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Par Agence Assemble - Publié le 9 juin 2020 - 07:01 - Mise à jour le 9 juin 2020 - 07:01
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Avec la crise, à quels enjeux font face les associations ? Qu’attendent-elles des mécènes ?

Depuis mars 2020, certaines associations ont vu leur activité décupler quand d’autres ont subi un arrêt brutal de toutes leurs actions. Quel que soit le cas de figure et quel que soit leur domaine d’action, l’immense majorité aura besoin des mécènes pour faire face aux défis financiers et opérationnels qui se présentent. En tant que professionnelles du secteur avec notre agence de conseil en mécénat Assemble, nous avons un rôle à jouer dans le partage d’expériences. Nous avons donc réuni virtuellement une dizaine de responsables associatifs pour comprendre leurs enjeux et comment les mécènes pouvaient les aider concrètement aujourd’hui et demain. Voici ce qu’ils nous ont raconté.

Avec la crise, à quels enjeux font face les associations ? Qu’attendent-elles des mécènes ?
[Temps de lecture : 10 minutes]

Le confinement a eu des conséquences très diverses pour les associations avec lesquelles nous avons échangé. Quand Sourire à la Vie renforçait son activité, Ikambere continuait ses actions de terrain mais devait fermer son centre d’accueil, l’Association Petits Princes devait réaliser des rêves d’enfants malades à distance, MOBIL’douche multipliait ses efforts jusqu’à aller au-delà de son champ d’action habituel, Surfrider Foundation Europe stoppait ses activités de terrain mais concentrait ses efforts sur le lobbying, l’expertise et la sensibilisation, Les Concerts de Poche devaient mettre une partie de leurs équipes en chômage partiel, les Colibris de Versailles observaient le répit donné à la nature, le Fonds pour les Femmes en Méditerranée faisait face à de nouveaux besoins, Médecins de l’imaginaire lançait un nouveau programme d’art-thérapie pour accompagner les soignants…

Chacune a donc vécu ce confinement différemment. Mais qu’elles œuvrent pour les enfants malades, les personnes atteintes de cancer, les femmes en situation de grande précarité vivant avec le VIH, les personnes sans abri, la préservation des océans et de la biodiversité, l’accès à la culture pour tous ou encore la condition des femmes, toutes partagent une évidence : cette crise a des conséquences sur leurs bénéficiaires et les causes qu’elles défendent. 

Une explosion des besoins

Les exemples sont légion. Ranzika Faïd, co-fondatrice et présidente de MOBIL’douche, confie : « pour la première fois de ma vie, j’ai entendu des gens me dire ”J’ai faim”... ». Car avec la fermeture soudaine des centres d’accueil de jour, le temps de réorganiser l’aide alimentaire et l’absence de passants pour « donner la pièce », les sans-abris se sont retrouvés sans solutions pour se nourrir. Fatem-Zahra Bennis, directrice-adjointe d’Ikambere, raconte la situation des femmes en grande précarité : « La crise a accentué les problématiques existantes telles que l’hébergement. Nous avons pu bénéficier de mises à l’abri à l’hôtel jusqu’à fin août : c’est très bien mais que fera-t-on après ? On ne va pas remettre nos bénéficiaires à la rue ou dans des squats… » Chez Sourire à la Vie, qui accompagne des enfants atteints de cancer, les bénéficiaires sont restés en confinement dans le Phare des Sourires (le centre d’accueil de l’association) 24h/24. L’objectif : éviter à ces enfants immuno-déprimés des aller-retours inutiles entre le centre, les différents lieux de prise en charge et le domicile. 

« Il a fallu faire face à des dépenses imprévues »

Pour les associations de femmes soutenues par le Fonds pour les femmes en Méditerranée, « il a fallu faire face à des dépenses imprévues, comme par exemple l’achat de téléphones portables ou le financement de connexions internet », explique Fawzia Baba-Aissa, chargée de développement du Fonds pour les Femmes en Méditerranée. Quant à l’environnement, s’il a bénéficié d’un répit, cela aura été de courte durée : « on assiste à des demandes de recul sur certaines avancées environnementales de la part des lobbys, sur lesquelles on va devoir se battre », constate Marion Cabridens, manager développement de Surfrider Foundation Europe. « Même si la nature a pris une grande respiration, on assiste aussi au retour du plastique à usage unique, notamment avec les masques et les gants. »

Des enjeux opérationnels inédits

Cette crise exige des associations une grande capacité d’adaptation. Toutes emploient leur énergie à trouver des solutions et se réinventer pour continuer à remplir leur mission. Il y a eu l’adaptation aux contraintes du confinement, la gestion des bénévoles (les fidèles comme les nouveaux) ; il y a aujourd’hui la reprise des activités de terrain soumises à des protocoles sanitaires stricts, les enjeux de digitalisation, de coordination aussi. Les chantiers ne manquent pas. 

