Être senior et pauvre : un cumul de fragilités
Près de deux millions de personnes de 60 ans et plus vivent sous le seuil de pauvreté en France. Mais derrière ce chiffre se cachent des situations très différentes. Parler des « seniors », c’est réunir sous un même terme plusieurs générations, de la fin de la vie professionnelle au grand âge.
À 60 ou 65 ans, beaucoup sont encore en emploi et autonomes ; après 80 ou 85 ans, les problèmes de santé et la perte d’autonomie deviennent beaucoup plus fréquents [1].
Surtout, nous ne vieillissons pas tous dans les mêmes conditions. Revenus, patrimoine, logement, santé, entourage ou lieu de vie créent des écarts importants. À l’occasion de la Semaine Bleue, placée sous le signe des liens entre les générations, Atout Soleil s’intéresse à un enjeu collectif : vieillir avec peu de ressources et les fragilités qui peuvent en découler.
Des inégalités qui se construisent au fil de la vie
Les personnes âgées sont, en proportion, moins souvent touchées par la pauvreté que les plus jeunes. En 2024, le taux de pauvreté atteint 22,4 % chez les moins de 18 ans et 18,6 % chez les 18-29 ans, contre 10,6 % chez les 65-74 ans et 9,9 % chez les 75 ans ou plus[2].
Mais ces chiffres ne signifient pas que les inégalités disparaissent avec l’âge. Les ressources dont on dispose portent en partie la trace des parcours professionnels et familiaux : niveau de rémunération, temps partiel, chômage ou interruptions d’activité. Les femmes sont particulièrement exposées : elles représentent environ 60 % des personnes âgées en situation de pauvreté et, fin 2024, leur pension acquise au titre de leur propre carrière est en moyenne inférieure de 36 % à celle des hommes[3].
La situation familiale accentue également les écarts. Parmi les ménages dont la personne de référence a 65 ans ou plus, le taux de pauvreté atteint 17 % pour les personnes seules, contre 6,7 % pour les couples². Vivre seul signifie assumer avec un seul revenu les dépenses du quotidien. Or, aux âges élevés, les femmes sont plus nombreuses à vivre seules, notamment parce qu’elles vivent en moyenne plus longtemps que les hommes et sont davantage confrontées au veuvage.
Certains événements de la vie peuvent enfin avoir des répercussions durables sur les ressources. Être aidant, par exemple, peut affecter la vie professionnelle : selon une enquête publiée en 2026, 17 % des salariés aidants déclarent avoir réduit leur temps de travail et donc leur salaire et 12 % avoir refusé une opportunité professionnelle, comme une promotion, une mission ou une mobilité[4]. Ces répercussions peuvent peser sur les revenus professionnels et, lorsqu’elles se prolongent, sur les droits acquis pour la retraite et donc sur le niveau de la pension. La question concerne aussi directement les retraités : selon la Drees, 3,9 millions de proches aidants accompagnent régulièrement une personne de 60 ans ou plus vivant à domicile et près de la moitié d’entre eux sont eux-mêmes retraités.
Avec peu de ressources, des privations très concrètes
Être sous le seuil de pauvreté ne dit pas, à lui seul, comment on vit au quotidien. En 2025, 11,3 % des 60-74 ans et 7 % des 75 ans ou plus sont en situation de privation matérielle et sociale, selon l’Insee. Se chauffer correctement, faire face à une dépense imprévue, disposer d’une voiture, remplacer des meubles usés, partir quelques jours ou simplement retrouver des proches autour d’un repas peuvent alors devenir difficiles financièrement.
L’alimentation en fournit une illustration particulièrement concrète. Dans un contexte de hausse des prix alimentaires, les retraités représentent 20 % des personnes accueillies par les Banques Alimentaires en 2024, contre 12 % en 2016[5].
Le logement constitue un autre poste de fragilité. Être propriétaire ne signifie pas nécessairement avoir les moyens de chauffer, entretenir ou adapter son logement. En France métropolitaine, 40 % des personnes seules de 60 ans ou plus sont en situation de vulnérabilité énergétique liée au logement, contre 10,9 % des couples du même âge. Plus de la moitié de ces personnes seules vivent dans un logement classé E, F ou G[6].
L’avancée en âge peut aussi faire apparaître de nouveaux besoins. La perte d’autonomie concerne 4,4 % des 60-74 ans, 13,5 % des 75-84 ans et 41,8 % des 85 ans ou plus[7]. Adapter son logement, financer certains équipements, recourir à une aide à domicile ou trouver une solution lorsque l’on ne peut plus se déplacer comme auparavant suppose des ressources. Pour les plus modestes, ces dépenses peuvent vite devenir difficiles à assumer.
Mobilité : quand les difficultés se cumulent
La mobilité montre très concrètement comment les faibles revenus et l’avancée en âge peuvent se conjuguer. Selon le dernier rapport des Petits Frères des Pauvres, près d’un million de personnes de 60 ans ou plus ont des possibilités de déplacement très limitées : elles marchent moins de quinze minutes par jour ou pas du tout, ne conduisent pas et n’utilisent pas les transports en commun[8]. Le revenu est déterminant : 16 % des personnes vivant avec moins de 750 euros par mois sont dans cette situation, contre 5 % en moyenne et 2 % de celles disposant de plus de 2 000 euros.
