Ils ont tout quitté pour devenir voisins de ceux qu'on laisse de côté
Au moment où le pays semble se fracturer, où certains s'emploient à dresser les Français les uns contre les autres et à faire de l'autre un ennemi, des femmes et des hommes s'engagent chaque jour, sans bruit, pour conserver le lien social. Partout en France, les philanthropes et le tissu associatif se battent pour cette cohésion, pour montrer par l’exemple que la vie ensemble est possible. Ouvrir le dialogue, introduire de la nuance face à la caricature. C’est ce que fait Le Rocher depuis trente ans. Voici un témoignage émouvant d'un engagement puissant aux Mureaux pendant trois ans. Entretien avec Jean-François Morin directeur du mécénat et de la collecte du Rocher, et avec Nicolas-Jacques et Thérèse Bonhoure, anciens responsables de l'antenne des Mureaux.
La genèse du Rocher : de la fracture sociale à Bondy
Francis Charhon : Comment est né le Rocher ?
Jean-François : C'est Jacques Chirac qui, en 1995, a construit toute sa campagne électorale autour de la fracture sociale. Le « concept » existait depuis quelques années mais il n'était pas connu. Il a résonné chez certaines personnes, en particulier chez des catholiques, qui se sont dit : c'est très bien que les politiques s'occupent de la fracture sociale mais nous, que faisons-nous ? Que faisons-nous pour ces quartiers qui sont de l'autre côté du boulevard périphérique à Paris?
Il y a eu tout un travail de réflexion qui a abouti, avant 2001, à l'installation de quatre personnes dans un quartier de Bondy. Au départ, l'objectif était de mener des activités. Mais il y a eu un squat et il n'y avait plus de lieu. Le message qui a été reçu, c'est que la première chose à faire était peut-être tout simplement d'habiter au sein des quartiers, de devenir des habitants et de construire des relations de voisinage avec des gens de différentes nationalités. Essayer humblement là où l'on est de réduire la fracture.
FC : Comment l'affaire a-t-elle pris forme ? J'imagine que ce cheminement n'était pas évident.
JF : Pas du tout. Comme il n'y avait pas de local, on ne pouvait pas avoir d'activités. Alors on est allé vers les gens dans la rue, en porte-à-porte. Les habitants nous demandaient : « Qu'est-ce que vous venez faire ici ? » Les gens veulent quitter les quartiers difficiles et nous faisions la démarche inverse alors qu'a priori nous n'avions rien à y faire. C'est par un travail très concret d'aide et de rencontre plutôt que par des paroles que la confiance et l'amitié sont nées.
Un éducateur spécialisé qui avait entendu parler de cette expérience encore balbutiante s'est dit : « C'est là que je veux être. » Il a apporté son savoir-faire et l'association Le Rocher a été créée en 2001 autour de trois champs.
- L'éducation, parce que dans la rue on voit beaucoup d'enfants et de jeunes, parfois à des heures où ils devraient être à l'école ou couchés.
- Le soutien à la parentalité, parce que les relations tissées pendant deux ans, surtout avec des mamans, ont fait apparaître des besoins : comprendre les codes, comprendre l'environnement, apprendre le français.
- L'insertion, d'abord sociale : découvrir les codes pour pouvoir ensuite s'insérer pleinement dans la société, y compris professionnellement.
Un modèle fondé sur la présence
FC : Ces premières personnes s'étaient-elles donné une mission pour un temps limité ?
JF : Au début, toutes ces questions étaient sur la table. Une chose est vite apparue essentielle: qu'il y ait des rotations. Que nos membres viennent et repartent pour que nous ne restions pas seulement un « laboratoire de fraternité » figé, selon l'expression de l'aumônier du Secours Catholique. Il fallait créer des ponts pour transformer le regard car la fracture sociale tient en partie aux préjugés de part et d'autre.
Quand une deuxième puis une troisième antenne ont ouvert, nous avons mis en place des responsables d'antenne pour des missions de trois ans. Avec la naissance du service civique, des jeunes ont pu venir les rejoindre pendant un an. Tous habitent dans des logements sociaux pour être vraiment des voisins. Il y a aujourd'hui neuf antennes qui développent ces mêmes champs : lien social, éducation, insertion.
