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Par Carenews INFO - Publié le 9 juillet 2020 - 09:00 - Mise à jour le 15 juillet 2020 - 12:22
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Flore Berlingen : « À quoi ça sert de recycler, si ce qu’on recycle ne devrait même pas exister ? »

Le recyclage est-il devenu l’alibi du jetable ? Dans "Recyclage : le grand enfumage" (Rue de l’échiquier, 2020), Flore Berlingen nous explique en quoi le recyclage « se nourrit du jetable et contribue à perpétuer son utilisation ». Pour redonner à cette pratique sa juste place, la directrice de Zero Waste France préconise la redirection d’une partie des moyens aujourd’hui dévolus au développement du recyclage vers la réduction, le réemploi, la durabilité et la réparation de nos objets. Autant d’initiatives permettant de limiter en amont la production de déchets.

Crédit photo : Flore Berlingen.
  • À partir des années 60, dans les pays industrialisés, la quantité de déchets explose et ceux-ci changent de nature. Nous entrons dans une nouvelle ère, celle du jetable. D’où viennent ces nouveaux déchets ?

Il y a d’abord les plastiques à usage unique, soit tout ce qui vient remplacer des contenants auparavant réutilisables. C’est le basculement d’un système de consigne, avec lavage, vers un système d’usage unique. On assiste à un  afflux de déchets à l’ampleur inédite. Les collectivités n’avaient jusqu'alors jamais connu une telle quantité d’emballages à absorber. Dans les décennies qui suivent, de nouveaux types de déchets font leur apparition. Je pense par exemple aux textiles sanitaires (lingettes de nettoyage, lingettes cosmétiques...), qui sont commercialisés vers la fin des années 90. C’est à la fois la quantité de déchets qui augmente, et un nouveau flux de déchets qui fait son apparition, posant des problèmes spécifiques.

  • Pour faire face à ces nouveaux déchets, des filières REP (responsabilité élargie du producteur) sont mises en place. Quel est leur fonctionnement ?

Les filières REP sont mises en place parce que les collectivités tirent la sonnette d’alarme. Avant les années 90, en l’absence totale de filières de recyclage pour les emballages, l’ensemble part en décharge ou en incinération. Les coûts importants que cela génère pèsent alors de plus en plus sur le budget des collectivités locales. L’idée que les producteurs doivent être tenus responsables des produits qu’ils mettent sur le marché jusqu’à leur fin de vie, c’est-à-dire jusqu’au recyclage ou à l’élimination, commence alors à s’imposer. L’objectif est de réintégrer le coût de cette étape dans les charges des producteurs ainsi que des distributeurs et que la responsabilité élargie des producteurs se traduise concrètement, en espèces sonnantes et trébuchantes. C’est le principe pollueur-payeur.

Si cette responsabilité élargie du producteur a été intégrée dans la législation française et européenne assez tôt, dès 1975, elle a cependant tardé à se concrétiser. Aucun dispositif contraignant n'existait pour l'imposer. Des éco-organismes ont donc peu à peu été mis en place, avec pour mission de collecter des éco-contributions auprès des producteurs, pour ensuite les redistribuer aux collectivités locales et financer la collecte et le traitement des déchets. C’est ce dispositif qui a été choisi et qui est aujourd’hui majoritaire, mais il présente d’importantes limites, qui freinent la prévention des déchets, c’est-à-dire leur réduction à la source.

Selon l’Ademe, l’évolution des modes de vie et des habitudes de consommation en France a donné lieu à un doublement des quantités de déchets ménagers en quarante ans, soit 30,6 millions de tonnes en 2015. Le secteur économique, quant à lui, en a généré près de dix fois plus, soit environ 290 millions de tonnes la même année.

Pour tenter d’inverser la tendance, une loi anti-gaspillage pour un économie circulaire a été adoptée début 2020. Elle prévoit, entre autres, la fin de la mise sur le marché des emballages en plastique unique d’ici 2040, le remplacement de la vaisselle jetable de la restauration par de la vaisselle réutilisable, ainsi que la création de nouvelles filières REP pour prendre en charge de nouvelles familles de produits (jouets, mégots, couches et lingettes…).

  • Parmi ces limites, vous évoquez des logiques de conflits d’intérêt propres au fonctionnement des filières REP, qui finissent parfois par devenir représentantes d’intérêts de leurs entreprises-membres... Pouvez-vous nous donner un exemple ?

Zero Waste France a particulièrement travaillé sur la filière emballage, qui est l’une des plus importantes filières REP. La filière emballage est orchestrée par l’éco-organisme Citeo, auparavant Eco-Emballages. Nous avons pu relever plusieurs cas de conflits d’intérêts ou de pratiques servant davantage les intérêts des adhérents de Citeo, et de Citeo lui-même, que la prévention des déchets et l’amélioration du recyclage. Par exemple, dans le cadre des discussions autour de la directive sur le plastique à usage unique — directive qui avait pour objectif, et qui l’a atteint d’ailleurs, d’interdire les objets plastiques à usage unique les plus problématiques —, les plasturgistes, les représentants de l’agroalimentaire et de la grande distribution se sont organisés pour tenter de freiner la Commission européenne. Citeo s’est alors associé à un document de lobbying, demandant à la Commission de revoir ses ambitions... Ce n’est pas du tout le rôle d’un éco-organisme ! Quelques semaines plus tard, Citeo s’est à nouveau comporté comme un syndicat professionnel, en diffusant à ses membres des éléments de langage permettant de répondre à une émission de Cash Investigation, qui dénonçait les travers de la filière des emballages plastique. Citeo qui défend l’emballage plastique, ce n’est pas normal. Il se comporte comme un représentant d’intérêts de ses entreprises adhérentes, et ce n’est pas ce pour quoi il est mandaté par l’État. Citeo a une mission de prévention des déchets, mentionnée dans son agrément.

