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[MÉCÉNAT CULTUREL] La chasse à Chambord, piège à mécène

[MÉCÉNAT CULTUREL] La chasse à Chambord, piège à mécène
Bernard Hasquenoph, fondateur de Louvre pour tous, signe pour carenews.com une rubrique mensuelle. À travers des chroniques étudiant quelques cas d'études de mécénat culturel, Bernard Hasquenoph retrace l'historique des relations entre de grandes marques, souvent du luxe, et les institutions culturelles françaises. Croisant les problématiques de la philanthropie, du marketing, de l'image, du financement, du parrainage... ses récits sont au coeur d'une spécificité bien française, celle du mécénat culturel traditionnel, devenu nécessaire et omniprésent, parfois sans le dire, dans les musées, établissements publics, opéras, théâtres... Aujourd'hui, focus sur la chasse comme outil de mécénat au domaine national de Chambord.


 

Un cerf dans la brume du petit matin avec, au loin, le château qui se dessine... La photo postée sur Twitter est magnifique. Au domaine national de Chambord, on aime communiquer sur les beautés de la nature, sur son parc forestier clos de murs, le plus vaste d’Europe. Classé Natura 2000, l’établissement propose de s’y aventurer accompagné de guides expérimentés, sur la piste de traces d’animaux et même en 4x4. Un moyen de pénétrer dans la zone du parc « en accès contrôlé, explique-t-on, afin de préserver la quiétude indispensable à la conservation de la biodiversité ». Sur 5 440 hectares, seules 700 étaient accessibles librement, 900 depuis peu grâce aux aménagements financés par le ministère de l’Ecologie, tutelle de Chambord avec ceux de l’Agriculture et de la Culture. Une plus grande ouverture au public souhaitée par la Cour des comptes en 2010 qui désignait clairement ce qui s’y oppose : « l’immense forêt close de Chambord a pour origine la volonté de François Ier d’en faire une réserve de chasse. Cette vocation demeure (...), mais la chasse exige pour la quiétude du gibier qu’une partie de la forêt lui soit réservée. »

Sans la cacher, Chambord communique peu sur son activité cynégétique, sujet sans doute trop clivant. On ne trouvera donc nulle photo des 1 261 sangliers « prélevés » en 2016 comme l’indique son rapport d’activité, ainsi que 233 cervidés, 22 mouflons, 40 renards et 3 blaireaux, sans compter les nombreuses bêtes ayant « péri suite à des collisions routières ». Des beaux documentaires que l'on voit régulièrement à la télé sur Chambord, aucun ne montre (ou n'est autorisé à montrer) cet aspect de la « gestion du parc ». C’est sous ce titre elliptique que son site aborde le sujet : « la chasse conserve une place très importante dans le domaine. Elle permet la gestion de la faune, même si elle peut choquer. Car une population de cerfs ou de sangliers n’ayant plus de prédateurs doit être régulée pour que son effectif réponde au mieux aux capacités d’accueil du milieu dans lequel elle vit. » Si le concept est réfuté par les anti-chasse, on parle désormais de « battues de régulation ». Chambord en organise une douzaine par an, revendiquant une « chasse durable » et exemplaire, outil de recherche scientifique. Et de sociabilité…

Car si, depuis la Révolution, la pratique en France n’est plus l’apanage des nobles, une certaine élite (masculine) en use toujours comme réseau d’influence. C’est d’autant plus vrai à Chambord qu’au XXe siècle, le domaine a servi de cadre grandiose aux chasses présidentielles. S’y retrouvaient hôtes étrangers, politiques, hommes d’affaire... Nicolas Sarkozy y a mis fin en 2010 par souci de réduction du train de vie de l'État, entraînant un manque à gagner pour l’établissement qui reste cependant « sous la haute protection du Président de la République », comme nous le confirme Jean d'Haussonville, son directeur général depuis cette même année. Sous la gouvernance de cet ex-diplomate, les recettes du mécénat ont bondi de 100 000 euros par an à plus d’un million « en rythme de croisière », pour flirter avec les 2,5 millions. Une progression fulgurante qu’il explique par l’entremise de la chasse qui permet de nouer des contacts ou de remercier des mécènes qui, depuis 2011, peuvent compter parmi ses invités, banquet compris, composés d’acteurs du monde cynégétique, de personnalités ayant « contribué au rayonnement de la France » et toujours de politiques… Ainsi, le milliardaire américain Stephen Schwarzman qui offrit à Chambord 3,5 millions d’euros pour restituer ses jardins à la française aurait bénéficié de deux battues pour lui et ses proches.

La chasse à Chambord n’étant pas une activité tarifée, il ne s’agit pas stricto sensu de contrepartie de mécénat mais d’« un outil de remerciement et de relations publiques (...), un geste amical », admet Jean d’Haussonville sur chassons.com. Ce qu’il nous confirme : « on est plutôt dans l'hommage immatériel, comparable à un déjeuner ou un dîner auprès d'une autorité de la République. » Un cadeau de prestige, à rendre jaloux la concurrence qui ne peut rivaliser sur ce terrain... Mais ce subtil équilibre pourrait être chamboulé par Emmanuel Macron qui, en mars 2017, a dit souhaiter « réouvrir » les chasses présidentielles « comme un élément d'attractivité » de la France. Qu’en décembre dernier, venu à Chambord fêter ses 40 ans, le Président ait assisté au traditionnel tableau de fin de chasse où le gibier tué “pose”, château en toile de fond, au son des trompes, a été interprété comme un signe en ce sens. Toute photo a été interdite.

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