FC : Votre site parle tantôt de pauvreté, tantôt de précarité. Il cite 44 % d'habitants sous le seuil de pauvreté. Comment travaillez-vous ces deux notions ?
JF : Notre question de départ c'est la fracture sociale. En France, 5 millions de personnes vivent dans 1 300 quartiers prioritaires, un peu « parquées », pour de nombreuses raisons. Comment créer des ponts pour qu'elles puissent apporter tout leur talent à la société ?
La pauvreté se mesure. La précarité, non. C'est en discutant avec les gens qu'on découvre qu'ils ont un emploi à la journée, un logement insalubre, une voiture en panne… Nous sommes présents 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. Notre mode d'action n'est pas d'arriver avec des solutions mais de nous mettre au niveau de la personne et d'abord de tout faire pour qu'elle retrouve l'accès à sa dignité. Pour le dire autrement : qu'elle se sente aimée, qu'elle se sente aimable.
FC : Qu'elle se sente visible, aussi.
JF : Exactement. Dès qu'une relation d'égal à égal s'installe, quelle que soit la façon dont la personne s'exprime, quels que soient ses codes quelque chose se passe. Notre accueil est gratuit et inconditionnel. On ne demande rien pour entrer en relation avec le Rocher « je n'ai pas de projet pour vous, je suis là, à côté de vous » Alors ces personnes se sentent dignes. Elles commencent à poser des questions, à reprendre confiance. Elles ont des talents, des savoir-faire enfouis. Nous marchons avec elles.
L'engagement d'un couple aux Mureaux
FC : Nicolas-Jacques et Thérèse, pouvez-vous vous présenter ?
Nicolas-Jacques : Nous sommes mariés depuis seize ans et nous avons six enfants. Je suis ingénieur et j'ai travaillé treize ans dans l'agroalimentaire avant d'arriver au Rocher.
Thérèse : Je suis médecin généraliste. Nous habitions Caen et je travaillais en soins palliatifs à l'hôpital de Bayeux.
NJ : Pour partir, j'ai démissionné et Thérèse, qui était dans la fonction publique, s'est mise en disponibilité. Nous avons été envoyés à l'antenne des Mureaux, dans les Yvelines.
FC : Partir trois ans avec six enfants, c'est un défi incroyable. Comment cette décision a-t-elle mûri ? C'est important pour comprendre ce qui vous porte.
T : Notre aîné a eu de gros problèmes de santé pendant plusieurs années. Nous avions la tête dans le guidon. Puis une opération a vraiment amélioré son état. D'un coup, nous avons sorti la tête de l'eau et nous avons eu envie d'élargir notre cœur. C'est aussi lié à notre foi. Nous avions tous les deux ce désir de nous donner plus largement mais nous voulions un projet de couple qui soit bon pour les enfants.
Ce désir a mûri pendant un an. Nous ne cherchions pas quelque chose de précis, même si les quartiers et l'islam nous questionnaient. Nous avons alors rencontré un couple qui revenait du Rocher. La sécurité des enfants me bloquait un peu mais en vingt-cinq ans, il n'y a jamais eu de problème avec les enfants des responsables d'antenne. Et puis il y avait l'émotion : ce projet nous tenait vraiment à cœur. L'unité de vie nous attirait beaucoup, le fait de travailler ensemble, une vie de prière assez dense. Que tout soit lié, c'est cela qui nous a attirés.
FC : Vous posez vos valises aux Mureaux, qui n'est pas le quartier le plus résidentiel de la région. Et alors ?
NJ : Le Rocher nous loge dans un appartement HLM réservé aux responsables d'antenne, qui se succèdent depuis la création de l'antenne. Et ce sont les habitants qui vous accueillent. Le soir de notre arrivée, un dîner a été organisé, surtout par des habitants dont certains sont aussi bénévoles, avec des plats de leur pays. Ils nous ont dit : « Vous entrez dans la famille du Rocher. Vous êtes chez vous. » Ils ont l'habitude d'accueillir, avec ce cycle des volontaires et des responsables. On se sent vraiment dans une famille. C'est très, très marquant.
T : Ce sont les habitants qui nous ont appris à vivre dans le quartier.
FC : Après cet accueil chaleureux comment s'organise le travail ?
