[MÉCÉNAT CULTUREL] Michelin roule pour le musée Guimet

[MÉCÉNAT CULTUREL] Michelin roule pour le musée Guimet
Bernard Hasquenoph, fondateur de Louvre pour tou·te·s, signe pour carenews.com une rubrique mensuelle. À travers des chroniques étudiant quelques cas de mécénat culturel, Bernard Hasquenoph retrace l'historique des relations entre de grandes marques, souvent de luxe, et les institutions culturelles françaises. Croisant les problématiques de la philanthropie, du marketing, de l'image, du financement, du parrainage... ses récits sont au coeur d'une spécificité bien française, celle du mécénat culturel traditionnel, devenu nécessaire et omniprésent, parfois sans le dire, dans les musées, établissements publics, opéras, théâtres... Aujourd'hui, focus sur le mécénat de Michelin et de sa fondation d'entreprise pour le musée national des arts asiatiques Guimet.


 

 

Un plafond pyramidal décoré de près de 300 assiettes en porcelaine chinoise des 16e et 17e siècles ! Pour admirer cette curiosité, il faut se tordre le cou. Et se rendre à Lisbonne, au Palais dos Santos, siège de l’Ambassade de France depuis 1909. Autant dire que l’endroit n’est pas des plus accessibles. À Paris, le musée national des arts asiatiques - Guimet rêvait depuis longtemps de promouvoir cette merveille dont il avait supervisé la restauration en 1980. Pour ses grandes expositions ou ses activités sociales, le musée est accompagné par des mécènes parmi lesquels Total, longtemps Areva, des partenaires asiatiques comme la banque Nomura ou la fondation Sasakawa, mais difficile de trouver un financement pour un projet aussi pointu. Jusqu’à un heureux concours de circonstances que raconte Guillaume Ravaille, chef du service du mécénat et des partenariats internationaux du musée : « Fortement implanté en Chine, le groupe Michelin souhaitait soutenir un projet valorisant le patrimoine de ce pays qui soit également novateur et exigeant scientifiquement. »

 

En effet, en 2014, le célèbre fabricant de pneus annonçait son intention de doubler son activité en Chine, premier marché automobile mondial, où il possède plusieurs usines géantes. Aussi, quand la Fondation d’entreprise Michelin approcha Guimet en janvier 2017, le choix s’imposa de lui-même. D’autant que cette « salle des porcelaines » lisboète constitue un « témoignage inestimable des premiers échanges commerciaux et culturels entre la Chine et l’Europe ». De quoi plaire à un grand groupe industriel à l’ère de la mondialisation. Côté musée, c’est un peu le partenariat idéal puisque le projet inclut étude scientifique (ce qui est rare), campagne photographique, reconstitution 3D, exposition itinérante entre France, Portugal et Chine avec un catalogue en plusieurs langues. Le tout entièrement financé par Michelin, pour un montant non divulgué. Seul indice, la convention de mécénat signée en 2018 pour 3 ans faisait partie de la quarantaine de projets culturels soutenus par la fondation cette année-là pour 2,4 millions d’euros.

 

En s’invitant dans ce musée parisien, Michelin se savait-il en terrain conquis ? Le lieu ayant lui-même été créé en 1889 par un mécène et industriel : Émile Guimet. On a tendance à l’oublier, leur dénomination nous étant devenue familière, mais jusqu’au début du 20e siècle, un certain nombre de musées, créés par des collectionneurs ou à partir de leurs legs, portent leur nom. Déjà du « naming » en quelque sorte. C’est d’autant plus vrai pour Guimet qu’il s’agissait non seulement d’un patronyme, mais aussi d’une marque. Tout le monde connaissait alors le « Bleu Guimet », couleur artificielle découverte par son père. Le produit avait fait la fortune familiale grâce à ses nombreuses applications populaires (comme la lessive). Emile, héritant de l’entreprise, en assuma la direction et tout en la faisant prospérer, s’adonna à ses passions parmi lesquelles les antiquités égyptiennes et les objets asiatiques qu’il ramena de longs voyages, intéressé par leur aura sacrée. D’abord mécène de lui-même, il choisit de partager avec le plus grand monde sa collection, allant bien au-delà d’une pratique courante dans son milieu bourgeois. Après un premier musée créé à Lyon en 1879, il le transféra à Paris pour le rendre plus visible, dealant, en bon chef d’entreprise, avec les autorités. Il fit don à l’État de toute sa collection en échange de la construction, sur un terrain offert par la ville, d’un musée (dédié initialement aux religions et aux civilisations orientales) à son nom pour l’éternité, d’une subvention de fonctionnement pendant 40 ans et de son embauche à vie (sans salaire) au poste de directeur. C’est ainsi que le musée privé devint national. La conception qu’en avait Émile Guimet était novatrice pour la France. Soignant la scénographie, il s’agissait de rendre intelligibles les objets présentés, à des fins d’instruction. Inspiré du modèle américain, c’était aussi un centre de recherches et de publications, un lieu de conférences et de spectacles. Sa vision était celle d’« un musée qui pense, un musée qui parle, un musée qui vit », selon ses propres termes.

En 1904, le patron en lui n’étant jamais loin, il usait de la métaphore entrepreneuriale pour se souvenir du déménagement de son musée dans la capitale : « J’avais fait une sorte d’usine scientifique et je me trouvais loin de la matière première et loin de la consommation. Dans ce cas-là, on déplace l’usine. » Encore dans la même veine et toujours d’avant-garde, il développa l’institution comme il le fit pour ses affaires, en créant des annexes : « Les dons, les collections arrivent avec une telle abondance que le Musée, ainsi qu'une industrie prospère est amenée à créer des filiales, se voit forcé d'organiser des succursales en province. » Un manager à la tête d’un musée, bien avant l’heure…

 

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