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Par Chroniques philanthropiques - Publié le 11 mai 2020 - 15:57 - Mise à jour le 30 juin 2020 - 14:39
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[INTERVIEW] Chantal Mainguené, fondatrice du réseau Mom'artre

Comme pour chaque portrait nous présentons une personnalité qui possède les trois qualités d’un entrepreneur social dans le secteur de la philanthropie : être innovateur dans son projet, faire montre d’un fort engagement personnel, avoir la capacité de faire bouger des montagnes. C’est le cas de Chantal Mainguené qui a créé Mom'artre.

[INTERVIEW] Chantal Mainguené, fondatrice du réseau Môm'artre, répond aux questions de Francis Charhon pour le blog Chroniques philanthropiques

Pourquoi Mom'artre ?

  • Chantal Mainguené vous avez créé, vous dirigez une association qui s’appelle Môm’artre. Pouvez-vous nous dire ce qu’est cette association et pourquoi vous l’avez créée ?

J’avais fais plusieurs constats :

Le premier constat est celui des parents qui ont de petits revenus et se trouvent face à la problématique de la garde des enfants après l’école. Que fait-on quand on est parents, qu’on vit en ville, qu’on travaille et que l’école s’arrête à 16h30 ou 18h00 au plus tard ? L’inadéquation entre les horaires de travail, le service public de l’école et les revenus des familles fragiles pour pouvoir assumer une garde d’enfants. Le premier constat est donc celui d'uune précarité grandissante des foyers monoparentaux. J’étais moi-même maman solo, je connaissais le sujet et je voyais bien que c’était bien pire pour celles qui avaient de bas revenus au mieux un SMIC et pas de pension alimentaire.

Le deuxième constat était la fracture culturelle : constater qu’en l’an 2000 seuls 10 % des enfants avaient accès à une pratique artistique. Pour moi qui en avais bénéficié dans une famille très modeste, j’ai bien vu en quoi cela m’avait été utile. Je trouvais que ce n’était pas normal et qu’il fallait réduire ces inégalités sociales. 

Et enfin dernier constat était l’individualisation de la société avec des quartiers qui se repliaient dans l’entre soi et de moins en moins de volonté de vivre ensemble dans les quartiers.

Partant de cela j’ai construit cette idée de Môm’artre en me disant qu’il fallait réfléchir à ce devait être un projet global qui réponde aux enfants, aux parents et aux quartiers. 

  • Quelle a été la genèse du projet ?

L’idée m’est venue en 2000. On a ouvert en septembre 2001. Le premier temps a été de vérifier mes hypothèses d’une approche globale en faisant pas mal d’interviews dans le 18e arrondissement, dans les squares, avec des étudiants, des parents, . Et effectivement ce que j’avais en tête correspondait à un besoin. 

Le projet était de proposer aux parents d’aller chercher leurs enfants à la sortie des écoles à 16h30, de les ramener sur notre lieu, de s’occuper d’un goûter parce que les enfants ont faim, de faire faire leurs devoirs et ensuite de travailler avec des artistes professionnels en mode de projets dans toutes les disciplines artistiques, sur toutes les thématiques sur deux mois avec l’organisation d’une restitution finale.

Ce n’est pas un projet d’assistance sociale mais au contraire un projet de développent individuel par l’activité culturelle, par la stimulation de la créativité. C’est de faire que chaque enfant puisse grandir, de façon à être acteur dans sa vie future, donc d’ouvrir son esprit, de comprendre le monde qui l’entoure de façon autre, sans être anxiogène. Il s’agit de compléter ce que font les enfants à l’école par d’autres types d’apprentissages, de donner des clefs de compréhension du monde dans l’idée de l’éducation populaire. C’est un levier d’éducation qui s’appuie sur l’art, la culture pour contribuer à l’éducation des enfants et renforcer les savoir-faire de l’école ( « je sais lire, écrire, compter, je sais coopérer, comprendre, analyser, m’exprimer »). C’est-à-dire que l’enfant n’est pas juste en train d’écouter, il fait, il produit. Nous sommes plus dans ce que l’on appelle aujourd’hui les « soft skills », le savoir-être. L’objectif est que les enfants soient fiers de réaliser et trouvent leur place avec les autres. Beaucoup d’enfants sont en effet perdus, parce qu’à l’école ils sont exclus, ou parfois ils s’excluent tout seuls. Dans la famille, il n’y a pas les ressorts pour les entourer. 

