TRIBUNE - Philanthropie : mesurer l’impact pour reconstruire la confiance
Dans un contexte de fort développement de la philanthropie, qui s'accompagne de formes de défiance, les fondations et les fonds de dotation doivent chercher à mesurer leur impact, estiment les signataires de cette tribune, dont la plupart sont eux-mêmes des acteurs de la philanthropie. Pour cela, ils doivent se doter d'outils de mesure communs, mais aussi prendre en compte l'ensemble de leurs impacts, qu'ils soient positifs ou négatifs.
La contraction des finances publiques et la fragilisation du tissu associatif donnent une place croissante à la philanthropie dans le financement de l’intérêt général. Le nombre de fondations a été multiplié par trois depuis 2020 : on dénombre aujourd'hui près de 6 000 structures philanthropiques en comptabilisant les fonds de dotation. Elles soutiennent des initiatives locales, expérimentent de nouvelles approches et accompagnent des organisations qui sont en première ligne face aux urgences sociales ou environnementales, à hauteur de plus de 17 milliards d’euros en 2024.
Cette dynamique répond à une réalité bien connue des acteurs de terrain : les besoins augmentent, tandis que les ressources à l’échelle de l’Etat, des régions et des communes se raréfient, ou sont redéployées. Dans ce paysage en recomposition, la philanthropie commence depuis plusieurs années à jouer un rôle précieux – mise en œuvre par des philanthropes de plus en plus jeunes, elle permet de financer des expérimentations, de soutenir des projets innovants et de favoriser la diversité des initiatives. Seulement, cette montée en puissance n’est pas sans susciter des interrogations légitimes.
s'inscrire dans un cadre de confiance démocratique
Dans une démocratie, financer n’est jamais un acte neutre : choisir une cause, ou une initiative, plutôt qu’une autre, soutenir certaines approches plutôt que d’autres, c’est aussi contribuer à orienter les priorités collectives. À sa manière, la philanthropie contribue significativement à façonner les contours de l’intérêt général.
Cette réalité nourrit parfois la défiance. Défiance face à l’influence croissante d’acteurs privés dans des domaines qui relèvent traditionnellement de l’action publique. Défiance face au manque de transparence de certaines structures et face aux risques réels de « social washing », lorsque l’engagement philanthropique sert avant tout des objectifs d’image et de réputation. La question n’est pas de savoir si la philanthropie est légitime – elle l’est, et souvent indispensable – mais comment elle peut s’inscrire pleinement dans un cadre de confiance démocratique.
C’est précisément là qu’intervient la question de la mesure d’impact.
Historiquement, l’évaluation de l’impact social a surtout été demandée aux associations qui portent les projets sur le terrain. Il est temps d’élargir cette exigence. »
Trois formes d'impact des fonds et fondations
Historiquement, l’évaluation de l’impact social a surtout été demandée aux associations qui portent les projets sur le terrain. Les financeurs exigeaient des indicateurs, des rapports, des preuves d’efficacité – et cette exigence est légitime, parce qu’il est essentiel de comprendre ce qui fonctionne et ce qui doit être amélioré pour atteindre les objectifs des projets.
Il est temps d’élargir cette exigence. Si l’on veut renforcer la confiance, dans cette période de forte défiance, les fondations doivent elles aussi interroger les formes multiples de leur impact, tout en garantissant avant tout la liberté associative, condition essentielle de la vitalité démocratique de leur action et de leur efficacité dans l’approche concrète des causes qu’elles servent.
Impact d’abord direct sur les associations qu’elles soutiennent : le financement permet de développer des activités, de stabiliser des équipes, de structurer des projets ou d’accéder à de nouvelles compétences. Ensuite, impact indirect sur les bénéficiaires finaux des actions menées : les publics accompagnés, les territoires concernés, les problèmes sociaux que ces initiatives cherchent à résoudre. Enfin, impact plus systémique, souvent moins visible mais potentiellement déterminant : en soutenant certaines approches, en structurant des écosystèmes d’acteurs, en influençant les priorités d’action, les fondations contribuent à transformer durablement les équilibres d’un secteur, d’une économie, d’une communauté.
Construire un référentiel partagé de mesure d’impact est une condition pour instaurer un dialogue plus équilibré entre toutes les parties prenantes. »
La nécessité de se doter d'outils communs
Reconnaître ces différents niveaux d’impact permet de mieux appréhender la portée réelle de l’action philanthropique – mais pour réellement la comprendre, il est indispensable de se doter d’outils communs pour l’évaluer.
Construire un référentiel partagé de mesure d’impact n’est pas une démarche technocratique. C’est au contraire une condition pour instaurer un dialogue plus équilibré entre toutes les parties prenantes : fondations, associations, bénéficiaires, pouvoirs publics et citoyens. La mesure d’impact doit devenir une boussole partagée, capable d’éclairer les décisions à la lumière d’une donnée claire, d’identifier les effets inattendus et d’améliorer les pratiques – bien loin d’une simple exigence de reporting.
Mesurer l’impact, c’est aussi avoir le courage de regarder l’ensemble des conséquences d’une action – positives comme négatives. Un financement peut renforcer une organisation et développer son activité, mais il peut aussi créer des dépendances dommageables ou orienter certaines priorités au détriment d’autres. Reconnaître cette complexité devient un signe de maturité et de progrès pour le secteur. C’est en accompagnement et en facilitation plutôt qu’en substitution aux acteurs associatifs que les fondations jouent pleinement leur rôle et ont un impact réel.
Lire également : EXCLUSIF – L'Impact tank propose des indicateurs pour mesurer l’impact social des fondations 
des exigences accrues vis-à-vis des acteurs philanthropiques
Dans les années à venir, le rôle des fondations et des acteurs philanthropiques devrait continuer de croître. Cette évolution peut devenir une chance pour notre société, mais seulement si elle s’accompagne d’exigences accrues en matière de neutralité, de transparence, de responsabilité et de coopération avec l’ensemble des acteurs de l’intérêt général. Si cette condition n’est pas remplie, cette chance peut se transformer en un risque réel pour notre santé démocratique déjà bien mise à mal.
La philanthropie ne doit et ne peut pas se substituer à l’action publique. Elle peut cependant, à ses côtés et en relation avec la société civile, contribuer à l’expérimentation, à l’innovation et l’émergence des solutions nouvelles pour notre pays. Pour cela, une chose est essentielle : que chacun puisse comprendre, discuter et évaluer l’impact réel des actions menées et financées.
À l’heure où la défiance fragilise de nombreuses institutions, la mesure d’impact peut ainsi devenir un outil précieux pour reconstruire la confiance. Non pas une contrainte supplémentaire, mais un langage commun pour éclairer ce qui compte vraiment.
Signataires :
- Patricia Benchenna, Philantropy Director chez Schneider Electric Foundation
- Tony Bernard, directeur général de l’Impact Tank
- Claire Couturier, directrice RSE, Engagement citoyen chez Fondation ManpowerGroup
- Timothée Delacôte, délégué général chez FACE
- Charlotte Fabre, déléguée générale chez Worldline Corporate Foundation
- Arthur Gautier, professeur associé à l’ESSEC Business School
- Dalila Habbas, déléguée générale du Fonds de dotation Biocoop
- Laure Kermen, directrice de l'engagement sociétal du Groupe ADP et déléguée générale de la Fondation Groupe ADP
- Yann Queinnec, délégué général chez Admical
- Cristina Til, Social Impact Assessment Leader chez Schneider Electric Foundation