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Par Chroniques philanthropiques par Francis Charhon - Publié le 30 avril 2026 - 17:00 - Mise à jour le 30 avril 2026 - 17:00
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Solidarité et lien social avec SOLAAL, la générosité du monde agricole

SOLAAL organise le don agricole pour lutter simultanément contre le gaspillage alimentaire et la précarité. À travers témoignages et retours d’expérience, cet entretien met en lumière un modèle solidaire au cœur des territoires.

Angélique Delahaye, présidente de SOLAAL, et Mathieu Bovon maraîcher bio à la Ferme du Coucou.
Angélique Delahaye, présidente de SOLAAL, et Mathieu Bovon maraîcher bio à la Ferme du Coucou.

 

  • Angélique Delahaye, vous présidez SOLAAL. J’aimerais revenir à l’origine du projet. Vous avez été agricultrice et engagée dans de nombreuses responsabilités professionnelles. Comment, en 2013, cette aventure est-elle née ?

 

Angélique Delahaye : SOLAAL s’est construite sur deux convictions très fortes. La première, portée par Jean-Michel Lemétayer, ancien président de la FNSEA et fondateur de l’association, était la lutte contre la précarité alimentaire. La seconde, qui venait de mon propre vécu, était la lutte contre le gaspillage alimentaire. Nous avons réuni ces deux combats en un seul projet.

Pour moi, il était insupportable que le travail des agriculteurs, qui a un prix, une valeur, une peine aussi, puisse finir broyé, enfoui ou jeté, alors qu’il a été produit pour nourrir. Et dans le même temps, nous savions qu’un nombre croissant de nos concitoyens ne parvenait plus à se nourrir correctement. Il fallait donc faire en sorte que ce qui ne peut plus être vendu puisse malgré tout remplir sa destination première : nourrir des femmes et des hommes.

 

  • Mais le monde agricole est déjà sous une pression énorme. Comment faire entrer un projet comme celui-là dans le quotidien d’exploitants qui sont d’abord préoccupés par leur survie économique ?

 

Il faut toujours partir de la réalité de la vie agricole. Quand on est exploitant, on vit dans une tension permanente. J’ai moi-même travaillé avec mon mari sur notre exploitation maraîchère, et je sais ce que cela veut dire, très concrètement, d’être pris dans la course à la rentabilité. On a les banques qui attendent, les fournisseurs qu’il faut payer, les salaires à assurer, les aléas climatiques, les fluctuations des marchés, les normes qui évoluent, les clients qui changent leurs exigences, les réglementations pesantes. Tout cela se cumule. Quand un lot ne part pas, quand un marché se ferme, quand le prix proposé est trop bas pour couvrir le coût du ramassage, du conditionnement ou du transport, l’agriculteur n’a ni le temps ni l’énergie de se demander comment il pourrait organiser un don. Je l’ai entendu cent fois, y compris chez moi. Mon mari me disait très simplement : « Je veux bien donner, mais je n’ai pas le temps de m’en occuper. Mon vrai sujet, c’est de sauver l’exploitation. »

C’est là qu’est née l’intuition fondatrice de SOLAAL : si l’on voulait que le don agricole existe réellement, il fallait le faciliter de bout en bout, être un intermédiaire utile, pas un donneur de leçons. Comme que je connaissais cette réalité que j’ai voulu construire un outil simple.

 

  • Il a aussi fallu convaincre Bercy de reconnaître ce don.

 

Oui, et cela n’a pas été simple. Jean-Michel Lemétayer avait cette conviction qu’un agriculteur qui faisait un don alimentaire devait bénéficier du même cadre fiscal que n’importe quel autre donateur. Il n’y avait aucune raison que son geste ne soit pas reconnu. Mais il a fallu mener une vraie bataille avec Bercy, expliquer la réalité agricole, la saisonnalité, la valeur d’un produit qui n’est pas vendu mais qui représente malgré tout du travail, du temps, des charges. Maintenant lorsqu’un agriculteur donne sa production à une association reconnue d’intérêt général, il peut bénéficier d’une réduction d’impôt correspondant à 60 % de la valeur du don, dans la limite prévue par la réglementation. Cette reconnaissance fiscale a pris du temps à obtenir. Elle a été essentielle, même si, dans la pratique, elle ne suffit pas toujours à elle seule à déclencher un don, surtout pour les produits à faible valeur unitaire. Le vrai moteur, cela reste l’engagement des agriculteurs. Mais il était juste que cet engagement soit reconnu.

 

L’agriculture productrice de sens et de solidarité

 

  • Mathieu Bovon, vous êtes maraîcher bio près d’Angers, mais vous venez d’un tout autre univers : la banque. Comment passe-t-on d’un monde à l’autre ?

