TRIBUNE - Former des élites plus représentatives : la condition pour une société qui tient
En France, les trajectoires professionnelles restent souvent déterminées par l'origine sociale. Or une entreprise dont les équipes sont issues de milieux diversifiés est plus créative et plus robuste, souligne Hind Guedira, directrice de Peeq, dans cette tribune. Elle plaide pour la formation d'une élite plus représentative de la diversité sociale.
On demande aux étudiants d’être méritants. Mais la première sélection se joue souvent bien avant le diplôme : un stage de seconde, un premier réseau, des codes implicites. À force de réserver les mêmes opportunités aux mêmes profils, on fabrique des élites peu représentatives et une société qui se fracture. Il est temps d’exiger des preuves : des portes ouvertes, pas des promesses.
Sans réseau familial, pas de stage
On parle d’égalité des chances comme d’un idéal. Mais pour des milliers de jeunes, c’est une expérience très concrète : l’impression d’avoir « fait tout ce qu’il fallait » comme travailler, tenir, encaisser ; tout en voyant les portes décisives rester ailleurs. Pas par manque de talent. Par manque d’accès.
Le tri commence tôt. Très tôt. Un stage de seconde ou de première, une première « ligne » sur un CV, une recommandation, un entretien décroché parce que quelqu’un « connaît quelqu’un ». Sans réseau familial, pas de stage. Sans stage, pas de signal. Sans signal, pas de suite. Et l’on finit par confondre absence d’opportunité et absence d’ambition ; alors que ces jeunes-là ont souvent dû être plus courageux, plus endurants, plus inventifs que ceux à qui l’accès est offert par défaut.
Un pays ne tient pas longtemps quand ceux qui décident finissent par ne plus ressembler à ceux qu’ils représentent. »
Des bulles étanches au sein de la société
Premier problème : des élites homogènes, ce sont des angles morts… et une société qui craque. Un pays ne tient pas longtemps quand ceux qui décident finissent par ne plus ressembler à ceux qu’ils représentent. À force de concentrer la décision économique et administrative dans les mêmes milieux, on crée des bulles étanches : d’un côté, des trajectoires « fluides » où les codes sont naturels ; de l’autre, des parcours où tout coûte plus cher : en effort, en temps, en énergie. La conséquence n’est pas seulement morale. On récolte l’incompréhension, les rancœurs, puis la défiance durable.
Ce n’est pas un ressenti isolé. L’OCDE estime qu’il faut environ six générations pour qu’un enfant né en bas de l’échelle des revenus atteigne le revenu moyen (OCDE, 2018). Et l’Institut des politiques publiques montre que seuls 9,7 % des enfants issus des 20 % de ménages les plus modestes se retrouvent parmi les 20 % les plus aisés à l’âge adulte (IPP, 2023).
On ne manque pas de jeunes talentueux. On manque de mécanismes qui transforment ce talent en trajectoire. »
Le poids du déterminisme social
Deuxième problème : l’égalité des chances « déclarée » ne vaut rien sans accès réel. On ne manque pas de jeunes talentueux. On manque de mécanismes qui transforment ce talent en trajectoire. L’égalité des chances ne se juge pas à 30 ans, quand les jeux sont faits. Elle se construit à 17, 19, 22 ans ; là où se jouent les stages, les codes, les premières responsabilités.
Pendant que l’on célèbre l’excellence académique, on oublie qu’un CV ne raconte pas l’effort, ni les obstacles surmontés. Il raconte surtout ce qui a été possible. Et ce qui a été possible reste, trop souvent, socialement déterminé. Résultat : les mêmes profils se retrouvent aux mêmes endroits, issus des mêmes filières, des mêmes écoles, des mêmes cercles. Non parce que les autres seraient moins capables, mais parce qu’on n’a pas construit les ponts Ainsi, selon l’Observatoire des inégalités, les enfants d’ouvriers restent très sous-représentés dans les grandes écoles, tandis que les enfants de cadres supérieurs y sont majoritaires.
La pluralité des parcours améliore la qualité des décisions : elle réduit les angles morts, enrichit la compréhension du réel, augmente la capacité à concevoir des solutions utiles. Autrement dit, elle rend les organisations plus robustes. »
La pluralité des parcours, levier de performance
Troisième problème : la pluralité des parcours est un levier de performance, pas seulement un supplément d’âme. On présente encore trop souvent la diversité sociale comme une cause « à côté » du business. C’est l’inverse. La pluralité des parcours améliore la qualité des décisions : elle réduit les angles morts, enrichit la compréhension du réel, augmente la capacité à concevoir des solutions utiles. Autrement dit, elle rend les organisations plus robustes.
Même les chiffres le montrent : dans une enquête menée par le Boston consulting Group (BCG) auprès de plus de 1 700 entreprises, les organisations ayant des équipes de management plus diverses tirent 19 points de revenus issus de l’innovation (45 % contre 26 %) et affichent des bénéfices avant intérêts et impôts (Ebit) supérieures de 9 points.
Former des élites plus représentatives n’est pas un supplément d’âme. C’est une infrastructure démocratique et économique.»
Passer à une égalité des chances mesurables
Alors, que faire ? Sortir du déclaratif. Passer d’une égalité des chances proclamée à une égalité des chances mesurable, dès les études, en garantissant l’accès aux opportunités structurantes : les bons stages, les bons projets, les bons codes, les premières responsabilités. C’est la condition pour que les talents les plus engagés puissent contribuer pleinement à la transformation de l’économie et de la société et prendre part, réellement, au changement.
Former des élites plus représentatives n’est pas un supplément d’âme. C’est une infrastructure démocratique et économique. Quand l’accès aux opportunités devient réel et mesurable, la promesse républicaine redevient crédible ; et la transformation, enfin, possible.
Par Hind Guedira, directrice de Peeq, le programme gratuit d’excellence et d’égalité des chances qui permet à des étudiants issus de milieux modestes d’accéder aux lieux de décision.