Alternatives Humanitaires : penser l’action pour mieux agir
Depuis dix ans, Alternatives Humanitaires fait dialoguer chercheurs et praticiens pour éclairer les grandes mutations de l’action humanitaire. Crises géopolitiques, tensions financières, intelligence artificielle ou localisation de l’aide : la revue interroge les défis qui redessinent le secteur. Bilingue et indépendante, elle défend une réflexion critique, ouverte et directement nourrie par l’expérience du terrain. Un échange pour comprendre pourquoi l’humanitaire doit continuer à agir, mais aussi à penser son avenir.
Une revue pour prendre du recul sur l’action humanitaire
Francis Charhon :
Alternatives Humanitaires a aujourd’hui dix ans. Pourquoi créer une revue supplémentaire dans un secteur où existaient déjà plusieurs espaces de réflexion ?
La revue est née d’un constat assez simple : le secteur humanitaire avait besoin d’un espace collectif de réflexion, indépendant d’une organisation particulière et capable de faire dialoguer ceux qui agissent avec ceux qui observent et analysent l’action humanitaire.
Il existait déjà une histoire éditoriale importante. J’avais moi-même dirigé pendant quinze ans Humanitaire, la revue de Médecins du Monde. Le Groupe URD publie également Humanitaires en mouvement. Ces publications ont contribué à structurer une réflexion critique sur l’action humanitaire.
Il existe aussi d’autres revues ou espaces de publication comme Défis humanitaires, le Journal of Humanitarian Affairs ou la Revue internationale de la Croix-Rouge. Alternatives Humanitaires s’est inscrite dans ce paysage, mais avec la volonté de construire un projet collectif porté par plusieurs acteurs du secteur, et non par une seule organisation.
L’idée était aussi de renforcer la présence de la pensée humanitaire francophone dans un univers éditorial très largement dominé par les publications anglophones. C’est pourquoi le choix du bilinguisme français-anglais a été structurant dès l’origine.
Faire dialoguer chercheurs et praticiens
Francis Charhon :
La revue repose donc sur une double ambition : produire de la réflexion et s’appuyer sur l’action ?
Boris Martin :
Oui. Mais je dirais que son originalité tient surtout au dialogue qu’elle cherche à organiser entre les chercheurs et les praticiens. Ce sont véritablement les deux jambes de la revue.
- Le monde de la recherche apporte du recul, des méthodes, une capacité de comparaison historique ou internationale.
- Les acteurs humanitaires apportent l’expérience concrète des crises, des arbitrages et des difficultés opérationnelles. Nous essayons de créer un espace où ces savoirs se confrontent réellement.
Cela suppose de ne pas produire une revue uniquement académique ni de tomber dans le simple témoignage professionnel. Nous voulons des textes argumentés, accessibles et capables d’alimenter un débat.
Francis Charhon :
Maëlle L’Homme, vous travaillez à l’Unité de Recherche sur les Enjeux et Pratiques Humanitaires de MSF Suisse. Pourquoi une organisation opérationnelle comme MSF a-t-elle intérêt à soutenir une revue extérieure ?
Maëlle L’Homme :
Cette articulation est fondamentale. La recherche sur l’humanitaire ne se construit pas uniquement à l’université. Certaines organisations humanitaires ont elles-mêmes créé des unités de recherche et de réflexion. C’est notamment le cas du Centre de Réflexion sur l’Action et les Savoirs Humanitaires (CRASH) abrité par la Fondation Médecins Sans Frontières France ou de l’Unité de Recherche sur les Enjeux et Pratiques Humanitaires (UREPH) à MSF Suisse. Une grande partie des travaux de l’UREPH répond directement à des besoins opérationnels et reste en interne.
L’intérêt est précisément que cette revue ne soit pas celle de MSF. Elle est spécialisée sur l’action humanitaire tout en abordant une grande diversité de sujets. Elle est bilingue, librement accessible sur Internet et touche à la fois des praticiens, des chercheurs, des étudiants et un public plus large intéressé par ces questions. Pour MSF, cela permet de contribuer aux débats du secteur, de partager certaines expériences de terrain ou de mettre sur la table des sujets que nous jugeons importants. Les auteurs s’expriment en leur nom propre : il ne s’agit donc pas de porter une position officielle de MSF. Ces structures permettent de mettre les pratiques à distance, de questionner les évidences, de revenir sur les échecs et les dilemmes rencontrés dans l’action.
Une revue comme Alternatives Humanitaires a une autre fonction. Elle construit un dossier autour d’une thématique et confronte différents regards. Cette diversité change profondément la manière de traiter un sujet. Elle offre un espace supplémentaire pour mettre ces travaux en discussion avec d’autres chercheurs et d’autres organisations. L’enjeu est important parce que le secteur humanitaire a parfois tendance, en situation de crise permanente, à privilégier l’action immédiate. Or agir sans produire de connaissance sur ses propres pratiques présente un risque : répéter les mêmes réponses, les mêmes modèles et parfois les mêmes erreurs.
