Mécénat d’entreprise : 9 voix pour comprendre les dynamiques à l’oeuvre
Pourquoi devient-on mécène ? Que permet concrètement le mécénat ? Et comment construire des partenariats utiles et durables ? Tout au long de l’été, Admical a donné la parole à neuf acteurs rencontrés lors du Mécènes Forum 2025. Dirigeants d’entreprise, responsables de fondation ou de fonds, entrepreneurs sociaux et représentants d’associations : leurs témoignages donnent à voir la diversité des chemins qui mènent au mécénat et des manières de le faire vivre.
Il n’existe pas une seule manière de devenir mécène. Pour certaines entreprises, l’engagement naît des convictions de celles et ceux qui les dirigent. Pour d’autres, d’une initiative de collaborateurs, d’une rencontre avec une association ou encore d’un besoin identifié sur leur territoire.
Au-delà de ces différents points de départ, leurs expériences éclairent plusieurs questions qui traversent le mécénat d’entreprise : comment choisir les causes et les projets à soutenir ? Quelle place donner aux différentes formes de mécénat ? Comment construire une relation équilibrée avec les acteurs de l’intérêt général ? Comment associer les collaborateurs et inscrire l’engagement dans la durée ?
Il n’existe pas une seule porte d’entrée dans le mécénat
Comment commence-t-on à faire du mécénat ? Les témoignages de Rodolphe Landemaine, Paul de Fombelle, Géraldine Baehr-Pastor et Emmanuelle Cadiou donnent une première réponse : souvent, simplement en commençant.
Chez Rodolphe Landemaine, fondateur de Boulangerie Landemaine et Land&Monkeys, l’engagement est d’abord né d’une prise de conscience personnelle autour du changement climatique et de l’effondrement de la biodiversité. Après avoir fait évoluer ses propres habitudes, l’entrepreneur a voulu « aller plus loin » en utilisant aussi son entreprise comme levier d’action.
Une partie des titres de ses holdings a ainsi été donnée à un fonds de dotation, qui bénéficie d’une partie de la valeur créée par l’entreprise et soutient aujourd’hui une vingtaine d’associations autour de la protection du vivant. En Normandie, un projet emblématique a également vu le jour : 200 hectares de terres laissées en grande partie en libre évolution et suivies par des scientifiques et naturalistes.
Pour un dirigeant qui hésiterait encore à se lancer, son conseil est de commencer par quelque chose de très simple : « faire le premier geste sur quelque chose qui l’anime personnellement », en identifiant une cause puis une association avec laquelle construire une première relation.
Chez Maison Cadiou, entreprise familiale de 730 collaborateurs implantée dans le Finistère, le chemin s’est lui aussi construit progressivement. Sollicitée par de nombreuses associations locales, l’entreprise a commencé par « des petites actions ».
Pour Emmanuelle Cadiou, l’élément déclencheur a notamment été son engagement auprès d’un fonds de dotation hospitalier :
L’étincelle, ça a été que je me disais que je servais à quelque chose, je me sentais utile. »
Elle résume aussi ce qui a facilité ce premier engagement : « C’est pratique, c’est simple, c’est local. » Depuis, l’entreprise a structuré sa démarche à travers Solidarité Cadiou, afin de mieux choisir les projets qu’elle accompagne en fonction de sa raison d’être et de ses engagements RSE.
Chez Positive, le point de départ raconté par Paul de Fombelle est encore différent. Les premières actions sont venues aussi bien de la direction que des équipes, avant de prendre progressivement de l’ampleur. Là encore, son premier conseil tient en un mot : « oser ».
Et parfois, l’entreprise est déjà mécène sans en avoir pleinement conscience. C’est ce que raconte Géraldine Baehr-Pastor, directrice générale de Rossel Est Médias :
J’ai l’impression qu’on a fait du mécénat mais sans vraiment le savoir, sans en avoir vraiment conscience. »
Autant de parcours qui montrent que le mécénat n’a pas besoin d’être parfaitement structuré dès son origine. Une conviction, une rencontre ou une première action peuvent constituer le début d’un engagement qui se précise et se construit dans le temps.
Le territoire, un espace privilégié pour agir
Parmi les fils rouges qui traversent plusieurs de ces témoignages, le territoire occupe une place importante.
Pour Charlotte Fabre, déléguée générale de la Fondation d’entreprise Worldline, une entreprise n’existe pas indépendamment de son environnement. Elle est implantée dans des territoires et au coeur de communautés, et peut donc chercher à contribuer aux problématiques auxquelles celles-ci sont confrontées, aux côtés des professionnels de terrain.
Chez Impact by Electro Dépôt, cette logique est également au coeur du projet. Le fonds accompagne des associations locales qui luttent contre les précarités dans les territoires d’implantation des magasins en France, en Belgique et en Espagne.
Pour sa déléguée générale Alix Sirot, le mécénat est ainsi « un super moyen d’être utile, notamment à travers la redistribution de la valeur économique qu’on va créer sur un territoire »
Une tendance que confirme le Baromètre du mécénat d’entreprise en France : 88 % des entreprises mécènes agissent aujourd’hui à l’échelle locale ou régionale, soit 12 points de plus que lors de la précédente édition.