NJ : Nous avons un local tout proche, ouvert du mardi au samedi. L'idée est que les habitants s'y sentent chez eux : un baby-foot, un coin café, une sorte de salon et des salles pour les cours de français ou l'accompagnement scolaire. Notre appartement reste un lieu pour nous ressourcer en famille, Par contre dès qu'on est sur le palier, on se retrouve dans de grandes discussions avec les voisins ou en bas avec les jeunes du trafic.
T : Quand on pousse la porte vitrée de notre local, on entre directement dans le salon. Nous voulions que ce soit le plus chaleureux possible. Chaque jour, des personnes venaient pour toutes sortes de raisons : des problèmes matériels, des difficultés familiales, la solitude ou juste un café parce qu'elles s'y sentaient bien. Souvent, il y avait des questions administratives. Nous ne sommes pas des professionnels et nous ne remplaçons pas le service public : nous aidions à se connecter au compte CAF ou à prendre un rendez-vous puis nous orientions. Mais surtout, ce que les gens appréciaient, c'était l'ambiance, le côté familial.
NJ : Quand il y avait trop de monde, je proposais d'aller vers une autre structure d'accueil administratif. Beaucoup d'habitants me répondaient : « Non, parce qu'au Rocher, vous nous considérez au-delà de notre problème administratif. » Ils préféraient faire la queue ou revenir la semaine suivante.
Le Rocher dans son territoire
FC : Aux Mureaux, il y a environ 40 000 habitants et beaucoup d'associations. Avez-vous tissé des liens entre vous ?
NJ : Un tiers de la population, 15 000 habitants, vit en quartier prioritaire. Le tissu associatif est très développé, en grande partie grâce à la mairie qui prête des locaux, elle coordonne. Par exemple elle relie toutes les associations qui donnent des cours de français. Nous nous donnions des coups de main, quand nous avons eu à faire des travaux d'autres associations nous ont prêté leurs locaux. Une association qui voulait lancer de l'accompagnement scolaire est venue voir comment nous faisions. Et nous coorganisions des événements dans la ville.
JF : On parle beaucoup de ponts mais ils ne relient pas seulement les quartiers au reste de la France, ils se construisent aussi à l'intérieur des quartiers, avec les associations et les services publics. Avec les personnes vraiment désespérés, en grande difficulté et qui n'en peuvent plus, le petit pas de confiance qu'elles vous accordent est gigantesque. Elles se sont tellement fait avoir dans leur vie qu'un centimètre de confiance en plus, c'est un grand pas. Au début, j'ai mis du temps à le comprendre. On disait: «j'appelle pour toi, tu vas aller voir untel». La personne disait oui et elle n'y allait pas. Alors on va avec elle à l'emploi, dans une autre association, à la mairie, à l'école, à la police, à la banque. Petit à petit, toujours à côté d'elle, sans faire à sa place. Et un jour, c'est superbe : elle ne vient plus que pour être bénévole, prendre un thé et nous raconter quelque chose. Cela ne se fait pas en un jour.
La force du Rocher, c'est la fidélité. Quand Nicolas-Jacques et Thérèse sont partis, des habitants ont pleuré mais ils savent qu'il y a une continuité: « Ah, c'est toi le Rocher ? C’est d'accord. » Dans toutes les antennes lorsque quelqu'un arrive de l'extérieur on a du mal à savoir qui est du Rocher et qui ne l'est pas. C'est pourquoi nous n'aimons pas parler de bénéficiaires, nous parlons de « doubles bénéficiaires » car nous recevons autant que les habitants.
FC : Ce sont aussi des quartiers difficiles avec de la délinquance et de la drogue. Comment se passe la cohabitation ?
NJ : Il y avait un point de deal juste en bas de notre immeuble. Nous cohabitons avec eux au quotidien et nous les connaissons très bien. Chaque jeudi soir, je faisais le tour de rue et j'allais discuter avec les jeunes. Nous n'avons jamais eu de problème. Il y a des moments de tension lors des descentes de police alors il ne faut pas intervenir. Quand le lien ne se crée pas avec quelqu'un, on s'en va. Les tensions viennent de personnes sous l'emprise de la drogue ou de l'alcool mais pas d'une hostilité envers le Rocher. Les Mureaux restent assez sûrs par rapport à d'autres antennes comme Grenoble ou Marseille.