Une revue collective, ouverte sur les transformations du secteur
Francis Charhon :
Ce qui frappe lorsque l’on regarde les numéros publiés c’est la variété des sujets traités
Boris Martin :
La revue essaie de suivre les transformations profondes du secteur plutôt que l’actualité immédiate.
Nous avons travaillé sur les migrations, la localisation de l’aide, les relations entre humanitaire et action sociale, la neutralité, le témoignage, les fausses informations, les nouvelles technologies ou encore l’intelligence artificielle. Nous avons également consacré beaucoup de place à la représentation des crises. L’image humanitaire, par exemple, n’est jamais neutre. Comment montrer la souffrance sans réduire les personnes à leur vulnérabilité ? Comment informer ou mobiliser sans produire de stéréotypes ? Ce sont des questions anciennes mais constamment renouvelées par les réseaux sociaux et les nouvelles formes de circulation des images.
Maëlle L’Homme :
Ces sujets montrent aussi que l’humanitaire ne peut plus penser son action indépendamment des transformations générales de la société. Prenons l’intelligence artificielle. Elle peut aider à analyser des données, anticiper certains besoins ou faciliter des opérations. Mais elle pose aussi des questions de protection des données, de biais, de responsabilité et de dépendance technologique. Il en va de même pour la localisation. Tout le monde s’accorde aujourd’hui pour dire qu’il faut donner davantage de pouvoir aux organisations locales. Mais derrière ce consensus se posent des questions très concrètes : qui contrôle les financements ? Qui définit les priorités ? Qui produit la connaissance ? Qui prend la parole dans les espaces internationaux ?
Notre rôle est précisément d’aller au-delà des mots d’ordre et d’examiner ce qu’ils signifient réellement dans la pratique.
Francis Charhon :
La revue a-t-elle aussi une fonction de prospective ?
Boris Martin :
Oui, c’est même l’une de ses principales fonctions. Une revue ne doit pas simplement commenter ce qui vient de se produire. Elle doit essayer d’identifier les transformations qui travaillent le secteur en profondeur.
L’humanitaire traverse actuellement une crise majeure. Elle est financière, bien sûr, mais elle est aussi politique et intellectuelle. Les ONG sont de plus en plus contestées ou empêchées dans certains pays. L’accès aux populations devient plus difficile. Les financements se contractent. Le droit international humanitaire est fragilisé. Dans le même temps, les universités et les espaces de recherche peuvent eux aussi faire l’objet de pressions. Dans ce contexte, préserver des lieux de débat indépendant n’est pas secondaire. C’est une condition pour permettre au secteur de comprendre ce qui lui arrive et de préparer les transformations nécessaires.
L’indépendance éditoriale comme condition du débat
Francis Charhon :
La revue est soutenue financièrement par des organisations et des fondations du secteur. Comment garantir son indépendance ?
Boris Martin :
C’est évidemment une question centrale. Alternatives Humanitaires repose sur un collectif de partenaires et sur le soutien de fondations, notamment la Fondation Mérieux et la Fondation de France. Mais les partenaires financiers ne décident pas des articles publiés. La ligne éditoriale et les contenus relèvent du comité de rédaction. Cette séparation est essentielle. Une revue qui ne pourrait pas publier un texte critique sur l’un de ses partenaires ou sur une pratique dominante du secteur perdrait sa raison d’être.
L’indépendance ne signifie pas l’absence de relations avec les acteurs. Au contraire, la revue existe grâce à la proximité avec le secteur. Mais cette proximité doit permettre le débat et non l’empêcher.
Maëlle L’Homme :
Il faut accepter que la réflexion puisse être inconfortable. La recherche et le débat critique ne sont pas là pour valider les choix déjà faits. Une organisation doit pouvoir se confronter à des analyses qui questionnent son modèle, ses modes de financement, sa gouvernance ou ses pratiques opérationnelles. Cela ne signifie pas que toute critique est juste, mais qu’elle doit pouvoir être formulée et discutée. C’est aussi pour cette raison que la diversité des auteurs est importante. La revue a publié plusieurs centaines d’auteurs venant d’horizons très différents : chercheurs, responsables associatifs, professionnels de terrain, médecins, juristes, anthropologues, sociologues ou historiens. Il ne suffit pas de réfléchir pour soi-même. Il faut permettre aux autres organisations, aux étudiants, aux chercheurs et à un public plus large d’accéder à cette réflexion. C’est également une manière de former les humanitaires de demain.
Je le vois avec les étudiants auxquels j’enseigne. Leur vision de l’humanitaire reste parfois très stéréotypée malgré leur formation. C’est normal : tant que l’on n’a pas été confronté au terrain, on imagine difficilement les compromis, les dilemmes et les zones grises auxquels les équipes doivent faire face. Les espaces de réflexion permettent de les préparer à cette complexité.
Anticiper, mais aussi revisiter les grandes questions
Francis Charhon :
À qui s’adresse la revue ?