Mais agir sur son territoire ne signifie pas nécessairement agir seul.
Pour Sébastien Minguy, directeur général de La Vallée des Saints, la prochaine étape est justement celle du mécénat collectif territorial : réunir entreprises, associations et collectivités d’un même territoire autour de causes communes.
L’idée, c’est de faire ensemble. »
À La Vallée des Saints, le mécénat a déjà permis d’investir près de 7 millions d’euros depuis 2009 dans les sculptures et les infrastructures d’accueil, dont une école de sculpture monumentale sur granit. Le projet a accueilli plus de 3,5 millions de visiteurs dans ce territoire hyper-rural.
Le mécénat territorial ne consiste donc pas seulement à financer un projet « près de chez soi ». Il peut devenir un moyen de créer des coopérations autour des enjeux d’un territoire.
Cette tendance à la proximité ne doit toutefois pas conduire à perdre de vue d’autres besoins. Léa Bourrouilhou, responsable mécénat de Plan International France, souligne l’intérêt de relier mécénat, coeur de métier, politique RSE et territoire, mais invite également à ne pas délaisser les grandes causes internationales, dans un contexte où les besoins y restent considérables.
Une relation qui se construit dans les deux sens
Que permet le mécénat aux associations et aux acteurs de l’intérêt général ?
La réponse est évidemment financière. Léa Bourrouilhou décrit ainsi le mécénat comme une source de financement « agile et flexible », qui vient compléter, chez Plan International France, les financements publics et ceux issus de la générosité du grand public.
Mais le soutien peut aller bien au-delà.
Chez Positive, par exemple, le mécénat prend trois formes : soutien financier à des organisations locales, don en nature de solutions permettant notamment aux associations de mieux communiquer et mécénat de compétences. Plus de 800 heures de travail de salariés ont ainsi été mobilisées en une année, selon Paul de Fombelle.
Pour les associations, travailler avec une entreprise peut donc également donner accès à des compétences, des réseaux ou des expertises. Mais cette complémentarité fonctionne dans les deux sens.
Charlotte Fabre insiste ainsi sur la nécessité pour les entreprises de travailler avec les associations et ONG, qu’elle décrit comme les « professionnels sur le terrain ». Elles disposent d’une connaissance des causes, des publics et des besoins que l’entreprise ne possède pas nécessairement.
Léa Bourrouilhou va encore plus loin. Pour elle, l’un des intérêts du mécénat réside précisément dans « la rencontre entre différents mondes » :
Faire se rencontrer secteur privé, ONG, ce n’est pas toujours facile, pas toujours évident […] mais ça permet de s’enrichir mutuellement de points de vue qui sont très différents. »
Léa Bourrouilhou observe notamment une évolution dans la manière dont certaines de ces relations se construisent. Elle évoque une relation entre mécènes et porteurs de projets « qui est en train de se rééquilibrer », avec des partenaires désormais davantage « d’égal à égal ».
Chez Rodolphe Landemaine aussi, l’objectif est de créer une « émulation positive de part et d’autre », permettant à l’entreprise de mieux comprendre le monde associatif et réciproquement.
Confiance, transparence, dialogue, écoute des besoins : Ces témoignages montrent ainsi que le mécénat peut se construire comme une véritable relation de coopération, dans laquelle ressources, expertises et connaissances se complètent.
Quand le mécénat devient un projet collectif dans l’entreprise
Pour plusieurs des acteurs interrogés, un autre changement intervient lorsqu’il cesse d’être porté uniquement par la direction ou quelques personnes engagées pour devenir un véritable projet d’entreprise.
C’est particulièrement net chez Emmanuelle Cadiou :
Je pense que ce n’est pas qu’un projet de dirigeant. Pour moi, c’est un projet d’entreprise. »
Chez Maison Cadiou, les collaborateurs sont ainsi invités à faire remonter les projets et les combats qu’ils souhaitent soutenir. Pour sa dirigeante, cette implication est essentielle : si le mécénat reste uniquement la « marotte du dirigeant », il risque de ne pas être compris ni approprié par les équipes.
La création de Solidarité Cadiou a permis d’aller plus loin en définissant collectivement les causes prioritaires et en sélectionnant des projets cohérents avec les engagements de l’entreprise. L’objectif est aussi d’éviter le « one shot » pour inscrire progressivement le mécénat dans la durée.
Cette même dimension collective se retrouve chez Alix Sirot. Son conseil aux entreprises qui souhaitent se lancer est de commencer par demander aux collaborateurs quelles missions d’intérêt général leur tiennent à coeur, puis de provoquer une première rencontre avec une association.
Une journée passée à ses côtés peut, selon elle, créer une « étincelle collective » qu’il appartient ensuite à l’entreprise d’entretenir.
Tout vient des collaborateurs. »
Pour Charlotte Fabre, cette mobilisation interne permet aussi de passer des intentions aux actes :
C’est vraiment un moyen de rendre concrètes les valeurs de l’entreprise. »
La fondation devient alors un pont entre les porteurs de projets, les bénéficiaires et les salariés. À travers le mécénat de compétences notamment, ces derniers peuvent participer directement aux actions soutenues et devenir parties prenantes du projet d’engagement de leur entreprise.
