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Par Carenews PRO - Publié le 11 octobre 2013 - 11:30 - Mise à jour le 11 février 2015 - 13:20
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[Histoire] Centrafrique : le Père Joseph, Prix Nobel des réfugiés

"Le Pays-Néant". La formule de Laurent Fabius désigne malheureusement trop bien la République Centrafricaine, état d’Afrique équatoriale, laissé aux mains de pillards et des bandits avec en fond une nouvelle guerre de religion.Et au mileu de ce confit sans nom, une poignée de prêtres s’insurgent pour défendre leurs paroissiens - Et les autres. Carenews a rencontré l’un d’entre eux

[Histoire] Centrafrique : le Père Joseph, Prix Nobel des réfugiés

Enveloppé dans sa soutane blanche maculée de terre rouge, le prêtre Joseph (à sa demande, le nom a été changé) nous accueille. Devant son église, il est entouré d’une myriade d’enfants qui rient, jouent, comme si de rien n’était. Dans ce petit village près de Bangui, la capitale, ce sont les parents qui pleurent : ils sont près de 500 hommes et femmes couchés à même le sol, dans l’enceinte de l’église, attendant sans trop y croire un avenir meilleur.

« Le plus drôle, nous dit Joseph, c’est que l’on a des chrétiens, des musulmans, des animistes. Nous accueillons tout le monde, sans distinction. Ce que vous voyez ici est un petit aperçu de ce qu’a pu être la Centrafrique avant… »

Avant, c’était le temps des dictateurs. De Bokassa, « l’Empereur » dont le mystère des relations douteuses avec la France n’a toujours pas été élucidé, à François Bozizé, lui-même ayant pris le pouvoir avec le soutien de l’armée française, le petit pays n’est pas ce que l’on pourrait appeler un modèle de démocratie.

« Mais qui est vraiment démocratique dans cette région du monde ? Nous demande le Père Joseph. Regardez nos voisins, le Tchad, le Congo… Et pourtant, le sol que vous foulez est l’un des plus riches du monde ! »

Le Père Joseph dit vrai : des métaux précieux, des matières premières, la Centrafrique a tout. Avec en plus des forêts presque vierges qui en font l’une des réserves majeures de bois de cette partie de l’Afrique.

« Et c’est là que le bât blesse, explique Joseph. Nous avons trop de richesse, et il y a trop d’intérêt de la part des puissances étrangères, qui n’ont eu de cesse de diviser pour mieux contrôler. »

La France est-elle visée ?

« La France et les autres, les Libanais, maintenant les Chinois. Tous ont eu une influence sur nos gouvernements corrompus. L’exploitation des richesses s’est faite à leur profit, jamais pour le peuple centrafricain. Aujourd’hui on nous parle d’une guerre de religion, les musulmans du Seleka contre les autres. Mais, comme on dit par ici, la Centrafrique, c’est 80% de chrétiens, 20% de musulmans et 100% d’animistes. La religion n’a jamais été un problème auparavant. »

Alors le Père Joseph a pris son bâton de pèlerin et ouvert les portes de sa paroisse à tous ceux qui en avaient besoin, ceux que l’aide internationale a trop vite oubliés dans ce pays dont on ne parlait pas jusqu’à il y a peu. Car il y a d’autres crises, le Mali ou la Syrie, qui, selon le père Joseph, vampirisent les aides et l’attention de notre monde et des médias qui font l’opinion.  

