[MÉCÉNAT CULTUREL] L’argent inonde Notre-Dame

[MÉCÉNAT CULTUREL] L’argent inonde Notre-Dame
Bernard Hasquenoph, fondateur de Louvre pour tou·te·s, revient dans la rubrique de mécénat culturel qu'il anime pour Carenews, sur une triste actualité : l'incendie de la cathédrale Notre-Dame de Paris le 15 avril dernier et sur l'afflux de dons versé pour sa reconstruction. Cette mobilisation sans précédent commence à nourrir polémiques et questionnements.


 

 

L’instant de sidération passé, les braises encore brûlantes de l’incendie qui ravageait la toiture de Notre-Dame de Paris le 15 avril au soir, Pinault père et fils ont annoncé dans la nuit le déblocage de 100 millions d’euros pour sa reconstruction, via la société d’investissement familiale Artémis. François-Henri s’en  expliquait le lendemain dans la presse : « Cʼest une tragédie qui nous a tous bouleversés. Moi et ma famille, cela nous a pris aux tripes (...) Nous avons décidé, avec mon père, de réagir immédiatement et à notre échelle ». Au matin, la famille Arnault et le groupe LVMH, « solidaires de cette tragédie nationale », doublaient la mise, annonçant un don global de 200 millions d’euros, ainsi que la mise à disposition de leur personnel pour la reconstruction et la collecte de fonds. Puis, dans la journée, c’était au tour de L’Oréal de poser également sur la table 200 millions d’euros, répartis entre la famille Bettencourt Meyers, le groupe lui-même - ses 86 000 salariés, « tous émus par cette tragédie », souhaitant contribuer par ailleurs - et par la Fondation Bettencourt Schueller qui a rappelé son engagement de longue date auprès de la cathédrale par du mécénat musical. Depuis, suivant l’exemple des plus grandes fortunes de France, on ne compte plus les entreprises et banques, leurs dirigeants et fondations, souhaitant s’associer à l’élan national, de toutes les manières, en nature, compétences et numéraire.

 

Un record de dons pour la reconstruction de Notre-Dame
 

Une mobilisation éclair qui, en deux jours à peine, a approché le milliard d’euros, soit le triple du budget annuel consacré par l’État au patrimoine sur tout le territoire. De quoi créer un second effet de sidération. Chez les défenseurs du patrimoine de la petite association locale qui se démène pour réunir quelques milliers d’euros à Stéphane Bern déstabilisé par la situation. Rappelons que la première édition du Loto du patrimoine, qualifiée de « grand succès populaire », a rapporté  22 millions d’euros. Chez les organisations caritatives qui ont vu leurs dons baisser de 4,2 % en 2018, en raison notamment d’un changement de statut fiscal pour certaines d’entre elles. Les habitants de collectivités restent perplexes de voir leur édile voler au secours d’un monument à la charge de l’État, quand l’entretien du patrimoine local laisse à désirer. La Ville de Paris a ainsi sorti de son chapeau 50 millions d’euros, quand elle n’en consacre seulement que 80 sur 5 ans pour ses 96 lieux de culte. Chez toutes les personnes en difficulté, Gilets jaunes ou pas, qui attendent que leur sort s’améliore, avec le sentiment de n’être jamais entendues. Chez les politiques, de gauche essentiellement, qui accusent les grandes entreprises de chercher à se faire de la publicité sur le drame ou de profiter de la défiscalisation de 60 % permise par le mécénat aux entreprises. Sauf que, si celle-ci est un droit, elle n’est pas automatique, ni garantie, étant plafonnée à 0,5 % du chiffre d'affaires.

Une polémique nourrie par la maladresse de Jean-Jacques Aillagon, ancien ministre de la Culture mais aussi proche conseiller de François Pinault, qui proposait sur Twitter le soir du drame de « voter en urgence une disposition spéciale  ouvrant une réduction d’impôt de 90 % sur les dons qui seront  faits en faveur du grand chantier de restauration de Notre-Dame ». Pour couper court à tout soupçon, le 17 avril, un communiqué de François-Henri Pinault tombait : « La donation pour Notre-Dame de Paris ne fera l'objet d'aucune déduction fiscale. La famille Pinault considère en effet qu'il n'est pas question d'en faire porter la charge aux contribuables français ». Le lendemain, en assemblée générale d’actionnaires du groupe LVMH, Bernard Arnault, interrogé à ce sujet, déplorant « une fausse polémique », ne cachait pas son agacement. Il s’est déclaré non concerné par le dispositif de défiscalisation de son apport de 200 millions : « Je suis très clair, une partie de cette somme est donnée par la société familiale, qui n'a pas de chiffre d'affaires donc la loi en question ne s'applique pas. Concernant LVMH, elle ne s'applique pas non plus car la Fondation Louis Vuitton utilise déjà la loi mécénat ». Entre temps, le Premier ministre avait annoncé le vote rapide d’une loi pour encadrer légalement les dons pour la reconstruction de la cathédrale, en rendant le système plus incitatif pour les particuliers. Ceux-ci bénéficieront exceptionnellement d’une réduction majorée de leur impôt sur le revenu de 75 % jusqu’à 1 000 euros, contre 66 % normalement. Pour les entreprises, la situation reste inchangée, pour ne pas ajouter à la polémique.

 

Le patrimoine culturel français, victime collatérale ?

 

Pour réguler l’afflux des dons des particuliers également fortement mobilisés, après deux jours de relatif chaos qui a vu fleurir des cagnottes en ligne aux motivations plus ou moins douteuses, le Gouvernement a annoncé le lancement d’une souscription nationale et internationale, labellisant quatre établissements et fondations d’utilité publique accessibles via le portail www.rebatirnotredame.gouv.fr : la très sérieuse Fondation de France, l’omniprésente dans les médias Fondation du patrimoine, le Centre des monuments nationaux (établissement rattaché au ministère de la Culture qui exploitait commercialement les tours de Notre-Dame, sans participer à son entretien), et enfin la Fondation Notre Dame, liée à l’Église et présidée par l’archevêque de Paris, Mgr Michel Aupetit. Cette dernière organisation, de loin la plus discrète, est pourtant la plus engagée au chevet de la cathédrale. En 2016, elle a créé le Fonds Notre-Dame de Paris, sous l’égide de la Fondation Avenir du Patrimoine à Paris abritée en son sein, afin de recueillir des dons de particuliers et d’entreprises pour la restauration de l'édifice devenue urgente. Par un accord-cadre inédit signé en mai 2017 avec le ministère de la Culture, l’État s’est engagé à verser un euro par euro recueilli, à hauteur de 2 millions par an. Par ailleurs, devant la difficulté à mobiliser en France - ce qui est de triste ironie aujourd’hui -, le diocèse de Paris  a créé une fondation jumelle aux États-Unis : Friends of Notre-Dame de Paris. À travers ces actions pour beaucoup portées par des bénévoles, l’Église avait ainsi pu récolter 3 millions d’euros, permettant le démarrage de la restauration d’un arc-boutant et des seize statues entourant la flèche dont la restauration était, elle, assumée financièrement par l’État, statues déposées fort heureusement quatre jours avant l’incendie.

 

Devant cette mobilisation financière hors norme, qui rappelle l’élan déclenché en 1952 pour « sauver Versailles », la question se pose de l’affectation de l’éventuel trop-plein d’argent. Dérogera-t-on à la promesse du Premier ministre de réserver les dons exclusivement à la reconstruction de Notre-Dame ? Tant de monuments, petits ou grands, attendent leur tour, craignant d'être oubliés dans l'ombre de Notre-Dame.

 

 

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