’elle-même. Ces violences symboliques, ces violences du langage sont d’autant plus dangereuses que, sous couvert d’humour, on en rit et on les banalise. Elles sont pourtant la porte ouverte au non respect et à la dégradation de l’être de langage que nous sommes, par le langage lui-même. Elles se précipitent, bien entendu, très vite jusqu’à l’insulte et la violence verbale extrême, car ordurière. Elles sont aussi préparatoires à un nouveau cycle de violences physiques et génitales.

Éva m’expliquait que des habitudes s’étaient installées sans qu’elle n’ose réagir, et le sentiment du danger à esquiver fit alors inéluctablement partie de son quotidien. Elle me confia aussi que la présence de son compagnon lui faisait de plus en plus peur et qu’elle sursautait bientôt à son approche. Qu’elle craignait, également, de rentrer chez elle. Ils avaient eu ensemble trois enfants, mais maintenant elle finissait par craindre aussi pour la sécurité de ses enfants.

Son compagnon l’isolait subrepticement de ses ami(e)s, de sa famille, de ses voisins et même de ses collègues. Elle me raconta comment l’attitude agressive de son compagnon lui donnait l’impression de ne plus avoir de contrôle sur sa propre vie ni, par ailleurs, sur celle de ses enfants. Elle finit par ne plus supporter que son compagnon s’adresse à elle uniquement par des ordres et des cris.

Éva m’a témoigné des nombreuses agressions sexuelles de la part de son conjoint, de ses viols. Dès le moment où elle disait non à un rapport sexuel, il lui était immédiatement imposé sous la contrainte. « C’est bien cela un viol, n’est-ce pas ? », me disait-elle…

Au travail, Éva avait déjà subi un harcèlement moral, mais aussi un harcèlement sexuel de la part de cet homme. Il lui devenait pénible, voire impossible pour elle de pousser la porte de son entreprise ou de son bureau. Elle appréhendait de se retrouver en présence de ses collègues et de ses supérieurs hiérarchiques, elle devenait petit à petit victime, sans le savoir, de violences au travail. C’est ainsi que son supérieur hiérarchique (qui deviendra son conjoint), lui impose des missions dont les autres ne veulent pas mais qu’elle accepte par crainte d’être mise à l’écart ou licenciée, et cette situation se reproduira de manière systématique.

Lorsqu’elle lui fît part de son envie d’évoluer dans son travail. Il refusa d’en parler dans le cadre professionnel et insista pour aborder la question dans un cadre privé. Il se permît alors des gestes déplacés. Il mit ses capacités en doute tout en se permettant des réflexions machistes et des allusions sexuelles. Il n’eut de cesse de la dénigrer ou de lui faire perdre confiance en elle. À partir du moment où elle refusa ses avances, il la "mit au placard". Elle accepta alors qu’il devienne son compagnon, son conjoint. Ceci n’arrangea les choses au travail que durant une courte période, après laquelle tout recommença comme avant… Les violences au travail peuvent se manifester de diverses façons. Il est nécessaire d’apprendre à les reconnaître pour les combattre, pour soi, mais aussi pour les autres. Ces actes sont clairement institués par la loi française comme délits et sont donc passibles de sanctions.

Rien n’y fit… Éva est morte le 23 janvier 2001, victime d’un dernier coup, fatal, de son conjoint, qui la fit tomber en arrière et se fracasser le crâne sur le coin du radiateur de leur chambre… Elle venait d’engager sa psychanalyse avec moi.

Toutes les femmes qui l’ont vécu le savent bien, c’est un combat de tous les instants. Un combat qu’il est quasiment impossible de mener seule.

Mais souvent, "sortir de l’isolement" de ces situations, est juste "mission impossible" pour ces femmes. C’est même une injonction qui n’a pas de sens pour elles. Pour sortir de l’isolement, il faut avoir un minimum de confiance en soi, un minimum confiance en l’autre, il faut exister, ne serait-ce qu’un tout petit peu. Et ce n’est généralement pas ou plus le cas. Alors, quand "l’autre" justement, celui qui est censé les aimer, fait tout pour les annihiler, pour les détruire, les réduire à rien, comment vouloir que ces femmes sachent comment s’y prendre ? Pour sortir de l’isolement, il faut au moins deux personnes. Et ces femmes, dans ces situations, n’existent plus, ne sont plus rien ou presque.