JF : Il y a tout de même des lieux, des moments, des règles à connaître que nous nous transmettons et que les habitants nous transmettent. C'est une vigilance permanente car des conflits entre bandes peuvent créer de la pression. Ce qui nous aide beaucoup, c'est que ceux qui sont dans le trafic savent que nous prenons soin de leurs petits frères, de leurs petites sœurs et de leur mère. Beaucoup sont d'ailleurs aidants : on a vu des volontaires emménager avec l'aide spontanée des jeunes du quartier, sans rien demander. Mais ils nous testent régulièrement pour savoir si nous allons parler.
FC : Vous avez évoqué votre foi. Quelle place les questions de religion occupaient-elles dans vos relations avec les habitants ? Cela a-t-il été un sujet ?
JF : Ce que je constate depuis douze ans c'est que les gens savent qui nous sommes. Nous sommes au service, dans une vraie tolérance au sens fort. Nous accompagnons 4 500 personnes par an, en grande majorité musulmanes. Beaucoup vont jusqu'à nous confier leurs enfants pour partir en camp. Affirmer qui l'on est, sans étendard et sans prosélytisme, rend les relations très belles. C'est cela, le laboratoire de fraternité : créer des relations fraternelles fortes, au sens spirituel. C'est ce qui est beau dans la loi de 1905 , quelles que soient nos croyances on peut trouver du commun et se respecter.
T : Nos locaux sont dans les salles paroissiales et les habitants savent que nous sommes chrétiens. C'était presque facilitateur. Pour beaucoup de personnes musulmanes qui viennent au Rocher il est difficile de concevoir qu'on puisse vivre sans Dieu. C'étaient plutôt les volontaires athées qui étaient questionnés. La religion tient une grande place dans leur vie quotidienne et cela ouvrait la discussion.
NJ : Ce n'est pas du tout un sujet. Quand des institutions publiques viennent nous parler de laïcité et voient comment nous fêtons la fin du Ramadan, le début du Carême ou Noël en allant les uns chez les autres tout naturellement, je trouve que c'est un bel éclairage sur ce que peut être la laïcité.
Une expérience de partage qui transforme profondément
FC : Qu'avez-vous tiré de cette aventure ? A-t-elle répondu à vos espérances ?
NJ : J'ai été ravi de travailler avec ma femme : cela m'a permis de la découvrir encore autrement. Professionnellement, j'ai travaillé avec des institutions publiques et privées, sur la recherche de fonds, avec des salariés, des volontaires, des bénévoles et avec le monde musulman. Je viens d'un milieu où j'ai beaucoup reçu et je venais pour donner en fait j'ai reçu énormément. Nous voulions redonner de la confiance aux habitants et ils ont fait grandir la mienne.
T : La réponse est difficile car nous venons de terminer et il nous faudra du recul. Mais ce qui m'a profondément touchée, c'est que pendant trois ans, toutes les relations ont été vécues très intensément. Jamais dans le superficiel, toujours dans l'authentique. C'était magnifique de voir les personnes s'ouvrir peu à peu. La plupart ont des vies très compliquées. Il y a beaucoup de blessés de la vie. Et j'ai vu à quel point une simple présence aimante peut changer les choses. Voir des habitants relever la tête, se remettre à sourire, se tourner à nouveau vers les autres… Nous avons eu la chance d'être témoins de ces transformations. On a l'impression que ce n'est pas grand-chose, que notre mission c'est juste d'accueillir et d'être sympa. Mais c'est un lieu qui fait du bien à tout le monde, à nous, à nos enfants et aux bénévoles que j'ai vu peu à peu ajuster leur regard.
FC : Vous parlez de s'ouvrir aux autres. Aujourd'hui, l'autre est souvent perçu comme un ennemi. Quand on se parle, on cesse de l'être et quand on se connaît, on peut même devenir amis. C'est essentiel.
L'organisation du Rocher et son écosystème
FC : Jean-François, pourquoi le Rocher a créé une fondation abritée par la Fondation Caritas.
