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Par Carenews INFO - Publié le 10 juin 2024 - 16:00 - Mise à jour le 11 juin 2024 - 18:03 - Ecrit par : Camille Dorival
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« L’ESS n’est pas partisane, mais ne peut pas rester neutre face à la menace de l’extrême droite », entretien avec Jérôme Saddier, président sortant d’ESS France

Le 12 juin, Jérôme Saddier quittera ses fonctions de président d’ESS France. Pour Carenews, il fait un bilan de ses six ans de présidence du mouvement, précise ses attentes vis-à-vis de son successeur, Benoît Hamon, et détaille ses projets pour la suite, à la présidence du Crédit coopératif mais aussi de Coop FR. Il réagit également à la situation politique liée à la dissolution de l'Assemblée nationale annoncée par Emmanuel Macron.

Jérôme Saddier quittera ses fonctions de président d'ESS France le 12 juin, lors de l'assemblée générale de l'association. Crédit : Alain Bujak.
Jérôme Saddier quittera ses fonctions de président d'ESS France le 12 juin, lors de l'assemblée générale de l'association. Crédit : Alain Bujak.

 

  • Vous quitterez la présidence d’ESS France lors de la prochaine assemblée générale de l’association, le 12 juin prochain, qui sera suivie du congrès sur les 10 ans de la loi ESS. Quels sont les trois points principaux que vous retenez de vos six ans de mandat ?

 

Je retiens d’abord l’unité de l’économie sociale et solidaire (ESS). Fin 2018, quand j’ai pris la présidence d’ESS France, les têtes de réseaux de l’ESS étaient assez isolées les unes des autres, mais aussi coupées des chambres régionales de l’ESS (Cress), et beaucoup d’acteurs vivaient totalement en dehors de l’écosystème ESS. Bien sûr, il existe toujours des jeux d’acteurs, des nuances entre nous, des ambitions insuffisamment coordonnées, mais globalement, nous pouvons dire que nous sommes rassemblés dans une seule famille, celle de l’ESS, dans laquelle les différentes composantes de l’ESS se reconnaissent.

Ensuite, l’identité du mouvement. La loi de 2014 sur l’ESS donnait une définition juridique de l’ESS, mais n’avait pas vocation à lui donner une définition politique ni à qualifier nos ambitions et motivations. Nous avons souhaité combler ce manque à travers la démarche « La République de l’ESS », initiée au printemps 2020. Cette démarche visait à construire une dynamique collective, autour de l’élaboration d’un projet politique de l’ESS, porteur d’une vision commune du monde. Cela s’est concrétisé par la rédaction d’une « Déclaration d’engagement de l’ESS », adoptée lors de notre congrès de décembre 2021. Mon regret est cependant que, depuis, cette déclaration d’engagement ne soit pas encore suffisamment connue dans les réseaux de l’ESS.

Enfin, troisième point, mais qui est plutôt une insatisfaction : celle de ne pas avoir réussi à nous faire mieux entendre des gouvernements et à construire avec eux des politiques publiques ambitieuses de soutien au développement de l’ESS. Au même titre que d’autres, l’ESS a besoin d’être soutenue, et cela n’est pas suffisamment entendu au-delà de nos ministres de tutelle, même si je retiens les engagements importants d’Olivia Grégoire en faveur des pôles territoriaux de coopération économique (PTCE) et de Marlène Schiappa en faveur de la reconnaissance internationale de l’ESS. Les changements réguliers de portefeuilles ministériels et de rattachement de l’ESS à tel ou tel ministre n’ont évidemment pas aidé.

Lors du dernier Conseil supérieur de l’ESS, Olivia Grégoire a annoncé un projet de loi sur l’ESS pour la fin 2025, visant à compléter la loi de 2014. Mais pour l’instant, nous n’avons pas de vision précise de ce qu’il y aura dedans - et nous en avons d’autant moins que le président de la République vient de tous nous plonger dans une incertitude pleine de dangers, d’autant plus si le Rassemblement national (RN) arrive au pouvoir, alors qu'on connaît l’aversion de ce parti pour l’ESS et ce qu’elle représente…. En attendant, l’ESS fait largement les frais des coupes budgétaires annoncées par le gouvernement et le monde associatif subit la remise en cause des libertés associatives. Il ne peut y avoir d’ESS dépendante de l’État, mais il ne peut pas non plus y avoir d’ESS domestiquée.