 

Mathieu Bovon : C’est une reconversion complète. J’étais banquier, parisien, très loin du monde agricole. Et puis j’ai ressenti un besoin de sens de plus en plus fort. J’avais envie d’un métier plus concret, plus utile, plus ancré dans le réel. Je me suis donc formé à l’école d’agriculture d’Angers avant de m’installer à Corzé, à un quart d’heure d’Angers, en maraîchage bio diversifié.

Aujourd’hui, à la ferme du Coucou, Nous cultivons environ 1 à 1,2 hectare de légumes de saison, toute l’année. Ce n’est pas une grande surface, mais en maraîchage diversifié, cela représente énormément de travail. Je suis seul sur l’exploitation, avec un saisonnier chaque année. J’ai construit un modèle en circuits courts : j’ai créé une AMAP à Angers, l’AMAP du Quai, je fournis aussi des restaurants qui travaillent des produits locaux et de saison, ainsi que quelques petits magasins de producteurs. Et à partir de septembre, je passerai à 100 % en AMAP, avec deux AMAP au total.

 

  • Vous avez choisi le bio, dans un contexte qui reste difficile.

 

Oui, et c’est un métier exigeant. En bio, il faut accepter l’incertitude, accepter une part de pertes, accepter que tout ne soit pas parfaitement calibré ni parfaitement maîtrisable. On travaille avec les rotations, avec l’observation, avec l’équilibre global des sols et des cultures. Et si l’on veut vraiment réduire au maximum les intrants, il faut énormément de travail humain.

Il y a la fatigue physique, la charge mentale, la responsabilité du chef d’entreprise. Mais malgré tout cela, je ne regrette absolument pas mon choix. Je n’ai jamais été aussi heureux de me lever le matin pour aller travailler.

 

  • Sur une petite exploitation comme la vôtre, comment surgissent les surplus ?

 

Il y en a presque toujours. Parce que pour être sûr de pouvoir fournir mes AMAP et mes clients, je préfère produire un peu plus que pas assez. Ensuite, la demande varie. L’été, je produis beaucoup, mais c’est aussi le moment où les gens partent en vacances. L’hiver, il reste souvent des choux, des poireaux, des carottes. En ce moment, par exemple, j’ai encore pas mal de légumes au champ. Et comme je ne stocke pas en chambre froide, soit quelqu’un vient les récupérer, soit je finis par les broyer. C’est toujours difficile à accepter.

 

Organiser la solidarité à partir du réel

 

  • C’est dans ce contexte que SOLAAL intervient ?

 

Oui. Au début de mon activité, j’avais davantage de surplus, et j’essayais moi-même d’appeler des associations. C’était long, compliqué, souvent décourageant. Solaal m’a contacté, et j’ai tout de suite trouvé l’idée excellente. Aujourd’hui, il me suffit d’envoyer un message pour signaler ce que j’ai en surplus. Ensuite, le lien se fait avec les associations. Pour moi, c’est un vrai soulagement, parce que cela transforme un problème en solution.

 

  • Angélique c’est donc bien votre rôle : créer un lien entre deux mondes qui n’ont ni le même rythme ni les mêmes contraintes.

 

Angélique Delahaye : Exactement. Le monde agricole fonctionne au rythme des saisons, des marchés, des urgences économiques. Le monde associatif repose largement sur le bénévolat, avec d’autres temporalités. Il faut savoir parler les deux langages et trouver une solution réaliste pour chacun.

Concrètement, nous ne possédons ni entrepôts ni camions. Nous recevons une offre de don, nous la caractérisons, nous évaluons son volume, son urgence, sa nature, puis nous identifions la bonne association et la bonne solution logistique. Dix cageots de salade, deux palettes de fraises ou un camion de pommes de terre, cela ne se traite pas de la même manière.

Nous avons beaucoup progressé en nous régionalisant. Au départ, SOLAAL était très centralisée. Avec le temps, nous avons compris qu’il fallait être au plus près des territoires. Aujourd’hui, nous couvrons les douze régions métropolitaines avec douze associations régionales fonctionnant en réseau, et nous travaillons avec environ 880 antennes associatives d’aide alimentaire. Cette proximité change tout.

 

  • Et les résultats sont là.

 

Oui. En 2025, nous avons atteint l’équivalent de 14 millions de repas distribués, soit environ 38 000 repas par jour. Depuis la création de l’association, nous sommes autour de 80 millions de repas. Notre spécificité, c’est de travailler surtout du produit frais : fruits, légumes, œufs, lait, un peu de viande. Ce sont justement les produits dont les associations ont le plus besoin et qu’elles ont le plus de mal à obtenir.

 

Innover en permanence

 

  • Vous avez aussi développé d’autres formes d’action.

 

Le don agricole est par nature aléatoire, il dépend des surplus, des marchés, des accidents de production ou de commercialisation. Or la précarité alimentaire, elle, ne s’interrompt pas. Il a donc fallu imaginer des compléments.