L’aventure commence

  • Ce projet nécessite d’avoir du monde et de trouver les écoles rentrant dans votre projet

Au début, j’étais toute seule, bénévole. Je suis allée chercher les premiers artistes à la Maison des Artistes en mettant des annonces et en proposant un deal qui s’appelle du troc ou de l'économie circulaire. J’avais réussi à négocier un local avec un bailleur social, Paris Habitat, grâce à l’aide de la Maire du 18e. J’ai proposé aux artistes qui voulaient bien nous rejoindre d’utiliser le local pour créer dans la journée, répéter, faire de la peinture, car souvent ils n’ont pas d’atelier ni de place dans leur appartement. C’était pour les artistes plutôt un peu plus démunis. En échange je leur ai proposé de donner des heures au profit des enfants en ateliers artistiques. Voilà comment cela a démarré. J’étais bénévole et je travaillais à mi-temps à la boutique de gestion à côté où je faisais du conseil à la création d’entreprise.

Quant aux écoles elles n’ont pas été choisies au hasard mais à la suite d’un diagnostic des besoins du territoire. Nous avons rencontré tous les directeurs d’écoles, les équipes sociales, les assistant·e·s de service social pour essayer de comprendre quelles étaient les écoles à moins de 15 minutes à pied du local qu’il fallait absolument desservir pour avoir une bonne mixité. Môm’artre repose sur cette valeur qui est de cultiver la mixité sociale car les enfants qui se ressemblent sont toujours dans les mêmes école.

  • Vous vous souvenez du premier atelier ?

Bien sûr, c’est un souvenir inoubliable le départ d’une aventure pleine de promesse ! Dès l’ouverture du centre le 17 septembre 2001, on avait 20 enfants. Parmi les trois premiers artistes bénévoles, il y avait une comédienne. Nous avons donc commencé par monter une pièce avec un atelier de création de décors, des enfants acteurs, d’autres qui créaient des textes. Dès le mois de décembre on s’est produit à l’Hôpital Bretonneau où il existait une salle de spectacle.

  • Et donc après ce premier atelier, vous vous êtes dit : « ça marche bien, on continue… »

En fait on a été débordés, parce qu’on n’avait plus assez de place : les enfants étaient souvent inscrits tous les soirs de la semaine et on ne pouvait plus accueillir de nouvelles familles. Par la suite il a fallu limiter à trois soirs par semaine et proposer aux familles d’autres solutions pour assurer les gardes après l'école. 

J’avais la présidence de l’association tout en ayant un travail à plein temps dans la boutique de gestion, je faisais les comptes le soir et le week-end tout en m’occupant de quatre enfants à la maison. Ce fut un moment d’engagement extrême. Ceux qui montent un projet connaissent cela.

De 2001 à 2008, il n’y avait encore que l’antenne du 18e mais le besoin était là. Pour envisager de poursuivre il a fallu trouver des financements. Au fur et à mesure on a compris comment fonctionnait la politique publique, comme on fait pour avoir les premières subventions et du mécénat… On a pu ainsi créer trois emplois de salariés. 

Le développement

  • Comment avez vous engagé le développement du projet ? 

En 2008, mes salariés m’ont fait valoir que les besoins étaient énormes et qu'il fallait absolument qu’on développe notre solution. Des parents qui déménagent nous demandaient d’ouvrir des antennes ailleurs. J’ai fait le choix de lâcher mon travail et de revenir à temps plein en 2008 en prenant un peu tous les risques. On a ouvert en septembre 2009 la deuxième antenne Porte de Bagnolet, dans le 20e, des quartiers de logements sociaux, quartiers prioritaires.

Ce sont aujourd’hui 17 lieux  d’implantation. Cinq lieux à Paris ; deux en Île-de-France, à Bondy (93) et à Argenteuil (95) ; quatre lieux à Marseille ; deux lieux à Arles ; deux à Nantes et un à Bordeaux.

Tout est pensé en local, ou en micro-local et réadapté territoire par territoire. C'est aussi un facteur clé de réussite. Le projet a une envergure nationale mais il se réinvente dans chaque quartier en fonction des forces et des acteurs en présence, des problématiques du territoire, de qui fait quoi. On ne va pas s’implanter dans un endroit s’il y a déjà un centre social qui remplit bien sa mission ou qui est déjà très présent. On essaie vraiment de mailler en étant un acteur d’addition et de non pas de compétition.

  • Combien d’enfants accueillez vous par an maintenant ?