Un mot sur ces femmes qui ressentent le besoin de témoigner publiquement de leurs histoires. C’est tout d’abord, une façon pour elles, d’inscrire dans le "Réel" une réappropriation de leur vie, une réassignation des événements traumatiques, une façon de "solder leur compte" avec le sentiment de culpabilité. C’est aussi une façon de dire à d’autres, qu’elles ne sont pas "seules" et qu’il est possible de déjouer la "fatalité".

Ces témoignages sont très importants, ils permettent parfois d’en "sauver" quelques-unes. Quelques-unes, ce n’est pas rien, mais pas toutes. Les témoignages des femmes violentées n’ont d’effet que sur celles qui sont prêtes à les entendre, ils n’ont de résonance que sur celles dont le désir de "vivre" vient les déborder, celles dont la "jouissance morbide" est un peu mise en question, en doute ou carrément mise à mal.

De quoi, au fond, radicalement, a besoin une femme violentée ? Une femme violentée a besoin, en premier lieu, d’être écoutée, d’être entendue. Elle a besoin aussi d’être aidée concrètement : d’être vue par un médecin (parfois), de consulter un avocat (souvent). Mais également, d’être accompagnée (socialement, financièrement) si elle ne peut subvenir seule à sa survie et à celles de ses enfants ou si elle ne peut se réfugier chez des proches.

Le psychanalyste qui reçoit ces confidences, doit en prendre la mesure. Toute la mesure. Il doit en premier lieu faire son travail de psychanalyste (travail de "re-construction", anticipation au mieux, des rechutes et des répétitions...). Mais, à la différence d’autres analysantes, pour celles qui sont victimes de violences, il est impératif qu’il mette en œuvre les actions nécessaires, ou, à tout le moins les facilite : le dépôt de plainte, la mise en sécurité de la femme (et de ses enfants) ou/et l’éloignement du conjoint dangereux, l’établissement d’un certificat médical ou psychiatrique (selon la violence), la mise en relation avec un avocat.

Le psychanalyste, avec l’accord de la personne, peut téléphoner au Commissariat ou écrire une lettre soutenant la demande de prise en compte auprès des forces de l’ordre. Il peut également indiquer les coordonnées d’un médecin légiste habilité à constater les blessures occasionnées, accompagné d’un appel et/ou d’une lettre d’appui. De même pour l’avocat, car l’engagement de poursuites judiciaires est aussi un des moyens de retrouver sa dignité apparemment perdue....

Pour les cas les plus délicats, les plus urgents, il est absolument nécessaire de contacter ou de transmettre les coordonnées de structures en capacité de les accueillir. Le psychanalyste reste dans tous les cas, le fil d’Ariane qui ne doit pas être rompu.

Il apparaît donc, par longue expérience, que le psychanalyste doit, le concernant, rester connecté à la "réalité". En ce sens que c'est à lui, parce qu'il est l'oreille à qui s'est confiée cette femme, d'assurer la mise en relation et le suivi (juridique, médical, social...), la coordination avec les autres professionnels interpelés par cette question...

Ainsi, le psychanalyste reste le point central, nécessaire pour se sortir de cette "servitude consentie malgré soi"... Sans lui, la répétition due aux mécanismes inconscients fera son œuvre, parfois jusqu'à la mort...

 

L’exemple prostitutionnel :

Je parle ici à partir des dires de Brigitte, Marie, Corinne, Martine, Nadia, Alice, Bernadette, Bérénice, Aurélie, Olivia, Madeleine, Claudine et de quelques autres.

Le cas de la prostitution est paradigmatique de certains des effets des violences faites aux femmes. La prostitution est très souvent consécutive aux abus sexuels, viols, incestes subis jadis par ces femmes en prostitution.

Ce traumatisme sexuel concerne ce que nous appelons "le féminin", pour le distinguer de "la féminité". La féminité est une construction qui fait appel à l’imaginaire, celui d’une époque, celui d’une culture, celui d’une mode, par exemple. Le féminin, c’est tout autre chose. C’est du réel ! Il y a donc quelque chose d’impossible à imaginer et à symboliser dans le féminin. Il peut concerner les deux sexes, bien que, majoritairement, il se rencontre, la plupart du temps, chez les femmes.

