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Par DIFFUZ - Publié le 29 avril 2026 - 11:16 - Mise à jour le 29 avril 2026 - 11:48
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« Un tissu associatif qui va mal fait le lit d'une bascule vers l’extrême droite » – Martin Bobel (Le Mouvement Associatif)

Avec ses 20 millions de bénévoles, le tissu associatif s'affirme toujours plus comme un refuge démocratique et citoyen, en parallèle d'une fragmentation politique et d'une abstention grandissantes. Pourtant, la baisse des subventions publiques et leur « marchandisation » asphyxient aujourd'hui ces structures essentielles au lien social et aux solidarités. De quoi nourrir le sentiment d'abandon et la perte de sens dans le commun, qui font directement le lit du vote d'extrême droite, pointe le Mouvement associatif, à l'heure de prochaines grandes échéances électorales.

« Un tissu associatif qui va mal fait le lit d'une bascule vers l’extrême droite » – Martin Bobel (Le Mouvement Associatif)
« Un tissu associatif qui va mal fait le lit d'une bascule vers l’extrême droite » – Martin Bobel (Le Mouvement Associatif)

 

À l’heure d’une fragmentation politique et des niveaux d’abstention record, la vitalité citoyenne et démocratique de la France repose-t-elle aussi sur son dense tissu associatif ? Avec 70 000 associations créées chaque année, celles-ci réunissent aujourd’hui 20 millions de bénévoles et 2 millions de salariés, favorisant ainsi le lien social et les solidarités et répondant à un fort désir d’autonomie par l'action collective. 

Pourtant, malgré leur rôle grandissant dans la délégation de service public, et dans un contexte de montée des inégalités et de pression économique grandissante, l’État répond par la baisse continue des subventions aux associations, et une rigidification des leurs actions via la commande publique. « Ça ne tient plus ! » scandaient-elles ainsi collectivement, le 11 octobre dernier, pointant des risques de disparition

À la suite des élections municipales, et à l’approche de la Présidentielle, peut-on lier bonne santé du champ associatif et vote réactionnaire ? « Si l’on considère que l’extrême droite s'appuie sur un sentiment d'abandon et de déclassement, un tissu associatif qui va mal fait en effet le lit d'une bascule réactionnaire » acquiesce Martin Bobel, vice-président du Mouvement Associatif, qui représente une association sur deux en France et milite pour la création d'un fonds dédié, à l’image de ce qui existe pour les syndicats ou la presse.

 Si vous souhaitez mobiliser les citoyens autour de vos actions ou recruter des bénévoles, n'hésitez pas à vous inscrire sur Diffuz.com, le réseau des actions bénévoles créé par la Macif. Et si vous souhaitez être accompagné dans cette démarche, envoyez-nous un email sur contact@diffuz.com. 

Entretien réalisé par Pioche! Magazine, en partenariat avec Diffuz, by Macif.

 

  • Qu'est-ce qu'un tissu associatif en bonne santé ?

 

Martin Bobel : C'est d’abord un tissu associatif dont on se saisit. Plus de 70 000 associations sont créées chaque année par les citoyen·nes français·es pour faire ensemble. C’est ensuite un champ associatif qui détient les capacités d'action, c’est-à-dire des moyens financiers, ainsi qu’un cadre de de liberté et de l'engagement citoyen. 

C’est sur ces sujets que le bât blesse. Plusieurs secteurs associatifs nous disent leur difficulté à recruter des salariés. En cause, une perte de sens, et un salaire moindre que dans d'autres activités similaires privées lucratives. En parallèle, si l’on prend en compte le budget exécuté, le budget en cours et le budget voté, l'État a réduit de 40% ses subventions aux associations depuis 2024. C'est presque 4,5 milliards d’euros qui ont été coupés en trois ans, sur une enveloppe de 11,7 milliards d’euros.

Comme nous l’expliquons dans notre rapport au Conseil économique social et environnemental (CESE) [Renforcer le financement des associations : une urgence démocratique, 2024] un processus de marchandisation du secteur associatif dégrade enfin ces différents piliers que sont les financements, les libertés et l'engagement.

 

  • Pourriez-vous expliquer ce processus de marchandisation ?

 

Côté financement, la subvention se transforme grandement en commande publique. Du côté des collectivités, qui perdent des moyens en termes de fiscalité propre, les dotations de l’État orientent de plus en plus leurs dépenses. C’est la même chose dans le monde associatif. 