Pour soutenir le développement de l’ESS, il faut notamment que les Cress aient plus de moyens. En moyenne, elles reçoivent 80 000 euros de la part de l’État, alors que la loi de 2014 leur a donné un rôle légal, dans l’appui à la création et développement des entreprises de l’ESS, ou encore dans la collecte et l’exploitation des données économiques et sociales relatives à ces structures. 80 000 euros, c’est peu pour assumer ces missions légales, et beaucoup moins que les chambres consulaires du type chambres de commerce et d’industrie ou chambre des métiers.

 

  • Qu’attendez-vous de Benoît Hamon, qui a été désigné par le conseil d’administration d’ESS France pour prendre votre suite ?

 

Je souhaite évidemment une forme de continuité par rapport à l’action que j’ai pu mener à la présidence d’ESS France mais je n’ai pas d’inquiétude là-dessus : je n’ai pas fait les choses tout seul pendant six ans, mais avec une équipe qui soutenait mon action de manière unanime et Benoît Hamon est dans le même état d’esprit.

Mais il faut aussi qu’il mette sa personnalité, son aura et son savoir-faire politique pour faire avancer les choses sur ce qui n’a pas encore pu être accompli. L’enjeu est de réussir à faire parler d’ESS dans d’autres ministères, d’autres médias que ceux dans lesquels nous avons habituellement la parole, d’être mieux entendus dans le débat public. Le choix du nouveau président s’est d’ailleurs largement fait en tenant compte de cette considération : la figure de Benoît Hamon est un vrai atout pour rendre l’ESS plus visible.

 


À lire également : ESS France : les 4 défis de la présidence de Benoît Hamon 


 

Avec l’annonce de la dissolution de l’Assemblée nationale suite à la poussée électorale du RN, le risque d’arrivée au pouvoir de l’extrême droite est plus que jamais réel. Avec La République de l’ESS, en 2020-2021, il s’agissait aussi d’incarner une forme de résistance à l’extrême droite et de rappeler que l’ESS a eu un rôle central dans la construction et dans l’expression du contrat social républicain de la France. Plus que cela, notre attachement à l'État de droit, malheureusement fragilisé par le pouvoir actuel, est consubstantiel à notre action. Dès notre congrès cette semaine, nous allons réaffirmer fortement ce positionnement : nous ne sommes pas partisans car nos choix de citoyens sont divers, mais il est impossible de rester neutre devant la menace, tant ce que nous représentons est incompatible avec ce qu'est et ce qu'annonce le RN. Je ne doute pas que Benoît Hamon sera évidemment dans la continuité de ce positionnement.

 

Notre attachement à l'État de droit, malheureusement fragilisé par le pouvoir actuel, est consubstantiel à notre action.

 

 

  • Vous conservez de nombreuses fonctions dans l’ESS, puisque vous êtes président du Crédit coopératif, mais aussi par ailleurs président de Coop FR, qui rassemble les différentes familles de coopératives en France, ou encore de l’Avise, l’agence chargée d’accompagner le développement de l’ESS et de l’innovation sociale dans les territoires. Quels sont vos grands projets pour la suite ?

 

N'ayant plus à porter la parole collective, je vais d’abord porter plus souvent celle du Crédit coopératif. Mon mandat de président vient d’être renouvelé et nous sommes dans une phase importante d’élaboration de projet stratégique. Le Crédit coopératif est une banque qui a été pionnière dans bien des domaines. Par exemple, cela fait plus de 40 ans que nous avons choisi d’exclure de nos financements un grand nombre de secteurs, comme les énergies fossiles, l’armement, les pesticides de synthèse ou le tabac. Nous avons également créé les premiers produits de finance solidaire, de partage ou traçables dès les années 1980 ! Maintenant qu’un grand nombre de nos concurrents commencent à nous copier – et c’est tant mieux même si c’est souvent marginal et par effet de mode –, nous devons réfléchir à notre projet stratégique pour les années à venir, à la manière dont nous souhaitons continuer d’incarner une autre manière de faire de la banque.

