Mieux accueillir nos ressentis pour mieux vivre ensemble
Un dossier thématique du magazine de la Fondation Ronald McDonald "Le sens de la Famille"
Parce qu'elles ont un impact sur nos humeurs et nos comportements, les émotions jouent un rôle essentiel dans notre rapport au monde et dans notre lien à l'autre. Qui plus est dans le microcosme familial, majoritairement régi par des liens d'interdépendance. Forte de ce constat, la Fondation Ronald McDonald a travaillé sur le sujet pendant trois années à travers ses Ateliers de la Parentalité, qui ont la vocation de poursuivre l'accompagnement des familles au-delà des murs des Maisons de parents et de la Parenthèse.
En effet, alors que nos émotions sont encore trop souvent considérées comme des manifestations de faiblesse, nous gagnons pourtant à les accueillir et à les partager avec nos proches. Une pratique essentielle à des relations plus saines, et pour être en mesure de faire face ensemble.
Témoignage : william et l'acceptation de ses émotions
« Il suffit que j’aille en concert, au théâtre pour verser des larmes », témoigne William, avec un grand sourire. Grand amateur de spectacle vivant, ce trentenaire a souvent eu à se justifier auprès d’amis. « Avant, j’avais toujours un mouchoir en papier pour essuyer mon visage humide avant que les lumières se rallument. Ça me mettait très mal à l’aise. Mais j’ai appris à faire avec mes émotions. Aujourd’hui, je ne me cache plus. » William se dit plus serein et, surtout, « plus raccord » avec lui-même. « J’assume », dit-il en rigolant.
des injonctions sociales très présentes
Si l’acceptation de nos émotions gagne du terrain, notamment grâce à de nombreux films et séries, dont la palette émotionnelle nous harponne entre rire et larmes (Orange Is the New Black, Six Feet Under, etc.), les injonctions au contrôle de soi restent présentes. Particulièrement sur le terrain professionnel, les normes sociales imposent encore une maîtrise de soi. « Au travail, c’est différent", confirme William. "Ce n’est pas l’endroit pour se laisser aller. » Cadre commercial, il fait valoir une obligation de résultat qui « ne matche pas » avec sa sensibilité. Et reconnaît « une forme d’autocensure » de son ressenti dans son univers professionnel.
la venue de l'enfant, un tsunami d'émotions
Autre « territoire » où nous gagnerions à encourager l’accueil du ressenti : la naissance d’un enfant, véritable tsunami émotionnel. L’adulte apprend dans cette période particulière à être parent : une personne différente qui va composer avec des émotions nouvelles. Pourtant, ce moment est surtout vécu via le prisme des questions de santé. Emportés par la charge du quotidien, les parents peuvent se retrouver submergés par leurs émotions, et vivre des difficultés aussi bien individuelles, conjugales, que vis-à-vis de l’enfant. « Après la naissance de Kevin", raconte Anna, 40 ans, juriste, "j’avais tout le temps le sentiment d’un poids sur la cage thoracique. Tout allait trop vite. On ne se parlait même plus avec mon mari, à part pour se passer le relais sur le quotidien. » Anna confie avoir compris plus tard sa peur de ne pas être à la hauteur, de ne pas savoir faire. « Je suis aujourd’hui convaincue que si on s’était parlé, avec mon mari, les choses auraient été moins difficiles », conclut-elle.

Faire face à la détresse
C'est peut-être finalement sur le terrain de la très grande difficulté - le deuil, la maladie - que la parole est le plus difficile à accompagner. Le microcosme familial vit alors une forte crise émotionnelle, la peur et/ou la tristesse isolant chacun dans des sentiments de culpabilité, d'impuissance, d'angoisse "Quand ma mère est décédé", évoque Celia, infirmière de 42 ans, "je n'ai même pas pensé à parler avec mes enfants. Jessie avait 5 ans, Martial, 9 mois. Ils n'avaient pas connu leur grand-mère. Mère célibataire, j'étais dépassée. Je sortais beaucoup, j'avais besoin de voir du monde. Quand Jessie s'est mise à taper son frère - ce qu'elle n'avait jamais fait -, j'ai compris qu'il fallait parler, que quelque chose n'allait pas. Leur dire ma tristesse m'a permis de poser un fardeau. Et Jessie n'a plus jamais tapé Martial. »
les émotions : des processus dynamiques
L’émotion est un effort vivant et chimique, propre à chacun. On compte six émotions primaires principales : la peur, la tristesse, la joie, la surprise, la colère et le dégoût (qui se couple souvent avec la honte). Mais comme les couleurs primaires, les émotions primaires sont loin de constituer l'ensemble du spectre de ce que nous ressentons, qui varie d'un individu à l'autre, d'une situation à l'autre.