Notre instrument historique et politique, la subvention, est désormais pensée pour accorder des moyens de façon très descendante, par la commande publique, à des citoyens qui s’inscrivent dans des champs d’intérêts identifiés. D’un point de vue démocratique, il y a là une transformation du rapport entre l'État, les élus locaux et les citoyens organisés sous forme associative, dans une logique de plus en plus ordonnatrice.

 

  • Quels liens tirez-vous entre engagement associatif et vie démocratique, notamment à l'échelle locale ?

 

Le fait associatif précède la démocratie, et a minima le constitue, parce qu’il est l'endroit de l'engagement, du lien des individus les uns avec les autres. Il est une forme de constituante que notre société accorde à ses citoyens pour œuvrer dans la société, aux côtés du corps syndical ou de l'engagement politique. Et ici, vers toutes les fins, tant qu'elles sont républicaines et non dirigées vers le profit.

Le fait associatif détient, dans son essence, une capacité de résolution de la crise actuelle du pouvoir

Dans notre rapport au CESE, nous avons présenté une analyse statistique du lien entre l'intensité associative et le taux d'abstention ou de participation au suffrage. Nous avons observé une corrélation.

 

  • Peut-on considérer la hausse de créations d’associations par les citoyens comme un désir d’autonomie, de reprise de contrôle et de participation active à la vie de la cité ?

 

C’est notre objet du moment, car nous lisons aujourd’hui une crise du pouvoir. Nous pensons que les citoyens et les citoyennes se sentent de plus en plus dépossédés de leur capacité à avoir prise sur le monde qui les entoure, localement comme dans sa globalité. Cela nourrit des sentiments de désarroi, d'abandon, d'humiliation. 

Le fait associatif détient, dans son essence, une capacité de résolution. Car il a cette faculté à mettre les gens les uns avec les autres – dans notre jargon, on parle « d'associativité », c’est un peu la science du lien et du faire ensemble. Mais cela n’est possible que si son architecture de droit et de redistribution est préservée. 

Pourquoi peut-on aujourd'hui s'engager les uns avec les autres pour faire système, faire société, faire territoire ou communauté ? Grâce à un cadre de liberté et de moyens. Or, on observe que l'espace de l'initiative, de la prise de parole politique et de l'influence sur la vie quotidienne est de plus en plus contraint.

 

  • Les dernières Municipales montrent un vote réactionnaire très présent dans les communes de moins de 20 000 habitants. Est-ce que le tissu associatif y est en bonne santé ?

 

Nous n’avons pas fait d'analyse statistique à ce sujet. Nous assistons toutefois, ces 15 dernières années, à un phénomène de centralisation et de concentration des compétences locales. Nombre d’entre elles ont été renvoyées sur les intercommunalités ou aux organes de l'État. Cela peut interroger. Dans certaines zones rurales, face à des pertes d’activités économiques, de services publics, voire d’habitants, cela risque de construire des territoires administratifs peu adaptés à la réalité du terrain et aux besoins de proximité.

Les Français ont extrêmement confiance en leur maire justement pour ce besoin profond dans une humanité de proximité, et ce sentiment que l'on a prise sur le monde qui nous entoure. J’appelle très fortement à la vigilance quant à la réduction des pouvoirs de mairie, et globalement de notre organisation du pouvoir électoral en territoire. C'est ce dernier maillon qui nous permet aujourd'hui de tenir encore la rampe d'un cadre démocratique pas tout à fait dysfonctionnel.

 

  • Analysez-vous des modes de relations plus vertueux que d'autres entre certaines municipalités et le monde associatif ? 

 

Oui, assurément. Déjà, plus de 86% des élus locaux sont bénévoles. Il y a donc une corrélation directe avec le bénévolat de gouvernance du monde associatif : l'engagement dans la cité, dans la construction de notre vie collective. C’est quelque chose de fort. Or, ce qui fonctionne bien dans la relation entre les mairies et les associations, comme entre l’État et les élus locaux, c'est le temps de la concertation, et aussi la confiance. 

Pour un maire, il y a tout à gagner à faire vivre l'énergie de ses habitants,

C'est extrêmement important qu’il y ait  des marges de liberté, que puissent s'exprimer diverses opinions ou manières de faire, même lorsque l’on n'est pas d'accord. Il est nécessaire que ce cadre de confiance et de liberté soit là. Pourtant, nous assistons  au contraire à une rigidification du pouvoir.