Les enjeux inconscients dans la prostitution font apparaître qu’elles n’ont pas été, enfants, symboliquement reconnues, précisément à l’endroit du féminin. Cela veut dire que ce sont des enfants de sexe féminin qui n’ont pas été reconnues comme étant le fruit d’un désir accepté, consenti et partagé par les deux partenaires du couple… Le désir, qui les a causées, est un désir qui a été mal assumé, mal accepté, qui a pu paraître une erreur, un accident, voire n’a pas été un désir du tout. Ce sont des enfants dont la présence a été en général ramenée à leur embarrassant corps de chair. Leur féminin s’en trouve comme dénié.

Et, c’est à ce titre qu’elles vont en quelque sorte se trouver littéralement jetées dans l’existence. Dans la mesure où n’ayant pas été symboliquement reconnues dans la dimension imaginaire de leur féminité, elles vont chercher à se faire reconnaître dans le réel. Mais de la plus mauvaise manière qui soit, en confondant imaginaire et réel.

Elles cherchent alors à se faire reconnaître dans la réalité comme un objet de désir et un objet de jouissance phalliques. En se croyant "libres" de choisir cette curieuse existence. C’est, bien sûr, un leurre. Ce leurre du libre arbitre, certaines, néanmoins, le revendiquent, justifiant, aujourd’hui, "leur" prostitution, le "plus vieux métier du monde", dit-on, comme un nouveau métier parce que voulu, décidé, assumé, méconnaissant par ce dire ce qu’il en est de l’inconscient.

« J’ai toujours pensé trouver une solution dans la prostitution », dit Marie. « Ce qui est certain, c’est qu’en me prostituant, je choisis de me punir, d’abîmer mon corps », ajoute Madeleine. « Moi, il m’a fallu en passer par la drogue et l’alcool pour accepter "ça" ! ». « ça, cette auto-destruction. Je les vois bien, toutes ces femmes qui m’entourent, elles se souillent par tous les orifices de leur corps, pour aboutir à quoi ? À éteindre, à épuiser cette revanche sur la vie, plus qu’à assouvir cette revanche sur les hommes qui, pour moi aussi, dit encore Madeleine, nous taraudent néanmoins toutes ! ».

Il n’y a pas de personnalité-type, mais chez toutes ces femmes existent une importante fragilité affective et une certaine immaturité émotionnelle. Ce sont des constantes frappantes. Bien évidemment, toutes ces femmes admettent que, dans le système prostitutionnel, l’on n’y entre pas par hasard.

Brigitte me dit que chez toutes ses compagnes d’infortune, les traits dominants sont constamment : "l’angoisse d’abandon", le rejet, les frustrations affectives intenses et de douloureuses difficultés d’identification sexuelle ».

« Suis-je une femme », dit Alice ? Qui ajoute : « Suis-je un homme ? Un androgyne ? Une travestie ? Un transsexuel ? » La brouille est aujourd’hui totale… Mais, au fond, « qu’est-ce qu’être une femme ?», ajoute Nadia. Nous y voyons là, dans une telle embrouille des sexes et des genres, dans une telle confusion, une preuve, à nos yeux, que ce qui n’a pas été reconnu, c’est ce que nous appelons le féminin. À quoi s’ajoute une carence quasi-complète de la fonction paternelle vis-à-vis des filles, face à des mères castratrices. Et des violences ; des violences de toutes sortes.

Car les pères ont presque toujours des images d’hommes très faibles et les mères apparaissent alors comme dévorantes et très possessives. Les jeunes femmes, telle Hélène, se trouvent face à elles dans un rapport complexe où se mêlent « la haine », dit-elle tout de suite, et, surtout, dramatiquement, une demande éperdue et insatiable d’amour. Il y a dans la prostitution, sorte d’exagération extrême de l’image de la femme sur son versant de la féminité, d’une féminité hurlante, une recherche d’identité, c’est-à-dire une quête du féminin. Les importants traumatismes de l’enfance, parmi lesquels le viol par le père ou son substitut en position d’autorité ont, la plupart du temps, en ce cas-là, tout brisé du devenir sexuel de la fille.