Le Baromètre fait écho à ces témoignages : 40 % des entreprises mécènes citent l’expression et l’incarnation de leurs valeurs parmi leurs principales motivations.
Du premier geste au projet collectif, ces expériences montrent aussi comment le mécénat peut progressivement trouver sa place dans l’entreprise, à condition de créer les espaces permettant aux collaborateurs de se mobiliser.
Pour passer à l’action, ne pas rester seul
Une fois l’envie d’agir présente, une autre question apparaît rapidement : comment s’y prendre ?
Définition d’une stratégie, choix des associations, cadre juridique et fiscal, mobilisation des collaborateurs, évaluation des projets… Structurer son mécénat soulève de nombreuses questions. Et ces besoins ne disparaissent pas nécessairement une fois les premières actions lancées.
Emmanuelle Cadiou l’illustre bien : déjà engagée, elle souhaite aujourd’hui découvrir d’autres formes de mécénat, notamment le mécénat de compétences, et envisage à terme la création d’un fonds de dotation. Pour avancer, elle cherche autant à comprendre les aspects techniques qu’à bénéficier de l’expérience d’autres entreprises, y compris pour identifier les éventuels écueils.
C’est ici que les réseaux, les rencontres entre pairs, les acteurs territoriaux et les intermédiaires du mécénat peuvent jouer un rôle.
Pour Géraldine Baehr-Pastor, cet accompagnement permet d’abord une prise de conscience, puis aide l’entreprise à structurer ce qu’elle fait déjà. Mais elle insiste tout autant sur la possibilité de rencontrer d’autres entreprises, de « partager les expériences », de découvrir ce qui se fait ailleurs et de « s’entraider ».
Charlotte Fabre souligne elle aussi cette nécessité. Lorsqu’on est parfois seul à porter ces sujets dans une entreprise, échanger avec ses pairs permet de trouver des idées, de comparer les pratiques et, selon elle, « d’aller plus vite ».
Pour Sébastien Minguy et Alix Sirot, l’accompagnement passe également par des dimensions très opérationnelles : expertise juridique et fiscale, formation, mise en relation avec des associations ou avec d’autres entreprises susceptibles de construire ensemble des projets.
Frédéric Bardeau, président de Simplon.co et fondateur du Fonds JOIN FORCES, résume ce rôle par une image : les réseaux et intermédiaires sont « l’huile dans les rouages ». Leur travail de pédagogie, de formation, de mise en relation et de plaidoyer contribue à rendre le mécénat plus accessible.
Rendre le mécénat plus compréhensible et accompagner les entreprises dans leurs premiers pas reste d’autant plus important qu’aujourd’hui, seules 9 % des entreprises françaises sont mécènes (Baromètre du mécénat d’entreprise en France).
Et si le mécénat devenait un réflexe ?
Derrière leurs parcours différents, les acteurs interrogés partagent finalement une même conviction : le potentiel d’engagement des entreprises reste considérable.
Pour Frédéric Bardeau, l’enjeu est d’abord de mieux faire connaître le mécénat, de le démocratiser et de le rendre concret. Il rêve d’un mécénat qui deviendrait tellement naturel qu’il ferait partie intégrante d’une stratégie d’entreprise, comme une « deuxième nature ».
Sébastien Minguy formule un souhait proche : que chaque entreprise française ait un jour réalisé au moins un acte de mécénat.
Cette ambition prend une résonance particulière dans le contexte actuel. « Les besoins, eux, explosent mais malheureusement les financements, non », résume Frédéric Bardeau. De son côté, Léa Bourrouilhou estime que « le mécénat actuel est à un tournant », alors que les besoins sont croissants, en France comme à l’international.
Elle formule aussi ce que pourrait être l’un des enjeux des prochaines années : continuer à développer le mécénat tout en préservant ce qui fait, selon elle, sa force, « sa flexibilité, la coopération, la transparence » et la construction d’une relation plus équilibrée entre mécènes et porteurs de projets.
Les neuf témoignages le montrent chacun à leur manière : il n’existe pas une seule façon de commencer. Une cause qui nous touche, une initiative de collaborateurs, une rencontre avec une association, une compétence à partager… peuvent constituer un premier pas.
Et ce premier pas n’a pas besoin d’être spectaculaire. Comme le conseille Emmanuelle Cadiou, il faut parfois accepter de « commencer doucement » : une première action peut devenir une relation, puis un engagement qui grandit et se structure avec l’entreprise.
Comprendre le mécénat, c’est peut-être d’abord cela : regarder comment celles et ceux qui s’engagent ont commencé.
Retrouvez tous les témoignages sur la playlist dédiée !
Et parce que le mécénat se construit aussi dans la rencontre et la coopération, la conversation se poursuit à Paris avec le nouveau format d’Admical : les Conversations croisées.
Entreprises mécènes, porteurs de projets et acteurs publics y confronteront leurs expériences pour explorer comment leurs expertises et capacités d’action peuvent mieux se conjuguer au service des besoins de l’Île-de-France.