La philanthropie au service de la démocratie et de la liberté de la presse
Fragilisation de l’espace civique, polarisation des débats publics, pressions croissantes sur les médias indépendants : la démocratie et la liberté de la presse font aujourd’hui face à des menaces structurelles, y compris en France. Pourtant, ces enjeux restent encore peu investis par la philanthropie. En amont de Giving Tuesday, l’Association Française des Fundraisers (AFF) a consacré fin 2025 une matinale à ces questions, réunissant près de 120 participants autour des regards croisés de Mathilde Rivoire (Fonds pour la Démocratie), Caroline Nourry (The Conversation France) et Perrine Daubas (Kometa / Reporters sans frontières). Un échange riche d’enseignements pour les professionnels du fundraising.
Les signaux d’alerte se multiplient. Polarisation des débats publics, crise de confiance envers les institutions, concentration des médias, pressions accrues sur les rédactions publiques et indépendantes : l’écosystème démocratique se fragilise. En juin dernier, la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) alertait sur les risques de réduction de l’espace civique en France, pourtant indispensable à l’exercice démocratique et à l’expression des causes.
Au cœur de ces fragilités se pose une question centrale : celle de l’indépendance des médias et de leur financement. Sans information fiable, pluraliste et accessible, la démocratie s’érode progressivement, souvent de manière invisible mais durable.
Un angle mort de la philanthropie et du mécénat
Malgré l’importance des enjeux, la démocratie et le pluralisme demeurent largement sous-financés. Moins de 2 % des fonds et fondations français ont pour domaine principal ces thématiques, majoritairement à l’international, tandis que les montants consacrés à la France restent marginaux. À cela s’ajoute le retrait récent de grandes fondations internationales, notamment américaines, historiquement engagées sur ces sujets en Europe de l’Ouest. Ce décalage s’explique en partie par la perception persistante de la démocratie comme un acquis. Reconnaître qu’elle nécessite une mobilisation philanthropique structurée reste difficile. « La démocratie, c’est comme l’air : tant qu’on respire, on ne se rend pas compte à quel point c’est fondamental », rappelait Perrine Daubas. Longtemps invisible, la cause commence néanmoins à structurer ses argumentaires, ses stratégies de financement et ses outils d’évaluation d’impact.
Autre frein majeur : la confusion entre politique et partisan, qui rend de nombreux mécènes frileux. Pour y répondre, le Fonds pour la Démocratie a défini un cadre d’action clair, centré sur la défense des droits fondamentaux, l’accès à une information fiable et la participation citoyenne. « Il faut distinguer les dynamiques partisanes du rôle légitime de la société civile dans la vie démocratique », soulignait Mathilde Rivoire.
Des modèles économiques hybrides pour soutenir la démocratie
Pour amplifier leur action, les médias et organisations engagés sur ces sujets ont développé des modèles économiques diversifiés, souvent hybrides. The Conversation France s’appuie sur un partenariat étroit avec le monde académique — principale source de financement — complété par des subventions publiques et une forte progression des dons des lecteurs. Les messages axés sur l’indépendance éditoriale et la liberté de l’information se révèlent particulièrement mobilisateurs. La revue Kometa combine mécénat, investissement à impact et dispositifs de matching grants, tout en garantissant juridiquement la séparation entre capital et pouvoir éditorial. Le Fonds pour la Démocratie, créé en 2024, a été amorcé par des grands dons et ambitionne de structurer durablement un écosystème national de soutien à la démocratie, notamment via des engagements pluriannuels.
Éthique, vision et impact : quels enseignements pour les fundraisers ?
Ces expériences mettent en lumière plusieurs enseignements clés pour le métier de fundraiser. D’abord, l’importance d’un cadre éthique clair et assumé pour instaurer la confiance dans des causes sensibles. Ensuite, la nécessité de dépasser une logique strictement projective pour défendre une vision systémique et des biens communs, comme l’information ou l’espace civique. Elles rappellent aussi combien le travail sur l’impact et sa narration est central, même lorsque les effets sont diffus ou de long terme, et soulignent la valeur stratégique des dynamiques de coopération et de coalition. Alors que la démocratie apparaît comme une cause transversale — aucune autre ne pouvant progresser durablement sans un espace civique ouvert et une presse libre — cette matinale l’a rappelé avec force : la collecte ne peut plus se limiter à une logique de projets. Elle doit porter une vision, une exigence éthique et inventer des modèles hybrides capables de résister aux assauts de l’époque. Une leçon pour tous les fundraisers, et un appel à leur engagement aux côtés de cette cause essentielle.
À propos de l’AFF
L’Association Française des Fundraisers (AFF) est le réseau de référence des professionnels du fundraising et de la philanthropie en France. Elle agit depuis plus de 30 ans pour structurer, professionnaliser et faire progresser la collecte de fonds et le mécénat au service de l’intérêt général.