« Vous savez, aujourd’hui, deux camps s’affrontent, les chrétiens contre les musulmans ; à chaque fois c’est des razzias, des viols, des meurtres. Que ce soit dans le village de l’un ou de l’autre. Alors j’ai décidé de créer ma propre milice, une milice pour la paix, avec la volonté de Dieu je protège ceux qui en ont besoin. »

Et ceux-ci sont nombreux : Ousmane a fui son village avec sa femme et ses cinq enfants. Il s’est caché dans la forêt car les bandits le pourchassaient. Trois de ses enfants sont morts de faim. Il a dû laisser les cadavres derrière lui et partir vers une autre cachette. Ce petit jeu a duré des semaines, au cours desquelles il se nourrissait exclusivement de racines, n’ayant pas de fusil pour chasser. Puis il est arrivé à l’église du père Joseph. Il ambitionnait tout d’abord de voler de la nourriture, mais s’est fait surprendre. Loin de le chasser ou de « l’exécuter » comme l’a tout d’abord cru Ousame, le Père Joseph l’a accueilli parmi les siens.

« Une âme est une âme, et nous sommes tous des moutons dans le troupeau du Seigneur » Sourit Joseph.

Marie-Bernadette, quant à elle, a fui avec ses enfants après la mort de son mari.

« Mon mari était malade, et un jour les rebelles ont attaqué l’hôpital. Ils ont tout volé, même les matelas sous les corps des patients. Parce que les docteurs n’avaient plus rien pour le soigner, ils ont laissé mon mari mourir, comme ça, sans rien pouvoir faire. Alors j’ai pris mes enfants et je suis partie, comme ça. Si j’étais restée au village, il ne se serait pas passé deux jours sans que les milices viennent chez moi. Une femme seule, ici, n’a longtemps à vivre. »

Inlassablement, le Père Joseph continue à accueillir ceux à qui la guerre a tout pris. Avec les risques de cela implique.

« Dans certaines partie du pays, nous raconte-t-il, les rebelles ont brûlé les églises, assassiné les paroissiens. Ils ont même tué les porcs, et interdisent de boire de l’alcool. Cette guerre est en train de devenir un conflit religieux. Des mercenaires venus du Tchad et du Soudan ont grossi les rangs de la rébellion, et décident des exactions commises sur les civils. »

En août, c’était le pasteur Nicolas Guerékoyamé qui était arrêté, pour « critiques répétées commises à l’encontre du gouvernement de transition. » Briser l’immunité du personnel religieux et attaquer frontalement la liberté de parole des prêtres, une exaction de plus commise dans un pays où tout semble désormais permis.  

Il existe cependant des signes d’espoir. Au cours des dernières semaines, la communauté internationale semble avoir pris conscience du problème. Sous l’impulsion de la France (hier, Laurent Fabius, le ministre des Affaires Etrangères a qualifié la Centrafrique de « Pays Néant »), les Nations Unies se prépareraient à soutenir la force panafricaine de la Mission internationale de soutien en Centrafrique (MISCA), actuellement composée de 1600 hommes et censée atteindre dans les prochaines semaines le seuil des 3600 soldats. En attendant une opération de maintien de la paix de grande ampleur, similaire à celle déployée il y a peu au Mali ?

En attendant, la France compte déjà un contingent de 450 soldats dédiés à la sécurisation de l’aéroport de Bangui et à la protection des quelque 500 ressortissants français de la capitale. Et si notre pays continue son lobbying auprès de l’ONU, pas question de s’engager tout seul, comme ce fut le cas au Mali, dans ce conflit qui risque de durer longtemps.

« Au Mali, nous faisions face à un ennemi déterminé, soupire un diplomate français. En Centrafrique, c’est l’anarchie la plus totale. Nous avons plus que jamais besoin de soutiens bilatéraux. »

A l’heure où l’on décerne le Prix Nobel de la Paix qui ira probablement à une organisation internationale chargée du désarmement chimique en Syrie, le Père Joseph continue son travail, guidé par sa seule foi et son amour des autres.

« C’est à lui que l’on devrait remettre le prix ! S’exclame Ousmane. Il fait plus pour les autres que n’importe qui. Mais malheureusement, comme dans tous les pays où l’on se sait vraiment pas quoi faire pour aider, la Centrafrique, on oublie vite… » Conclue-t-il, avec beaucoup de lucidité. 

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