JF : C'est une fondation abritante à taille humaine, ce qui compte. Jean-Marie Destrée qui dirigeait la Fondation Caritas nous a beaucoup apporté en conseil comme en amitié. C'est une fondation très bienveillante qui prend vraiment soin de ses fondations abritées et avec qui nous avons une cohésion de valeurs. Elle nous aide à collecter dans un contexte de plus en plus complexe mais aussi à rencontrer d’autres fondations et des gens très différents. C'est aussi pour cela que nous avons été candidats au Centre Français des Fondations pour dialoguer avec des philanthropes de tous bords autour de ce bien commun qu'est la philanthropie et l’envie de plus de justice. Notre fondation soutient essentiellement le Rocher et ses associations, désormais organisées en fédération.
FC : Quelques chiffres ?
JF : Un budget de 4,2 millions d'euros, une quarantaine de salariés dont les deux tiers en antenne, une quarantaine de volontaires en service civique par an, 80 à 100 stagiaires dont des étudiants de l'ESSEC en stage ouvrier et 1 500 bénévoles qui sont le socle de l'association.
Nous travaillons beaucoup la formation. Des couples comme Nicolas-Jacques et Thérèse sont formés et chaque antenne compte des travailleurs sociaux. En les écoutant, je suis toujours émerveillé car les situations sont souvent très complexes et peuvent blesser. Avec des profils très différents et un fort turnover, il faut vraiment prendre soin des personnes : accompagnement et coaching avant, pendant et après. Nous revoyons par exemple tous les volontaires lors d'un week-end de retour pour les aider à faire de cette expérience quelque chose dans leur vie.
FC : Pour vos 25 ans, vous avez fait une tournée hors de vos lieux d’action.
JF : Nous avons osé sortir. Avec le « canapé de la rencontre », nous sommes allés dans six villes, dont Bordeaux, Nantes, Marseille, Toulon et Versailles, aussi bien où nous sommes implantés comme là où nous ne le sommes pas. Cafés de rue, marchés, soirées : à chaque fois, trois binômes réunissant un habitant et une personne passée par le Rocher témoignaient qu'il est possible de se rencontrer et de s'apprécier. Ce n'est pas le monde des Bisounours, ce n'est pas toujours facile mais c'est possible.
De la force du couple à la fraternité
FC : Vous donnez l'impression que tout cela a été une promenade de santé. Pourtant il y a certainement eu des soirs où vous vous êtes demandé si vous alliez rester. Avez-vous eu envie de partir ?
NJ et T : Non. Nous étions vraiment heureux. C'était fatigant et intense mais nous étions heureux.
NJ : Si nous avons été solides, c'est parce que nous étions en couple et que l’on a puisé dans notre couple et la prière. Ce n'est pas un hasard si les responsables d'antenne sont aujourd'hui des couples. Pendant ces trois années, nous nous sommes ressourcés mutuellement. Il y a eu des choses dures, avec des habitants ou en interne. Pouvoir en parler à son conjoint nous a aidés à les traverser.
FC : Et maintenant ?
NJ : Mon contrat s'est terminé le 4 septembre. Dans quatre jours, je commence un nouveau travail dans une beurrerie-crèmerie près de Nantes, où nous habitons désormais.
T : Moi, je me laisse un peu de temps.
FC : Ce que vous racontez dépasse l'histoire d'un couple ou d'une association. La force que vous avez trouvée l'un dans l'autre, vous l'avez partagée avec tout un quartier.
JF : C'est cela, la fraternité, un lien qui n'efface pas les différences mais qui permet de se reconnaître, de se faire confiance et de vivre ensemble. Elle est le socle de toute relation sociale apaisée. Dans un monde qui se fracture, où la tolérance est mise à l'épreuve, ceux qui luttent contre les fractures sont plus que bienvenus.
Il est une évidence que l'on oublie trop souvent : la cohésion d'une société ne se décrète pas, elle se construit dans la durée par des présences fidèles et des relations d'égal à égal. Nicolas-Jacques et Thérèse ont puisé dans leur couple la force de tenir. Les habitants ont trouvé au Rocher un lieu où être reconnus. Entre les uns et les autres est née une fraternité concrète, faite de dîners partagés, de fêtes célébrées ensemble et de confiance gagnée centimètre par centimètre. C'est elle qui rend possible le vivre-ensemble. C'est elle qui, patiemment, répare les fractures.
FC : Merci à tous les trois.