Chez Sourire à la Vie par exemple, il a fallu trouver des locaux, prêtés par un mécène, pour les équipes administratives qui n’ont pas besoin d’être au contact des enfants afin de les éloigner de ce public fragile mais aussi d’avoir suffisamment d’espace pour respecter les règles de distanciation physique. Il a aussi fallu réorganiser les équipes de soignants pour s’occuper des enfants 24h/24. MOBIL’douche a endossé un rôle de coordination de différentes associations notamment pour distribuer des repas en plus des services d’hygiène qu’elle propose aux sans-abris. Surfrider Foundation Europe réfléchit aux protocoles nécessaires à la reprise de ses activités de terrain (collectes de déchets, activités de sensibilisation…) et au développement de ses modes d’action digitaux. Le Fonds pour les femmes en Méditerranée a recentré son activité sur l’aide aux associations et pense aussi à la digitalisation de certaines activités (les rencontres, les formations, les événements)... 

Des enjeux de communication plus forts

Une autre problématique réunit la plupart des associations : la visibilité. « Les grands médias parlent toujours de ce que font les grosses associations », nous a confié Laurence Bosi, fondatrice de Médecins de l’imaginaire. « C'est vraiment rageant d'être à 30 % de son potentiel d'accompagnement faute de visibilité…» « C’est une vraie question pour nous aussi, qui ne sommes ni tout petits ni gros », explique Fatem-Zarah Bennis. « Comment se positionner quand on ne bénéficie pas d’une large couverture médiatique comme les gros acteurs ? » Le Fonds pour les Femmes en Méditerranée a bien saisi l’enjeu et se fait porte-voix des associations tout en devant faire lui-même face à la multiplicité des messages qui occupent l’espace public : « Nous relayons la parole des associations que nous soutenons pour générer des dons et mobiliser sur leurs sujets. Nous venons de lancer un fonds d’urgence destiné à aider les associations, mais la difficulté est d’émerger par rapport à tous les appels aux dons et de rassembler », constate Céline Parsoud, chargée de communication du Fonds pour les Femmes en Méditerranée.

Des craintes pour les ressources financières

La crise aura un impact économique sur les associations. Reste à savoir quel sera son ampleur. Les associations que nous avons interrogées s’accordent à dire qu’il est encore trop tôt pour l’évaluer. Mais elles ont partagé avec nous leurs craintes. « Nous avons reçu de forts témoignages de soutien et de confiance de la part de nos partenaires actuels, mais mon impression à l’instant T c’est que les nouveaux mécènes potentiels que l’on pourrait solliciter vont freiner l’intégration de nouveaux entrants dans leurs dispositifs de mécénat et privilégier leurs associations bénéficiaires existantes », confie Lucie Pacific, responsable mécénat pour Les Concerts de Poche. Chez Ikambere, « les travaux de prospection pour trouver de nouveaux mécènes sont totalement à l’arrêt. Certains prospects nous ont déjà dit qu’ils ne prenaient pas de nouveaux projets pour 2021. Or la situation de nos bénéficiaires s’est fortement dégradée », s’inquiète Fatem-Zarah Bennis. 

Pour Ranzika Faïd, aucun problème de financement pendant le confinement, mais quid de l’avenir : « J’avais cinq fondations prêtes à me donner plus que nécessaire. Ce sont elles qui sont venues vers nous car elles savaient qu’on était au front. Le Covid a déclenché des dons sur l’émotion, c’est très bien mais comment s’assurer que ce ne soit pas du one shot» Pour Surfrider Foundation Europe, « nos adhérents ne nous ont pas lâchés et il n’y a pas eu de conséquences pour le moment sur les financements venant des entreprises, parce que nous avons des relations solides », explique Marion Cabridens. « On peut toutefois questionner les appels à projet qui demandent des plans très précis à trois ans quand nos activités peuvent être totalement chamboulées du jour au lendemain. »

« Il y a eu un gros coup de frein dans la collecte de dons auprès des particuliers. »

