Mali : Ibrahim Boubacar Keita, une victoire et des questions

Mali : Ibrahim Boubacar Keita, une victoire et des questions
Bien que non-officiels, les résultats de l’élection présidentielle malienne ne laissent pas de place au doute : avec plus de 75% des suffrages, Ibrahim Boubacar Keita, IBK pour les maliens, est assuré de devenir le prochain président du Mali. Il hérite d’un pays aux chantiers nombreux, à commencer par celui de la paix, mais aussi le développement et l’aide humanitaire. Des défis que le peuple malien a chargé cet homme à poigne de relever.


IBK a passé plus de 25 ans en France, étudiant au Lycée Janson de Sailly, à la Sorbonne, puis à Tolbiac où il enseigna. Revenu au Mali la quarantaine passée, il est devenu l’un des caciques de cette jeune république dont il fut ministre sous Alpha Oumar Konaré, le premier président démocratiquement élu. Deux fois candidat à la magistrature suprême au Mali, deux échecs, mais la troisième fois sera la bonne. C’est un véritable plébiscite pour cet homme fort dont, selon la rue bamakoise, le pays a besoin.

« Soumaila  (adversaire d’IBK pour le deuxième tour, ndlr) est trop faible, nous explique Saka, chauffeur de taxi à Bamako. Il ne ramènera jamais la paix dans ce pays. C’est pourquoi j’ai voté pour IBK. Ce qu’il a fait avec les étudiants montre qu’il a les reins assez solides pour diriger le pays ! »

Le fait d’armes en question s’est déroulé à la fin des années 90, lorsque les étudiants se mettent en grève. IBK, alors premier ministre, décide tout bonnement de fermer certaines universités pour un an, envoyant en prison les opposants. Le Mali n’aura pas son mai 68.

Mais cette ligne dure que la rue admire, d’autres lui en feront grief. Il ne sera pas investi par son ancien parti, l’adema, pour la présidentielle de 2002. Qu’à cela ne tienne, il fondera son propre parti, le Rassemblement pour le Mali (RPM) qui le mènera, après deux échecs, à la victoire finale en 2013.

Et c’est maintenant que le plus dur commence. Depuis 2012, le pays est en proie à une crise alimentaire grave, est sujet à une extrême pauvreté (classé dans les 10 derniers de l’Index de Développement Humain de l’ONU), et se relève à peine du conflit de 2012-2013 qui a laissé des séquelles partout dans le pays en déplaçant près de 500 000 personnes, figeant des pans entiers de l’économie de ce pays essentiellement agricole.

Suite à l’intervention de l’armée française (SERVAL) en 2013, la Mission des Nations Unies pour la Stabilisation du Mali (MINUSMA) s’est déployée avec près de 12 000 casques bleus et un volet civil ayant pour but, entre autres, de renforcer les institutions politiques, le respect des Droits de l’Homme et de l’Etat de Droit, la protection des civils et la coordination de l’aide humanitaire.

C’est le deuxième volet de soutien international, et non des moindres : avec plus de 4,5 milliards d’Euros investis à ce jour dans l’assistance humanitaire, le Mali devrait pouvoir parer à ses besoins les plus urgents tout en se remettant doucement sur le chemin du développement. A condition d’éviter la corruption, bien entendu, endémique en Afrique.

« En Bambara (le dialecte le plus répandu au Mali), on appelle IBK « Kankeletigui », l’homme qui n’a qu’une parole, explique Amadou, commerçant à Bamako. C’est le chef qu’il nous faut pour lutter contre la corruption. Il ne fera pas de cadeaux, c’est pour cela qu’on a voté pour lui ! »

Mais cette intégrité pourrait n’être qu’une façade : deux jours après son élection, le président par intérim Dioncounda Traoré nomme le capitaine Sanogo, l’homme du coup d’état de 2012, général 4 étoiles. Un deal avec les putschistes de la part d’IBK, avec la bienveillance de l’actuel chef de l’Etat ?

« Cela fait peu de doute, nous confie un analyste politique ayant souhaité garder l’anonymat. Mais pour bien gouverner, il faut avoir l’armée dans sa poche. C’est ce qu’a fait IBK, en incluant les putschistes dans la nouvelle vie politique du pays. »

Un son de cloche quelque peu différent chez l’ONG Human Rights Watch, qui juge cette nomination « honteuse », estimant que l’homme devrait plutôt faire l’objet d’une enquête pour « actes de torture et disparitions forcées ».

L’élection d’IBK fait donc débat, mais ce membre de l’Internationale Socialiste, ami de Laurent Fabius et de Manuel Valls peut déjà compter sur le soutien de la France qui souhaite dès à présent amorcer la phase de transition pour rendre les clés du pays – Et de leur avenir ! Aux Maliens. 

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