 

Le Crédit coopératif est une banque qui a été pionnière dans bien des domaines. Par exemple, cela fait plus de 40 ans que nous avons choisi d’exclure de nos financements un grand nombre de secteurs, comme les énergies fossiles, l’armement, les pesticides de synthèse ou le tabac.

 

Par ailleurs, l’Organisation des Nations-Unies a souhaité faire de 2025 l’Année internationale des coopératives. Nous allons évidemment travailler sur ce sujet à Coop FR, pour donner aux coopératives toute la visibilité qu’elles méritent.

Mon mandat à l’Avise continue jusqu’en juin 2025. D’ici là, nous allons mener une réflexion sur les missions de l’Avise, pour voir s’il nous semble pertinent de les faire évoluer au regard de l’évolution de l’écosystème de l’ESS. En fonction de l’avancée de ce chantier, je verrai s’il semble utile ou non que je présente ma candidature pour un mandat supplémentaire à la présidence.

Par ailleurs, je préside l’association Bouge ton coq, qui vise à dynamiser les territoires ruraux en stimulant et soutenant les initiatives citoyennes. J’ai aussi le grand plaisir d’intégrer le conseil d’administration du Festival d’Avignon, en tant que personnalité qualifiée. Et je mène, à titre personnel et toujours bénévole, une mission pour la Fédération française de rugby et son président Florian Grill, qui souhaite la faire évoluer en une « fédération à mission ».

Je reste par ailleurs, en tant que président de Coop FR, membre du conseil d’administration d’ESS France.

 

  • Dans un ouvrage publié en 2022 (1), vous ambitionniez de faire de l’ESS « la norme de l’économie de demain » : croyez-vous toujours cela possible ?

 

Évidemment, il ne s’agit pas de dire que, demain, toutes les entreprises vont devenir des coopératives, des mutuelles ou des associations ! Néanmoins, je crois que les statuts d’ESS (qui ont toute leur force et qui ne se résument pas à un impact, aussi positif soit-il) pourraient se développer beaucoup plus, y compris sur des activités ultra-concurrentielles. Je crois beaucoup, non seulement au développement des coopératives, mais aussi des sociétés de droit commercial de l’ESS qui ont été créées par la loi de 2014.

 

Nous incarnons un modèle de résistance à la financiarisation totale de l’économie et à la vulgarité de l’argent pour l’argent. Par nos conquêtes nouvelles, au moins autant que par la modernité de nos principes, il s’agit de faire évoluer le capitalisme vers quelque chose de plus doux et de plus résilient, et non pas seulement d’en constituer une alternative marginale.

 

Par ailleurs nous incarnons un modèle de résistance à la financiarisation totale de l’économie et à la vulgarité de l’argent pour l’argent. Par nos conquêtes nouvelles, au moins autant que par la modernité de nos principes, il s’agit de faire évoluer le capitalisme vers quelque chose de plus doux et de plus résilient, et non pas seulement d’en constituer une alternative marginale. L’économie sociale et solidaire a précédé le capitalisme, rappelons-le. Il n’y a donc pas de fatalité à ce que ce soit le capitalisme le plus débridé qui l’emporte. L’ESS peut polliniser le reste de l’économie, pour la rendre plus respectueuse aussi bien des humains que nous sommes que de l’ensemble de la biodiversité. Et de fait, elle le fait déjà.

 

Propos recueillis par Camille Dorival 

 

(1) Pour une économie de la réconciliation. Faire de l’ESS la norme de l’économie de demain, par Jérôme Saddier, Les Petits Matins, 2022.

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