Moins se déplacer, c’est aussi accéder plus difficilement aux soins. 8 % des personnes de 60 ans ou plus ont renoncé à des soins faute de moyen de locomotion au cours des douze derniers mois. Cette proportion atteint 23 % parmi celles vivant avec moins de 750 euros par mois.
La perte d’autonomie touche davantage les départements les plus pauvres. Là où plus de 9 % des seniors vivant à domicile sont en perte d’autonomie, le taux de pauvreté atteint 18,1 %, contre 12,4 % dans les départements où moins de 6 % des seniors sont concernés. L’Insee souligne que des conditions de vie plus précaires peuvent notamment conduire à renoncer à certains soins ou à la prévention[9].
La pauvreté renforce aussi le risque d’isolement et de non-recours à l’aide
Les difficultés de mobilité ont aussi un impact sur les relations sociales. Parmi les personnes âgées disposant de moins de 1 000 euros par mois, 34 % disent se sentir isolées en raison de leurs possibilités de déplacement, soit deux fois plus que la moyenne (17 %)[10].
Plus largement, en 2025, près de deux millions de personnes de 60 ans ou plus sont isolées de leurs cercles familiaux et amicaux et 750 000 sont en situation de « mort sociale », c’est-à-dire sans relations ou presque avec leur famille, leurs amis, leurs voisins ou le tissu associatif. Les plus de 80 ans et les personnes en situation de pauvreté figurent parmi les plus exposés[11].
Cet isolement pèse aussi sur la santé mentale : l’OMS identifie la solitude et l’isolement social comme des facteurs de risque importants pour la santé mentale des personnes âgées.
À ces difficultés peut s’ajouter le non-recours aux aides. La méconnaissance des dispositifs, la complexité des démarches, la fracture numérique, mais aussi les difficultés de mobilité ou l’isolement peuvent rendre l’accès aux droits plus difficile. Une étude de la DREES estimait ainsi que 50 % des personnes seules éligibles au minimum vieillesse n’y recouraient pas[12].
Prévenir le cumul des fragilités
Le vieillissement de la population va donner plus d’ampleur à ces questions. En 2021, un peu plus de deux millions de personnes de 60 ans ou plus étaient en perte d’autonomie ; elles pourraient être 2,8 millions en 2052, soit près de 700 000 de plus[13]. D’où l’importance de prévenir l’enchaînement des difficultés : précarité, santé, mobilité, isolement et non-recours.
C’est tout le sens de la 19ème édition du Prix Atout Soleil, consacrée à « La force de l’âge : valoriser, accompagner et mobiliser les seniors » qui récompense cette année 15 associations engagées auprès des seniors. À l’occasion de la Semaine Bleue, leurs initiatives rappellent que prévenir les fragilités, maintenir les liens et préserver la place des seniors dans la société est un enjeu collectif.
[1] Petits Frères des Pauvres, La pauvreté des personnes âgées. Vivre sous le seuil de pauvreté quand on a 60 ans et plus, Rapport n°9, octobre 2024.
[2] Insee, Pauvreté selon l’âge et le seuil, données 2024, publication du 9 juillet 2026
[3] DREES, Effectifs de retraités et montants des pensions versées : données 2024, 26 mai 2026.
[4] HOW MUCH, enquête nationale « Aidants au travail : 6 salariés aidants sur 10 n’en parlent à personne », réalisée en ligne du 29 janvier au 6 février 2026 auprès de 3 204 personnes âgées de 18 ans et plus
[5] Fédération française des Banques Alimentaires, audition devant la commission d’enquête de l’Assemblée nationale, 1er juillet 2026, données de l’étude Profils.
[6] Insee, Près de 5 millions de ménages en situation de vulnérabilité énergétique pour leur logement en 2021, Insee Analyses n°106.
[7] Insee-DREES, Dufeutrelle J., Pucher O., Louvel A., 700 000 seniors en perte d’autonomie supplémentaires d’ici 2050, Insee Première n°2078, octobre 2025
[8] Petits Frères des Pauvres, Rapport 2026 Petits Frères des Pauvres, Mobilités et isolement des personnes âgées, octobre 2026, étude CSA Research
[9] Insee, Davantage de personnes âgées en perte d’autonomie à domicile dans les départements les plus pauvres, Insee Focus n°314.
[10] Ibid 8.
[11] Petits Frères des Pauvres, 3e Baromètre Solitude et isolement : quand on a plus de 60 ans en France, 2025, CSA Research.
[12] . DREES, Pauline Meinzel, Le non-recours au minimum vieillesse des personnes seules, Les Dossiers de la DREES n°97, mai 2022.
[13] Ibid 7.
Article rédigé par Louisa Toubal - Intersection Le Lab et Tanguy Blondel - TB Press