Cette année on est autour de  2 000 enfants qui viennent en moyenne 100 heures par an sur nos lieux. Cela représente environ 200 000 heures. Depuis 2012, on a aussi lancé des interventions en mode projets artistiques avec une aide pédagogique dans les écoles. Depuis trois ans, on dessert 70 écoles et des  crèches avec nos artistes pour toucher  la petite enfance et nous allons aussi vers eux sur l’espace public, un peu partout. Ce qui fait que l’on va atteindre quasiment 10 000 enfants touchés par an en plus des antennes. 

Nous avons aussi mis en place des formations : nous sommes habilités depuis 2015 pour former au BAFA artistique qu’on mène souvent dans des lieux culturels comme les musées, les théâtres. Et puis nous formons aussi à des modules très courts de nombreux animateurs, des assistantes en écoles maternelles de la Ville de Paris, Sport dans la Ville, les animateurs de Léo Lagrange, sur nos spécificités. 

Pour gérer cette activité nous sommes 130 salariés, soit à peu près à 70 équivalents temps plein. Car beaucoup sont sur des interventions ponctuelles, dans les écoles notamment. Nous avons pas mal de bénévoles, essentiellement des retraité·e·s, mais aussi de jeunes volontaires en service civique. Ce sont souvent des gens qui habitent à côté et ne prennent pas les transports. On a vraiment joué la carte de la grande proximité. C’est chouette, car ils viennent compléter le temps des équipes, sur le temps des devoirs notamment et des sorties d’écoles. Cela permet d’avoir un taux d’encadrement d’un adulte pour cinq ou six enfants. En centre de loisirs, la norme est de un pour 14. Cela fait de bonnes équipes et pour le temps des devoirs on peut vraiment approfondir les choses. 

La course aux financements

  • Vous devez avoir un budget important qu’il faut chaque année trouver ?

C’est une bataille permanente. On a failli couler en 2018. Avec la fin des emplois aidés, on a perdu 300 000 euros, c’est-à-dire les financement d’artistes, notamment beaucoup de plasticiens qui étaient souvent au RSA. On a choisi de ne licencier personne, mais il a fallu retrouver ces 300 000 euros, cela a été vraiment dur.

Pour s’assurer diverses sources de financement notre modèle est hybride. Le budget est de 4 millions d’euros, avec 47 % de facturation dont 14 % provenant des familles qui paient entre 0 euro et 10 euros l’heure, la moyenne est à 3 euros. Le reste vient des formations et les interventions sur des marchés publics dans les écoles, dans les crèches. 35 % de subventions publiques et parapubliques, comme les villes, les caisses d’allocations familiales, la Cohésion sociale, un petit peu de fonds ministériels, la Politique de la Ville notamment, un peu aussi le ministère de la Culture (17 000 euros). Ensuite pour le reste on est à 17 % de mécénat privé. L’association a sectorisée l’activité marchande pour être conforme à la réglementation et garder le bénéfice du mécénat pour l’autre partie. 

Nous sommes toujours à la recherche permanente d’un modèle économique qui n’a eu cesse d’évoluer et l’on passe tellement de temps à chercher de l’argent au détriment de l’action. 

On a pas mal de partenaires mais avec de grandes disparités. On a deux gros partenaires privés : la Fondation CHANEL et la Fondation Pierre Bellon. Pour les autres, la moyenne est plutôt de l’ordre de 5 000 euros. Côté État, le gros partenariat est avec la Politique de la Ville, la Cohésion sociale avec 300 000 euros par an. 

Mon souhait serait d'avoir vraiment des partenaires dans la durée et en co-construction. J’ai appelé tous mes partenaires pour leur demander s’ils voulaient bien brainstormer avec nous pour réfléchir à ce que pourrait être  Môm’artre post-confinement, quoi faire évoluer. Je souhaite un mécénat qui ne soit pas que financier. 

Pour diversifier encore nos ressources, nous avons créé en 2018 un fonds de dotation qui s’appelle Mômartre. L’objectif du fonds est de pouvoir financer des innovations ; le temps de recherche pédagogique est compliqué à faire financer.

Le bilan de 20 ans

  • Que tirez-vous comme enseignement de ces vingt ans ?

Je tire comme enseignement que malheureusement on est toujours utile car les problématiques qu'on avait ciblées ne sont pas résolues et qu'on répond à une vraie utilité sociale. En effet, nous suivons  beaucoup de mamans solos (30 %) qui sont obligées d’aller travailler pour faire vivre la famille. Dans ces familles-là, un tiers vit en dessous du seuil de précarité. Elles ne peuvent pas s’occuper des enfants après l’école. On a mis en place une organisation à l’image des valeurs que l’on porte sur l’éducation des enfants, sur l’éducation populaire avec des pédagogies de coopération, d’entraide. 