« L’argent, dit Claudine, a pour moi une valeur symbolique qui est censée me permettre une revalorisation par rapport à des sentiments d’indignité et d’infériorité très forts que j’avais éprouvés avant l’entrée en prostitution ». « C’est également, pour moi et pour beaucoup d’autres femmes comme moi, le moyen de faire payer aux hommes un dommage ». Elle croit, par cette pratique, acquérir le pouvoir, en fait le phallus imaginaire manquant. Cependant, cet espoir est, à la longue, profondément et inéluctablement déçu.

« La dépression et le besoin d’excitations sont massifs et quotidiens », ajoute Corinne. « Toutes ces raisons incitent les femmes comme nous à chercher une solution dans la prostitution, car c’est un milieu qui nous met aussi en danger… Et le danger, on connaît… ! ». Le danger est une source importante d’excitations, ces excitations entretiennent chez la femme prostituée une forme de jouissance morbide.

À écouter longuement toutes ces femmes en prostitution, on peut repérer qu’il a existé une hostilité très importante, éprouvée dès la naissance, de la part de l’entourage familial ou social. Une forte concentration d’évènements physiques et psychiques a émaillé aussi l’histoire de leur corps, et la sexualité y a toujours été omniprésente.

Une effraction sexuelle est à l’œuvre ou de simples paroles, ou encore des comportements et attitudes méprisants, abaissants, relatifs à la sexualité par des personnes incarnant l’autorité. Ces paroles et attitudes, souvent insultantes, agissent comme des messages, voire même des ordres, qui pourront pousser la petite fille, parfois beaucoup plus tard, vers la prostitution.

On peut se demander si le comportement ostentatoire, provoquant, de la prostituée, est adressé à quelqu’un ? Toutes ces femmes répondent qu’elles en veulent tout particulièrement et bien souvent à la mère. C’est adressé à la mère,… mais sous le regard convoqué du père. Il y a un "regarde ce que tu as fait de ta fille !". Comme acte, cet acte sexuel tarifé, sans plaisir apparent, autorisé ou avoué – sauf sur le mode de la provocation -, est rendu possible, m’expliquent-elles en bonnes sociologues féministes, « parce qu’une société machiste, phallocentrique, en autorise, voire en prescrit la pratique ». Une telle pratique de la prostitution, cette société l’organise, en effet, en exploitation de la femme et fait écho à un type de fonctionnement familier, de longue date, présent et vécu chez ces sujets.

En outre, l’angoisse d’abandon se lie à des comportements de dépendance : à l’alcool, aux drogues parfois les plus dures, au proxénète tout particulièrement. La défaillance quasi générale de la fonction paternelle est récurrente et patente. Mais la femme prostituée veut, nolens volens, à chaque fois éprouver sa séduction. Elle engage alors un véritable effort de construction et, dans le même mouvement, ce qu’elle ne perçoit pas tout de suite, de destruction de la femme qu’elle est. Elle se situe constamment entre pulsion de vie et pulsion de mort, ce qui la ronge et, parfois, va même jusqu’à la tuer.

Il faut noter aussi, à un certain moment de leur histoire, qu’il se produit une blessure sexuelle du corps. Corps malmené, écrasé, chair déchirée, os fracturés, plaies et cicatrices à des endroits du corps symboliquement sexuellement investis : sexe, seins, face intérieures des cuisses, ventre, fesses...

À les écouter, je me dis que les femmes prostituées règlent des comptes avec le féminin, bien plus qu’avec le masculin et qu’elles tiennent, au fond, les hommes pour de simples moyens de cette fin. Car le féminin - je ne dis pas la féminité, même si celui-là participe activement à la construction de celle-ci, c’est bien là le fond de la question. Un féminin qui a été écrasé, anéantit avant que de pouvoir naître et se constituer dans l’être même du sujet-femme.