Le premier, c’est le glanage solidaire. Après une récolte, il reste souvent dans les champs ou les vergers des produits parfaitement consommables mais non ramassés, parce qu’ils ne correspondent plus au cahier des charges ou parce qu’il ne serait pas rentable de renvoyer une équipe les chercher. Avec des bénévoles, on peut aller récupérer ces produits et les orienter vers l’aide alimentaire. Cela permet d’éviter le gaspillage, mais aussi de créer du lien. Les gens découvrent concrètement la réalité du travail agricole, sa difficulté, sa rudesse.

Le second dispositif, ce sont les parcelles solidaires. Là, il s’agit de terres temporairement inoccupées, détenues par une collectivité, une intercommunalité, la SAFER, ou parfois un propriétaire qui ne les exploite pas. Solaal obtient un bail précaire et fait cultiver cette parcelle par un agriculteur volontaire. Les coûts de production sont couverts puis le produit de la vente permet d’acheter des denrées agricoles du territoire pour l’aide alimentaire. La terre devient ainsi un support direct de solidarité.

Enfin, nous expérimentons les achats solidaires. L’idée est simple : les agriculteurs ne peuvent pas toujours donner, mais ils peuvent parfois vendre à prix réduit à l’aide alimentaire. Nous jouons alors un rôle de mise en relation. C’est une solution souple, qui rappelle une chose essentielle : les agriculteurs peuvent être généreux, mais ils doivent aussi vivre de leur métier.

 

  • Mathieu, ce que décrit Angélique, c’est aussi votre quotidien : l’adaptation permanente.

 

Mathieu Bovon : Oui, complètement. On ajuste sans cesse : à la météo, à la demande, aux cultures, à la trésorerie. On ne travaille jamais dans un système parfaitement stable. Dans ce contexte, avoir un outil comme Solaal est précieux. Un surplus n’est plus seulement une perte ; il peut devenir une aide pour quelqu’un. Et pour moi, il y a une vraie cohérence à voir mes légumes, produits en bio et localement, bénéficier aussi à des personnes en difficulté plutôt que d’être détruits.

 

La fragilité d’un modèle indispensable

 

  • Solaal elle-même doit aussi composer avec des difficultés financières.

 

Angélique Delahaye : Oui. Nous avons environ 2 millions d’euros de frais d’exploitation par an. Or notre modèle est un non-modèle économique, au sens où nous ne faisons pas de chiffre d’affaires. Nous recevons gratuitement les produits des agriculteurs et nous les redistribuons gratuitement aux associations. Nous ne prenons rien sur cet échange. Nous dépendons donc de financements publics et privés. Mais aujourd’hui, les soutiens publics diminuent fortement, y compris dans les territoires. En Pays de la Loire, par exemple, la suppression brutale de l’aide régionale nous a conduits à licencier une collaboratrice. Pourtant, nos équipes régionales connaissent le terrain, les agriculteurs, les associations elles trouvent les solutions et sont indispensables. Dans le même temps, les financements privés sont de plus en plus sollicités. Nous sommes comme beaucoup d’associations, sur une ligne de crête nous devons chercher des financements. Des entreprises et des fondations nous soutiennent mais il nous faut plus de partenaires.

Pour nous faire connaître j'ai créées les Journées du Nationales du don agricole au mois de septembre, où on met en avant la générosité du monde agricole et on monte un certain nombre d'opérations en région. Ça peut être des visites d'exploitation, des visites d'associations d'aide alimentaire, parce qu'il faut aussi que les agriculteurs connaissent leurs interlocuteurs pour créer des liens avec les associations d'aide alimentaire. Ça peut être des chaînes de dons, ça peut être des repas solidaires. Par exemple, il y a la Foire de Châlons-en-Champagne qui organise un grand banquet tous les ans. Et la collecte de l'argent de ce banquet permet d'acheter, en l'occurrence, de la viande parce que c'est un produit dont les associations disposent plus rarement en frais, et donc ils achètent de la viande pour les associations d'aide alimentaire.

 

  • Vous avez le soutien du ministère de l'Agriculture ? Ou la labellisation ?

 

Dans une toute petite mesure. Non. Le ministère qui nous soutient le plus fortement, est le ministère des Solidarités, qui a mis en place le Fonds Mieux Manger pour Tous, il y a maintenant trois ans, qui a permis de financer des opérations dans les régions et permis aux associations d'aide alimentaire d'avoir des moyens pour acheter des produits de qualité, du bio, des produits locaux dans leur territoire.

 

  • Ce que montre votre parcours à tous les deux, c’est que la solidarité existe aussi dans la difficulté et que les français sont généreux.

 

Angélique Delahaye : C’est sans doute cela, au fond, notre force : transformer des difficultés en utilité commune.

 

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