rester en lien malgré tout
L'annonce d'une maladie grave de l'enfant ou de toute urgence de santé va provoquer un ensemble d'émotions entremêlées, dont la violence peut être invalidante et court-circuiter le rapport à l'autre - et même aux proches. Comment rester en lien avec le conjoint, les autres enfants de la fratrie quand on se sent impuissant, coupable ? Quand la peur de la douleur de l'enfant survient, l'infinie détresse et la révolte face à la possibilité de sa disparition ?
« Après le diagnostic (une tumeur cérébrale)", confie Mégane, 42 ans et maman de trois enfants, "je n'arrivais plus à parler à part à mon fils, à l'hôpital. C'était physique. Je n'avais plus de voix. Mon mari s'est occupé des deux plus petits avec ma mère. Pour moi, c'était comme s'ils n'existaient plus. Comme si rien d'autre n'existait que mon fils malade. »
des solutions à soi
L'accompagnement par des professionnels (psychologues, psychiatres, médecins de famille) ou par des bénévoles est bien sûr vivement recommandé. Mais c'est aussi au sein même des familles que des solutions peuvent être trouvées. « Mon mari m'a alertée", continue Mégane, "les plus jeunes étaient agressifs à l'école, et l'un des deux avait même mordu sa maîtresse ! On s'est assis dans le salon, on leur a demandé ce qu'ils ressentaient.
Le plus petit m'a dit: "Et toi, maman ?" Je me suis effondrée en larmes. » A partir de là, Mégane, son mari et ses deux fils ont instauré un rendez-vous en début de week-end, au cours duquel chacun est invité à dire ce qu'il a ressenti pendant la semaine par rapport à la maladie et à l'hospitalisation du grand frère. « Les garçons l'ont baptisé "Le Sam dit", ils s'en sont emparés. On n'arrive pas toujours à dire ce qu'on a sur le cœur mais au moins, on essaye. Et ça nous rappelle qu'on est ensemble dans cette épreuve. »
interview avec Hélène Romano, docteur en psychopathologie
Qu'est-ce qu'une émotion ?
Une émotion est un processus dynamique qui nous implique personnellement et dans notre relationnel, mettant en jeu des réactions neurophysiologiques et biologiques.
Elle a la particularité d'être façonnée par notre culture, notre psychologie, notre vie sociale, et d'évoluer dans le temps humain. Les émotions liées au deuil, par exemple, ne sont pas les mêmes aujourd'hui qu'il y a 150 ans.
« Accompagner l’enfant dans la gestion de ses émotions, c’est créer un lien protecteur »
Parler de nos émotions est essentiel ...
C'est ce qui témoigne de notre humanité - les psychopathes n'ont pas d'émotion. Mais il faut apprendre à les gérer.
Dans la relation avec l'enfant, l'adulte doit pouvoir jouer son rôle de traducteur. L'enfant n'a pas toujours le bagage cognitif pour une mise en mots de ce qu'il ressent. Quand l'adulte est en mesure d'accueillir les émotions de l'enfant, de les contenir - rassurer en cas de peur, encourager en cas de tristesse -, alors l'enfant sera affecté mais pas contaminé. Mais si, par exemple, un parent crie sur un enfant effrayé qui pleure, celui-ci va peut-être se taire, mais il restera avec sa peur.
Quels sont les risques dans un cas comme celui-ci ?
L'enfant qui est seul avec ses émotions risque de développer des troubles externalisés, comme une conduite agressive à l'égard des autres.
Ou bien cesser de jouer, avoir des gestes violents contre sa personne, s'isoler. Ce deuxième cas, moins détectable, peut passer sous le radar des adultes responsables, particulièrement si ceux-ci traversent eux-mêmes une période difficile.
Il faudrait être à l'affut des émotions de nos enfants ?
Il s'agit davantage d'inviter à en parler, sans poser d'enjeu et sans forcer. Et, surtout, sortir de sa verticalité d'adulte pour se mettre à niveau d'enfant. Plutôt que d'être directif, dire la disponibilité et l'écoute. Par exemple, je vois l'enfant recroquevillé avec son doudou, je vais éviter de lui soumettre mes interprétations (« Tu es triste ? »). Gardons en tête que l'adulte qui accompagne l'enfant dans la gestion de ses émotions crée un lien protecteur.

