À Mayotte, un centre de formation pour structurer l’ESS ultramarine
Face aux fragilités du tissu associatif et au poids de l’économie informelle, la CRESS de Mayotte a choisi de miser sur la formation. Soutenue par Novapec, elle a lancé l’Institut Fikiri, un centre de formation pensé pour les réalités ultramarines, afin de professionnaliser les acteurs de l’ESS, sécuriser les parcours et ancrer durablement les projets de l’économie sociale et solidaire, à Mayotte comme dans d’autres territoires d’Outre-mer.
À Mayotte, l’économie sociale et solidaire (ESS) joue un rôle structurant dans le développement du territoire. Mais face à une population très jeune, à un tissu associatif foisonnant mais fragile, et à une économie largement informelle, les réponses standardisées montrent rapidement leurs limites.
« Les enjeux ne sont pas les mêmes qu’en métropole », rappelle Kamal Youssouf, directeur de la CRESS de Mayotte, la Chambre régionale de l’ESS. « Là où les politiques publiques s’adaptent souvent au vieillissement de la population, Mayotte fait face à une pression démographique très jeune, avec des besoins massifs en formation, en insertion professionnelle et en structuration des projets. » Dans un contexte de financement public limité - 50 000 euros par an pour un budget global proche du million - la CRESS Mayotte s’appuie sur les appels à projets et sur un écosystème de partenaires pour déployer des solutions à la hauteur des enjeux.
Le déficit de compétences : un frein majeur de l’ESS à Mayotte
Présentes dans chaque région française, les Chambres régionales de l’ESS constituent un réseau national de 18 structures, dont les missions sont définies par la loi : observation de l’ESS, appui au développement des entreprises, accompagnement des dirigeants et des dirigeantes et montée en compétences des salariés.
Dès 2019, la CRESS de Mayotte engage un travail de fond. En tant que chargé d’études, Kamal Youssouf réalise une enquête prospective sur les freins et leviers du développement de l’ESS sur le territoire. Le constat est sans appel : le manque de compétences constitue l’un des principaux obstacles à la pérennisation des structures. « Par exemple, une association peut être financée sur un projet, elle va le réaliser, mais elle sera incapable de faire un bilan, un rapport d’activité, et surtout d’anticiper la suite » raconte Kamal Youssef. « On a aussi des présidents ou des trésoriers qui ne connaissent pas les missions de trésorier, ou ce que ça implique d’être président. On voit que des structures embauchent des salariés, mais qu’ils ne correspondent pas forcément à la compétence qui est recherchée » égraine-t-il avant de conclure : « À Mayotte, les projets existent, les besoins aussi, mais sans compétences et sans ingénierie, ils ne tiennent pas dans le temps. »
Face à ce constat, la CRESS fait un choix stratégique : placer la formation qualifiante au cœur de son action. La CRESS expérimente alors des formations en partenariat avec des écoles de l’Hexagone, notamment via des bachelors en gestion de projet et en ressources humaines. Une quarantaine de jeunes Mahorais ont ainsi été formés, souvent en partie hors du territoire. Mais ces initiatives reposaient sur l’engagement informel des équipes, sans structure dédiée.

L’Institut Fikiri : un centre de formation au plus près des réalités du territoire
Le cofinancement apporté par Novapec et la DIEETS (Direction de l’économie, de l’emploi, du travail et des solidarités) va marquer un tournant décisif. Ce soutien permet de recruter un référent formation, de structurer une offre territorialisée et d’aboutir à la reconnaissance officielle d’un centre avec l’obtention de la certification Qualiopi : l’Institut Fikiri, est aujourd’hui pleinement opérationnel. Plus qu’un organisme de formation, l’Institut Fikiri repose sur trois piliers complémentaires.
Le premier pilier est un centre de formation proposant des cursus diplômants — bachelors, masters et titres professionnels — ainsi que des formations certifiantes sur mesure. L’Institut Fikiri dispense notamment des bachelors en gestion de projet et en ressources humaines en alternance, ainsi qu’un titre professionnel d’assistant comptable, lancé en novembre pour quinze apprenants. La première formation certifiante a accueilli des cadres de la Croix-Rouge de Mayotte, autour des enjeux de pilotage et d’organisation des actions.
Le deuxième pilier repose sur une offre de formation continue, pensée pour répondre aux besoins concrets des entreprises et associations de l’ESS. Gouvernance associative, montage budgétaire, réponse aux appels à projets, gestion des ressources humaines ou anticipation de la pérennité des activités : les formations sont construites secteur par secteur, à partir des réalités du terrain, avec l’ambition d’accompagner durablement la structuration des organisations.
Enfin, l’Institut porte un projet ambitieux de chaire ESS, la première de l’océan Indien. Pensée comme un laboratoire de recherche appliquée, elle s’intéressera notamment aux dynamiques d’économie informelle. « Quand on entend “économie informelle”, on pense souvent à quelque chose de péjoratif. Nous, on préfère parler d’innovation sociale, explique Kamal Youssef. « L’innovation sociale, c’est répondre à un besoin qui n’a pas de solution portée par le secteur public. À Mayotte, par exemple, il n’y a pas de cantine scolaire. Alors, des femmes vendent de la nourriture devant les établissements. Elles répondent à un besoin qui n’est pas pris en charge. »
À Mayotte, près des trois quarts des activités économiques relèvent de l’informel. L’enjeu est de ne pas stigmatiser ces pratiques mais de mieux les comprendre et les structurer pour les accompagner à passer de l’informel vers le formel.
À partir de Mayotte, une ESS pensée pour l’Outre-mer
Avec 24 salariés aujourd’hui – quand certaines chambres ultramarines n’en comptent qu’un ou deux – la CRESS de Mayotte s’impose comme l’une des plus dynamiques du réseau. À partir de Mayotte, c’est désormais une vision ultramarine de l’ESS qu’elle cherche à structurer. « Nous accompagnons depuis plus d’un an la mise en place d’une chambre territoriale de l’ESS à Saint-Martin, et nous appuyons la Nouvelle-Calédonie dans l’instauration de sa loi ESS », explique Kamal Youssouf, directeur de la CRESS de Mayotte.
L’objectif : structurer l’ESS à l’échelle de l’Outre-mer, notamment via « ESS France Outre-mer », une plateforme d’ingénierie partagée destinée à porter les enjeux ultramarins au niveau national. « On a déjà mutualisé la gestion administrative et financière, et on réfléchit à mutualiser certains postes », poursuit-il. Une logique de coopération qui repose sur une conviction forte : investir dans la formation et la compétence, c’est renforcer durablement l’autonomie et la résilience des territoires.