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La création en prison : de la cellule à la scène

La création en prison :  de la cellule à la scène
27 novembre 2017 à l’Odéon-théâtre de l’Europe. 5 personnes détenues sont sur les planches, quelques 1 200 spectateurs sont venus pour les voir. La pièce « Quel chantier ! » est née d’un atelier théâtre animé par Sylvie Nordheim. Comédienne, elle anime des ateliers de théâtre créatif en prison. Elle a participé à la réalisation de trois pièces jouées depuis 2014 à l’Odéon-Théâtre de l’Europe : Le vestiaire, All in Hall et (Hu)Manpower. Le spectacle de cette année 2017 est la synthèse de l’énergie collective d’un groupe de personnes condamnées qui ont écrit le script lors de l’atelier en mars 2017 et de leurs successeurs qui ont donné vie à ces mots écrits derrière les barreaux. Ce soir-là au théâtre, il n’y aura pas de mise en scène, mais juste un texte et des hommes qui prêtent leur voix pour une lecture brute et authentique.


20h15. Une scène noire, cinq pupitres et cinq casques de chantier composent sobrement le décor. La salle se remplit : famille des personnes détenues, connaisseurs du monde pénitentiaire, férus de culture, la particularité du projet réunit des spectateurs d’horizons différents. Tous sont là pour voir la performance de cinq hommes qui montent sur scène pour la première fois.

Cinq hommes montent sur scène. En réalité, parmi les comédiens, quatre sont écroués, le dernier remplace une personne détenue qui s’est désistée, sans doute trop impressionnée par l’entreprise de lire devant plus de 1000 personnes. Des sourires francs se dessinent sur le visage des acteurs à la vue de leur famille dans la salle ; leur joie sincère emplit la pièce d’une énergie émouvante et chaleureuse. 

Noir. La pièce commence. Elle raconte l’inauguration d’un complexe culturel, « La Tour pour tous », qui réunit pièce de théâtre, salle de bowling, salle de cinéma… Elle retrace la construction de ce projet avec toutes les complications que l’on rencontre dans un chantier. Elle met en scène Rambo, un ancien détenu qui travaille sur un chantier, et celle de Bilout, son codétenu, qui monte sur scène lors de l’inauguration de la Tour pour tous pour représenter Le Cid.

 

Sur scène, les lecteurs ne sont ni Emmanuel* ni le numéro 01459, chacun répond au nom de « maire », « architecte », « journaliste », puis change de casquette en enfilant un casque de chantier et incarnent des professionnels du bâtiment. S’ils s’affirment au fil de la pièce et rentrent dans leur personnage, le script joue avec l’ambiguïté de personnes détenues qui jouent leur propre rôle :

« 800 personnes, dans un silence total, ça fait un boucan d’enfer quand t’attends derrière le rideau, prêt à poser le premier pas sur la scène, à t’avancer pour rencontrer des hommes, des femmes, des enfants, des vieillards, tout un public venu exprès pour toi. Oui, Bilout, il a les mains moites, Bilout, il a la gorge serrée mais c’est bon, parce que là, dans sa poitrine, ça cogne ! Parce que là, ton Bilout, il revit ! Il attend ce moment depuis des années, depuis des années qu’il répète ses petites répliques dans sa petite cellule pour personne. »

Le spectateur est tenu en haleine jusqu’à la dernière réplique, prononcée par Sylvie elle-même : « Dans l’ombre de l’anonymat, Julien, Teddy, Rambo, Carlos, Chef et Momo, qui gère de main de maître la Tour pour tous, continuent de donner vie à leurs rêves. » Dernier souffle à l’unisson dans un silence total, puis un tonnerre d’applaudissement envahit la salle entière.

 

En somme, c’est une pièce émouvante mais surtout extrêmement et étonnement drôle qui s’offre à nous. Ce moment artistique est un instant de liberté qui s’ouvre à eux, comme une parenthèse durant laquelle ils sont écoutés, regardés et applaudis. Cette expérience les accompagnera toute leur vie et leur donnera, on l’espère, une piqûre d’estime de soi pour sortir plus fort quand ils reprendront possession totalement de leur liberté.

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