Comment être présent pour l'enfant quand on est soi-même bouleversé par une situation exceptionnelle (maladie, deuil, etc.) ?
Dans l'idéal, il faudrait être accompagné par un psychologue, un infirmier ou encore un groupe de parole - différentes options existent.
L'idée, c'est d'avoir à ses côtés quelqu'un qui puisse nous porter psychiquement, en dehors de la famille et des amis, dont les ressources ne sont pas forcément suffisantes dans ce genre de moment Ce cadre va nous permettre d'accueillir nos émotions avec des mots. Verbaliser, canaliser. Aussi difficile que soit le ressenti, nous ne sommes plus submergés.
On dit qu'il ne faudrait pas craquer devant l'enfant ...
L'enfant va avoir des gestes de protection et de soin pour le parent en détresse - apporter un mouchoir, par exemple. Il fait face à la menace d'un effondrement du monde extérieur. Quand on a craqué, échanger avec l'enfant est essentiel. On va, là aussi, prendre le temps de poser des mots.
Accueillir l'émotion, la signifier. C'est-à-dire rassurer l'enfant, lui dire qu'on est là pour lui (et réaffirmer son rôle d'adulte protecteur), que ce n'est pas de sa faute.
Pourquoi l'enfant peut-il se sentir coupable ?
Dans les moments de grandes difficultés émotionnelles, l'enfant n'a pas de prise.
Il n'y a plus de sens. En se positionnant en coupable, il reprend une forme de contrôle.
C'est une manière de dire: « La prochaine fois, je trouverai des solutions pour que ça n'arrive pas. » La culpabilité joue alors le rôle de béquille psychique.
À la Maison des parents, aucune journée ne se ressemble. Chaque jour est un mélange de joies et de peines. « La Maison de parents est un lieu où se rencontrent toutes les émotions; des éclats de rire, de la tristesse, de la colère, en fonction souvent de l'état de santé de l'enfant », raconte Marie Daeron, directrice de la Maison de Marseille. Les parents passent la plupart de leur temps à l'hôpital, et lorsqu'ils reviennent, l'équipe les accueille avec attention. « On prend de leurs nouvelles, on les incite à se reposer. On fait en sorte qu'ils puissent se décharger de leurs émotions", témoigne Franck Perez, directeur de la Maison de parents de Paris, "pour accompagner des familles en détresse, il est nécessaire de garder en tête que ce sont leurs difficultés, et pas les nôtres. Nous sommes des accompagnants. Notre empathie crée un lien de confiance. » « Et c'est ce lien tissé", poursuit Marie Daeron, "qui rend possible la réalisation de notre mission, celle de permettre aux parents et aux fratries, l'espace d'un instant, de vivre des moments plus légers et de se permettre de rire, parce que, malgré tout, la vie continue. »

La gestion de cette multiplicité des émotions est cruciale dans le quotidien tant de la Maison que des équipes, pour lesquelles en plus des formations reçues, un soin particulier est porté à la communication: « Il est surtout question de valeurs humaines. De savoir-être, plutôt que de savoir-faire. Nous avons mis en place un processus de régulation qui permet à chaque collaborateur d'exprimer un trop-plein d'émotions, mais aussi de signifier à un collègue qu'il n'est peut-être pas à sa place. Parfois, il faut savoir prendre un peu de distance, et on a besoin que ce soit un tiers qui nous le dise quand on est immergé dans l'empathie », rappelle Franck Perez. Malgré cette mise à distance, il arrive que certaines situations touchent plus personnellement Franck Perez et son équipe, mais chacun parvient dès le lendemain à se remobiliser. « Et puis il ne faut pas croire qu'on passe notre temps à pleurer. S'il y a des moments difficiles, nous rions aussi beaucoup, entre nous et avec les familles ! », conclut-il.
lES ATELIERS DE LA PARENTALITé
5 clés pour un monde émotionnel équilibré
- Acceptez vos propres émotions pour pouvoir appréhender celles de votre enfant.
- Rendez-vous disponible pour votre enfant afin qu'il puisse se sentir en confiance avec vous et libérer ses trop-pleins émotionnels.
- Libérez des espaces et accordez des moments pour que votre enfant puisse vivre ses émotions en toute autonomie.
- Mettez-vous au niveau de votre enfant (physiquement) pour favoriser l'échange et la compréhension lorsque vous souhaitez lui parler.
- Nommez dès le plus jeune âge chaque émotion afin que votre enfant puisse les identifier, les reconnaître et vous l'exprimer.