Matthieu Jeanningros, directeur de la communication et des partenariats de l’Association Petits Princes, s’interroge aussi : « pour nous et d’autres il y a eu un gros coup de frein dans la collecte de dons auprès des particuliers. Que va-t-il se passer quand toutes les associations vont se retrouver dans la rue pour solliciter les donateurs, va-t-il y avoir un trop plein ? » Chez Sourire à la Vie, dont certains mécènes sont des PME/PMI régionales, elles-aussi durement touchées, « on est inquiets pour nos mécènes, les restaurateurs, les hôtels… Nous gardons des liens forts avec eux mais nous allons peut-être avoir besoin du renfort de nouveaux partenaires », explique Jola Dellière, responsable développement, partenariats et administration de Sourire à la Vie. 

Réunion Zoom entre l'agence Assemble et les associations
Réunion en visio-conférence entre l'agence Assemble et des responsables associatifs

Un besoin de confiance et de souplesse accru

Plus que jamais, nombre d’associations ont évidemment besoin du soutien des mécènes, qu’il soit financier, matériel ou par le biais du mécénat de compétences. Mais une chose doit changer, pour laquelle toutes sont unanimes : avec la crise, elles ont besoin qu’on leur accorde plus de confiance et de souplesse. Chez Concerts de Poche par exemple, on sait déjà que les prochains projets seront imaginés avec des plans B pour faire face aux imprévus : « Nous aurons besoin que nos mécènes nous soutiennent et soient aussi capables de se projeter et de soutenir les plans B », explique Lucie Pacific. La confiance, c’est aussi comprendre que les associations ne peuvent pas toujours, encore moins en période de crise, fournir des plans très précis à trois ans. Car crise ou pas, toutes font constamment face à l’urgence et aux incertitudes qui l’accompagnent. « Nous sommes très challengés sur nos prévisions, or c’est parfois très difficile… On a besoin de pouvoir ajuster et s’adapter ensemble et de réduire la pression sur la définition de plans à long terme », explique Marion Cabridens, « ce qui n’empêche pas le suivi de projet, les points d’étape, les mesures d’impact, les bilans… » 

« Cette réactivité, avec des dossiers allégés, des phases de sélection plus courtes, c’est vers cela qu’il faut tendre. »

Pour Fatem-Zarah Bennis, cette souplesse rime aussi avec réactivité : « On a vu une mobilisation forte et rapide des financeurs depuis le début de la crise. Cette réactivité, avec des dossiers allégés, des phases de sélection plus courtes, c’est vers cela qu’il faut tendre. Habituellement, les phases de sélection de dossiers durent huit mois… et la plupart du temps sans aucun feedback quand on n’est pas retenus. Nous faisons constamment face à l’urgence, nous avons besoin de plus de transparence et de rigueur dans les processus de sélection. Et en permanence, pas seulement au cœur de la crise. » Concrètement, cela veut dire par exemple des dossiers d’appels à projets plus souples, demandant moins de formatage pour faire entrer les projets dans des cases très précises. « Dans les appels à projets, on a parfois l’impression que c’est à l’association de répondre au besoin de l’entreprise pour qu’elle continue à aider. J’ai envie de dire aux mécènes : nous sommes des professionnels, faites-nous confiance », ajoute Matthieu Jeanningros.

Le besoin de souplesse s’applique aussi au mécénat de compétences. Notamment en partant avant tout des besoins de l’association quant à la fréquence, au rythme ou au calendrier de l’aide apportée, plutôt qu’en demandant à l’association de s’adapter au mécène. Lucie Pacific donne un exemple : « Nous aurions une mission pour un·e attach·é·e de presse mais avec un engagement régulier sur la durée, une demie-journée par semaine pendant quelques semaines, plutôt qu’un one shot» C’est aussi valable pour les journées solidaires. Les mécènes peuvent notamment assouplir leurs exigences quant au formats ou aux lieux des actions… Et garder l’esprit ouvert. Une idée de Renaud Anzieu, fondateur des Colibris de Versailles : « Des tas d’entreprises ont des espaces verts sur leurs sites, on peut les aider à les transformer en potagers ! » Idée qui peut à la fois allier sensibilisation et mobilisation des collaborateurs… 

Sortir de la logique des financements exclusivement affectés aux programmes ou aux missions