Boris Martin :
Au secteur humanitaire au sens large, mais pas uniquement. Elle s’adresse également aux chercheurs, aux étudiants, aux pouvoirs publics, aux fondations et à tous ceux qui s’intéressent aux crises internationales. Nous publions trois numéros de cent soixante pages environ par an, en français et en anglais écrits par un nombre important d’auteurs Français ou étrangers qui sont actifs dans différents domaines. Chaque revue a une thématique. La version numérique est en accès libre. C’est un choix essentiel : la réflexion ne doit pas être réservée aux institutions capables de payer des abonnements académiques coûteux. La revue compte aujourd’hui environ 10 000 lecteurs mensuels en ligne. Il y a toujours une quinzaine d'articles environ par numéro, avec parfois plusieurs auteurs.
Chaque numéro est construit autour d’un dossier principal, mais nous avons toujours voulu conserver des rubriques permettant d’élargir le regard : perspectives, transitions, innovations, reportages, photographie, dessin ou encore livres. La culture a sa place dans la réflexion humanitaire. Une photographie, un reportage ou un ouvrage peuvent parfois poser une question avec une force différente de celle d'un article d’analyse.
Maëlle L’Homme :
C’est aussi une manière de ne pas enfermer l’humanitaire dans un langage exclusivement technique. Le secteur produit beaucoup de normes, de procédures, de cadres logiques et d’indicateurs. Ils sont nécessaires, mais ils peuvent aussi créer une forme de distance avec les réalités humaines et politiques des crises. Les sciences sociales, la photographie, la littérature ou le témoignage permettent de réintroduire de la complexité là où les organisations sont parfois contraintes de simplifier.
Un secteur sous pression et une bataille des idées
Francis Charhon :
Cette capacité critique devient d’autant plus importante que le secteur traverse une période difficile. Les associations sont fragilisées financièrement, parfois attaquées politiquement et leur liberté de parole est contestée. L’action humanitaire elle-même fait l’objet de critiques de plus en plus radicales. Comment la revue aborde-t-elle cette nouvelle situation ?
Boris Martin :
Il serait très ambitieux de prétendre traiter tout cela dans un seul numéro. Nous abordons ces transformations au long cours sous différents angles. Récemment, nous avons par exemple consacré un dossier à l’aide en danger. Un autre a abordé les liens entre l’action humanitaire et l’action sociale. Pour 2027, nous allons placer nos trois numéros sous la bannière de ce qu’on appelle le humanitarian reset, pour travailler sur les recompositions géopolitiques, les nouveaux réseaux de financement et les transformations profondes du secteur. Le rôle de la revue sera de documenter, de confronter les analyses et d’aider, si possible, à ce que les décisions structurantes ne soient pas prises sans débat.
Le secteur humanitaire est probablement, de fait, arrivé à la fin d’un cycle. Il doit repenser son financement, ses relations avec les acteurs locaux, sa place dans les rapports de force géopolitiques et peut-être certaines frontières historiques entre humanitaire, développement et action sociale. Dans ce type de période, le danger est de réagir uniquement dans l’urgence. Or la transformation d’un modèle exige de comprendre ce qu’on veut préserver et ce qu’on accepte de changer.
Maëlle L’Homme :
Il faut également préserver la capacité du secteur à générer ses propres questions. La crise financière peut conduire les organisations à couper en priorité ce qui semble moins directement opérationnel : recherche, capitalisation, évaluation ou publications. C’est compréhensible à court terme, mais dangereux à long terme. Un secteur qui ne finance plus sa capacité à réfléchir devient dépendant des analyses produites par d’autres : bailleurs, cabinets de conseil, institutions internationales ou entreprises technologiques. Il perd progressivement la capacité de définir lui-même ses problèmes.
Francis Charhon :
La revue serait donc une forme d’infrastructure commune du secteur ?
Boris Martin :
C’est exactement ainsi que nous la concevons.
La revue appartient moins à une organisation qu’à un écosystème. Son modèle reste fragile, comme celui de nombreuses publications indépendantes, mais son utilité tient précisément à cette dimension collective.
Les crises humanitaires vont continuer à évoluer. Les conflits deviennent plus longs, le changement climatique transforme les vulnérabilités, les déplacements augmentent, les technologies bouleversent les pratiques et les rapports de puissance internationaux se recomposent. Dans ce contexte, l’action humanitaire doit évidemment continuer à agir. Mais elle doit aussi continuer à penser.
Maëlle L’Homme :
Et à accepter de se remettre en question. La réflexion n’est pas un exercice extérieur à l’action. Elle en fait partie.
Boris Martin :
Oui. Prendre du recul non pour s’éloigner de l’action, mais pour essayer d’agir mieux.
Francis Charhon :
C’est peut-être finalement la fonction première d’Alternatives Humanitaires : créer un lieu où un secteur habitué à répondre aux urgences peut, régulièrement, prendre le temps de se demander où il va.