Ainsi, la prostitution nous apparaît, paradoxalement, comme une façon de s’adapter, "comme on peut", aux traumatismes causés par les abus sexuels antérieurs. Et, être traitées en objets sexuels, ce n’est en somme, pour certaines, que continuer de faire ce qu’elles ont appris lors d’agressions sexuelles subies et répétées. Il s’agit, en somme, de la répétition d’une fonction à laquelle elles ont été assignées et qu’elles rejouent plus ou moins activement en quelque sorte. En réalité, elles se déstructurent en pensant se venger. Elles paient cher, en réalité, le fait d’avoir été victimes. Mais elles le redeviennent…

La violence subie se reproduit, soit en conduite active d’auto-destruction, soit en état de dépendance et de passivité. Seul l’argent, comme dimension fantasmatique, économico-sociale, de la prostitution, « permet de se faire croire » dit Nadia, qu’elle ne subit pas. « C’est une illusion », reconnaîtra-t-elle plus tard.

Violentée petite fille, Bernadette, découvre en elle, par l’analyse, ce que l’on peut appeler un "noyau traumatique" qui la ronge et la hante, mais dont elle voudrait se défaire. Paradoxalement, ce noyau traumatique exige en même temps qu’elle le nourrisse constamment de nouvelles blessures, à son corps défendant. Si elle cède à cette incitation récurrente venue en droite ligne des horreurs subies d’autrefois, elle peut être tentée, par vertige, par fascination aussi, de remonter sur la scène du malheur, laissant son corps aliéné aux mains d’un, soi-disant, "client", placé en position d’agresseur-violeur, l’argent convenu accréditant l’illusion d’une transaction commerciale. Elle remet alors en acte une scène originelle qu’elle ne parvient pas à symboliser ; elle se "ré-expose", et répète, via l’autre l’agressant, les violences d’antan. Elle recompose, ré-agence les éléments du primitif crime dont elle fût la victime. Elle se soûle et prolonge son malheur, parfois dans une jouissance obscure, dans son asservissement d’aujourd’hui.

On sait que l’entrée dans la prostitution est la conséquence de facteurs multiples, d’un enchevêtrement de raisons, certes personnelles, mais aussi - il est essentiel de le rappeler - sociales et économiques, tant la prostitution est non seulement tolérée mais organisée et encouragée par nos sociétés comme un mal nécessaire et, aujourd’hui, parfois, comme une profession comme les autres, comme les autoproclamées "travailleuses du sexe", mises en syndicat.

L’un des piliers de cette exploitation vivace, reste, nolens volens, la détresse personnelle. L’acte prostitutionnel apparaît en effet comme un symptôme de souffrances profondes et une tentative, qui va s’avérer erronée, car en impasse, de recherche de solution face à ces souffrances.

Les plus jeunes des femmes qui se prostituent apparaissent, elles, surtout comme souffrant de frustrations graves, avec un grand besoin de sécurité, de valorisation, de plaisir aussi. Les dimensions de dépression chronique et d’auto-punition ne sont pas rares, conséquences directes des perturbations de l’affectivité.

On retrouve chez Corinne, Marie et Nadia, des attitudes de l’entourage qui ont dénié à l’enfant ou à l’adolescente qu’elles avaient une sexualité propre. Et les traumatismes à caractère sexuel viennent s’ajouter aux autres, mort des proches, accidents, ruptures violentes, abandons...

Il n’en reste pas moins, redisons-le, insistons, que la femme prostituée veut prouver, à tout prix, sa séduction en se faisant "girl=phallus", équation imagée classique, rappelée par Lacan. Elle engage un véritable effort de représentation de la féminité, un effort de construction osée, mais aussi, en même temps, en creux, se dévoile l’envers de la médaille qui se traduit, concomitamment, par un effet de destruction inévitable du féminin de la femme qu’elle est, toujours oscillant entre pulsion de vie et pulsion de mort, qu’elle ne maîtrise aucunement, mais dont elle pâtit.

Toute jeune fille, toute femme, doit désormais ne pas pouvoir ignorer qu’elle peut lutter et s’en sortir, à condition de ne pas rester muette, mais de dire, d’aller parler de ce qu’elle subit des "père-versions". Parmi d’autres professionnels, c’est la place et la fonction d’un psychanalyste de l’accueillir dans sa souffrance psychique.

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Jean-Michel Louka, psychanalyste

Sandra Ahmed Laloui, psychanalyste non-praticienne

 

Paris, le 13 août 2019

 

 

[1] Emmy von N. des « Études sur l’Hystérie », Breuer/Freud, 1895

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