Les associations ont besoin de stabilité pour remplir leurs missions. Cette stabilité passe notamment par le fait de sortir d’une logique uniquement basée sur le soutien à des projets précis. Toutes les associations avec lesquelles nous avons échangé, quels que soient leur taille et leur champ d’action, le disent : il n’y a pas de projets sans frais de fonctionnement, sans frais de collecte... Pour Fawzia Baba-Aissa, « c’est un combat majeur. Notre association, sans ses salarié·e·s, n’existe pas. Soutenir les frais de fonctionnement, ce n’est pas à perte. »  Idem pour Lucie Pacific : « il faut faire accepter que ce n’est pas malsain de bouger ces lignes entre financement de projet et financement de fonctionnement. »

« C’est la solidité financière de l’association, son indépendance et sa capacité à investir qui se jouent. »

Pour être efficaces, les associations ont aussi besoin de pouvoir affecter une partie de leurs fonds librement. Marion Cabridens précise : « Développer nos fonds non affectés fait partie de nos enjeux. C’est la solidité financière de l’association, son indépendance et sa capacité à investir qui se jouent. Et c’est encore plus vrai en cas de crise. Il faut pour cela être dans un dialogue bienveillant et de confiance avec nos partenaires. »

Concrètement, sortir de la logique de financement exclusif de projet c’est par exemple soutenir, le recrutement d’une infirmière et de personnel d’encadrement pour Sourire à la Vie. Ou bien payer les loyers d’appartements sociaux pour des femmes hébergées par Ikambere. Ou, pour d’autres, couvrir des frais d’achat de matériel de protection. Ou encore financer le recrutement et la formation de bénévoles… Toutes choses essentielles pour les projets et leurs bénéficiaires.

La stabilité financière des associations passe aussi par un meilleur équilibre entre soutiens ponctuels et engagements pluriannuels des mécènes (propice par ailleurs à l’instauration d’une confiance mutuelle). « C’est très chronophage d’aller chercher de l’argent donc si on doit le faire tous les ans, c’est autant de temps qu’on ne passe pas à développer nos projets », précise Fatem-Zarah Bennis. 

Des solutions concrètes et pragmatiques

Au-delà de l’aide financière, de nombreuses solutions très concrètes peuvent être imaginées pour aider les associations à traverser la crise. Par exemple, la mise à disposition de locaux peut répondre aux règles de distanciation sociale lorsque les équipes d’une association sont trop à l’étroit pour les respecter et les faire appliquer à leurs bénéficiaires. Le mécénat de compétences a lui aussi un rôle essentiel à jouer, pour toutes les associations qui doivent repenser leur modèle, leurs modes d’action, leurs outils, ou encore leurs moyens de communication. Pour cela, elles auront besoin des compétences d’experts sur des missions à moyen terme, davantage que de bras pour des journées solidaires d’une journée. Par exemple pour imaginer un versant digital à leurs actions, pour mettre en place les meilleurs outils de communication pour se coordonner entre elles lorsqu’elles en ont besoin, pour imaginer les protocoles sanitaires optimum pour la reprise de leurs activités de terrain, ou encore pour imaginer de nouveaux modes de collecte de dons… 

La crise pousse à réaffirmer la nécessaire relation de partenariat association-mécènes

In fine, le mécène ne doit jamais oublier que derrière chaque projet, derrière chaque bénéficiaire aidé, il y a une équipe et une organisation. Avant d'être un soutien, le mécénat est une rencontre qui se transforme en partenariat dans la poursuite d'un objectif d'intérêt général commun. Chacune de ces rencontres reflète des réalités différentes.

Un partenariat de mécénat est nécessairement évolutif. Avec la crise, plus que jamais, il doit aussi accorder de la place à l’agilité, pour pouvoir s’adapter à un contexte particulièrement mouvant. Il doit se construire, s’entretenir dans le temps et reposer sur des piliers solides : la connaissance réciproque entre le mécène et l’association, la confiance, la transparence et la co-construction.

Cette crise vient mettre en lumière un principe qui devrait guider chaque mécène : ce qui doit motiver le soutien à une association, c’est son projet associatif dans son ensemble, et non pas un projet qui cocherait toutes les cases d’un dossier. C’est sa mission, sa façon de répondre aux problématiques sociétales, sa manière d'agir avec les bénéficiaires... Cela nécessite d'apprendre à la connaître, d'interagir, de travailler avec elle et d'aller régulièrement sur le terrain pour la comprendre. Et c’est comme cela que les solutions de soutien les plus pertinentes, et donc les plus utiles, émergent.

Céline Laurichesse et Dorothée Corbier 

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