 

  • Quel conseil donner aux nouveaux et nouvelles maires pour tenir cette logique de confiance et de concertation avec son tissu associatif ?

 

C'est un peu bateau, mais se rappeler que si tout seul on va plus vite, ensemble, on va plus loin. Notre humanité a profondément besoin du lien avec les autres. C'est existentiel. Pour un maire, il y a tout à gagner à faire vivre l'énergie de ses habitants, même lorsqu’elle ne va pas toujours dans son sens. Donc un, déployer la puissance collective pour faire société.

Deux, s’appuyer sur les associations pour faire face aux contraintes. Les contraintes budgétaires, pour lesquelles entraîner ses citoyens dans une construction collective amène plus de capacité d'action. Mais il y a aussi ce qui va nous arriver, qui est assez dystopique. 

La trajectoire climatique à +1,5°C sera dépassée, soyons clairs. Avec +4°C d’ici un siècle, et un quart de la population mondiale en zone létale, les déstabilisations systémiques vont être massives, inimaginables. C'est très important d'être déjà très, très collectif.

 

  • Peut-on corréler le vote d'extrême droite à un tissu associatif plus fragilisé ? 

 

Un tissu associatif mal en point est symptôme d'un retrait de pouvoir donné aux citoyens. De plus, nombre d'activités associatives financées par la dépense publique sont d'intérêt général et participent d'un service public au sens large, qui a été soit privatisé, qui s’est retiré ou qui était inexistant. 

Quand ces activités vont mal, des citoyens ont moins accès aux soins, aux gardes pour les enfants, aux temps collectifs, à l'accompagnement des aînés, etc. Donc, si l’on considère que l'extrême droite s'appuie sur un sentiment d'abandon et un sentiment de déclassement, en effet, on peut dire qu'un tissu associatif qui va mal fait le lit d'une bascule vers l'extrême droite.

 

  • Alors, une baisse des subventions aux associations contribue-t-elle à construire un vote d'extrême droite, peu importe les tailles de ville ?

 

En 1946, pour éviter le retour du fascisme, a été construit un système redistributif universel, principalement axé autour de la sécurité sociale, mais pas seulement. A aussi été développé un certain nombre de services publics, autant nécessaires à la reconstruction que conçus pour préserver les personnes les plus précaires d'une forme de déclassement, et leur permettre d’accéder au principe constitutionnel de dignité. 

La liberté d'association, c'est aussi avoir les moyens de l'action

À mesure que nous détricotons ces systèmes de solidarité, qui nous lient les uns les autres par la contribution mais aussi par l'accès universel au service, il n'est pas anormal de considérer plus fortes les chances du retour du fascisme. Avec plus de modération, le tissu associatif s'inscrit dans cette logique-là. Pour sa part de substitution du service public au sens large, et ce qu’il construit de lien social et d'une forme d'autodétermination par le bas.

Les citoyens s'organisent pour définir ce qu'ils pensent être le mieux sur un territoire donné pour une cause déterminée, un sujet mal traité. Cette capacité d'autodétermination a du sens. Quand on la retire, on crée une forme de désengagement, de lâcher prise.

 

  • Le Mouvement Associatif porte une proposition de création d’un fonds de dotation pour consolider le monde associatif, à la manière de ce qui existe pour les syndicats et les partis politiques. Pourriez-vous l’expliquer ? 

 

Notre constat est double. La part de financement public en direction des associations est très dépendante des aléas du suffrage, et cela met en difficulté la liberté d'association. Il ne faut évidemment pas substituer le suffrage, mais il manque une forme de garantie, et possiblement d'une forme de démocratie complémentaire. 

La liberté d'association, c'est aussi avoir les moyens de l'action. Lorsqu’est instaurée la liberté de la presse ou la liberté syndicale, on lui construit aussi ses moyens d'actions, fondés sur le système redistributif. Pour le monde associatif, les moyens d'actions présentent un certain nombre de limites. Des territoires entiers peuvent ainsi être dépendants d'un suffrage, et un changement électoral peut supprimer 94% des subventions du jour au lendemain. C’est l’exemple de la culture en Région Pays de la Loire.

Notre enjeu demain, c'est qu'une partie du financement public soit gouvernée différemment, avec plus d’entités de notre contrat social : associations, corps intermédiaires, élus… Ceci est encore en définition. Mais si l’on ne réforme pas la gouvernance, on peut toujours améliorer la technicité du financement public associatif, on risque de reproduire les mêmes problèmes.  

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