L’innovation

  • Diriez-vous que ce que vous avez fait était une innovation ? 

Nous avons certainement répondu à un besoin qui n’était couvert par personne avec une approche très particulière sur les activités artistiques : travailler avec des artistes pour de la création qui a été difficile à faire comprendre. Pour les services qui nous donnent nos agréments, un artiste ne rentre pas dans la case animateur. Pourtant il amène les enfants à sortir d’un univers très classique pour rentrer dans un imaginaire créatif et aborder toute sorte de thématiques : parler de citoyenneté, de la différence… 

On a beaucoup innové, testé, ouvert des activités dans des lieux improbables comme le premier centre de loisirs dans un centre commercial à Marseille ou dans une gare à Argenteuil. Avoir un agrément pour un centre de loisirs dans un centre commercial était loin d’être gagné. On s’aperçoit  que quand on monte un projet qui a du sens qui répond à un besoin et que l’on y croit, on est capable d’entraîner et on peut faire beaucoup de choses. Simplement, il faut se bouger, travailler beaucoup avec des réseaux, chercher les compétences. 

Comme je le disais, si l’action sociale est importante, elle est le vecteur du projet culturel, notre finalité. Voici quelques exemples parmi toutes nos réalisations :

Mom’Bordeaux propose des temps d’échange parents-enfants, avec comme point d’orgue des temps de danse et de la musique en organisant trois « Boums de l’espace », regroupant DJs artistes locaux, jeux musicaux ou encore fresques.

Môm'Arles anime des ateliers d'initiation à la taille de pierre, des rencontres et des ateliers proposés par des professionnels de la conservation et la valorisation du patrimoine dans le cadre de « S'inscrire dans la pierre et traverser le temps », en partenariat avec le Musée de l'Arles antique.

« Vivre ensemble»  est une chorale d’enfants et de personnes sans-abris à Môm’Tolbiac (Paris 13e).

 

 

Nos équipes dans les quartiers vont travailler avec tout l’écosystème du quartier, avec les mairies d’arrondissements, avec le Mouvement des entrepreneurs sociaux, les réseaux Entreprendre, Ashoka… Il ne faut jamais rester seul mais travailler en intelligence collective. 

  • Est-ce que vous rencontrez beaucoup les familles ? 

Favoriser l’épanouissement d’un enfant, c’est aussi accompagner son/ses parent(s) dans son/leur rôle d’éducateur(s). Dès le début, j’ai souhaité que les familles soient accueillies individuellement tous les jours. Les équipes prennent soin d’associer les parents à chaque étape de la vie de l’enfant chez Môm’artre, de son inscription jusqu’à la présentation de ses réalisations lors des vernissages. Des temps spécifiques (en soirée ou le week-end) permettent aussi aux parents d’échanger entre eux ou de passer un moment privilégié avec leur enfant. Une attention particulière est réservée aux familles vulnérables. On repère beaucoup de choses, on est le trait d’union entre l’école et la maison. On sait s’il y a eu une galère à l’école par exemple et on va pouvoir communiquer assez vite et réorienter.

Le confinement

  • Juste un petit mot d’opportunité, puisque nous sommes dans une période très particulière. Comment ça se passe ? Vous êtes confinés, vous ne voyez donc plus les enfants ?

Exactement, cela a été un grand drame pour nous, puisque nous avons dû fermer 100 % de nos activités. Toutefois nous avons réagi très vite avec toute l’équipe pour garder le lien humain. La première chose a été de repérer, avec les responsables d’antennes et les équipes qui restent au travail, toutes les familles les plus fragiles. Nous les appelons deux fois par semaine et leur avons fait un mailing, puis écrit un guide d’accompagnement : comment faire avec les devoirs, comment faire si vous avez des problèmes alimentaires, où trouver l’aide alimentaire, comment faire si vous avez un bébé en listant les centres PMI. Sur Facebook, on poste des tas de ressources pour les parents. On a créé un cahier d’activités avec nos artistes, qui sont diffusés avec le matériel qui va avec, notamment les crayons, les papiers et tout ce qu’il faut pour gérer l’occupation des petits. Car pour les mamans seules avec trois enfants, entre le travail, les courses, les devoir, c’est l’enfer, elles sont épuisées.

Nous avons aussi ouvert des permanences un peu comme un drive, avec toutes les règles de précautions, pour recevoir les familles qui viennent chercher des photocopies, du matériel. La parole, l’échange, le fait que les familles sachent qu’on les appelle et qu'on est toujours là est important.

Propos recueillis par Francis Charhon 

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