  • Faut-il réorganiser le secteur ?

Ça fait des années que le sujet de la réforme des filières REP est évoqué. Malheureusement, jusqu’à présent, ce sont de petites adaptations qui ont été proposées et adoptées. La loi anti-gaspillage pour une économie circulaire, adoptée en début d’année, propose certaines choses, mais ne touche pas au cœur de cette gouvernance. À Zero Waste France, nous sommes plutôt pessimistes sur le fait que les mesures actuelles puissent véritablement avoir un effet. Même si on améliore un peu le contrôle et la régulation, ce qui certes ne peut pas faire de mal, est-ce que ce sera suffisant ? Est-ce que cette autorité de régulation aura les moyens humains et financiers pour travailler sur ces filières et contrôler que tout se passe bien ? Est-ce qu’elle aura le portage politique suffisant pour faire pression sur les éco-organismes ? Car il ne faut pas oublier que le rapport de force est généralement en leur faveur, ces derniers bénéficiant pour la plupart d’une situation de monopole. Quand on est le seul éco-organisme d’une filière, que l’on contrôle tout le dispositif, les autorités publiques hésitent à hausser le ton car elles n’ont pas envie que toute la filière se casse la figure.

  • La recyclabilité en théorie n’est pas la recyclabilité en pratique : il arrive que de nouveaux matériaux ou assemblages soient mis sur le marché bien avant que les conditions de leur recyclage soient réunies.

En effet, de nouveaux types de plastique, soit disant performants, sont mis sur le marché alors qu’ils n’ont pas de filières de recyclage. Et on qualifie ça d’innovation ! Il n’est pas rare que des entreprises mettent des produits sur le marché sans se préoccuper de leur fin de vie. Elles se disent que quelqu’un d’autre trouvera la solution, et que quelqu’un d’autre paiera pour cette solution. Ça ne peut plus durer. Ce n’est pas du tout une approche responsable. La responsabilité consiste justement à prendre en compte tous les aspects de son produit, y compris sa fin de vie, et de les intégrer dès la départ dans le processus de conception.

Il n’est pas rare que des entreprises mettent des produits sur le marché sans se préoccuper de leur fin de vie.

  • Vous évoquez même un effet pervers du recyclage, le licensing effect, qui entraînerait une déculpabilisation quant à l’acte de jeter. De quoi s’agit-il exactement ?

Je me suis appuyée sur des travaux de chercheur·e·s [Monic Sun et Remi Trudel], montrant que le simple fait de savoir qu’on a la possibilité de recycler, ou que le déchet sera recyclé, nous encourage à consommer davantage de la ressource à notre disposition. Pour le dire autrement, la possibilité du recyclage incite à une forme de surconsommation. Cela se fait de manière inconsciente : puisque l’on associe le recyclage à quelque chose de positif, cela nous conforte et nous déculpabilise vis-à-vis de la consommation de la ressource. Du côté des entreprises, c’est un peu moins inconscient... Certaines utilisent délibérément le recyclage comme un argument de vente, nous poussent à la consommation en cherchant à nous déculpabiliser par le geste de tri. En l'occurrence, on peut carrément parler d’instrumentalisation du recyclage.

Puisque l’on associe le recyclage à quelque chose de positif, cela nous conforte et nous déculpabilise vis-à-vis de la consommation de la ressource.

  • Que penser des emballages 100 % biodégradables, qui ne semblent pas entraîner les coûts de recyclage que vous dénoncez ?

La question du recyclage peut également se poser pour ces nouveaux types d’emballage. Les opérateurs de recyclage les considèrent comme des perturbateurs de tri, parce qu’ils ne peuvent pas être facilement distingués des autres déchets plastiques. Est-ce intéressant malgré tout, comme alternative au plastique issu de la pétrochimie ? À Zero Waste France, nous ne sommes pas convaincu·e·s que ce soit une solution viable. Ces emballages nécessitent toujours une consommation de ressources, pour un usage qui est extrêmement court. Cela reste du gaspillage, une consommation que l’on aurait pu éviter. Les ressources biosourcées ne sont pas neutres non plus d’un point de vue environnemental, et peuvent entrer en concurrence avec d’autres usages des cultures agricoles, pour l’alimentation humaine ou animale par exemple. Certes, il s’agit d’un emballage biosourcé, mais cela reste à usage unique. Les emballages biodégradables ne règlent pas le problème.

  • Finalement, vous dénoncez un biais optimiste autour du recyclage, une surenchère autour de ses vertus qui nous fait oublier que le recyclage a un coût...

Quel que soit le matériau concerné, le processus de recyclage en lui-même consomme des ressources, rejette des polluants et des gaz à effet de serre. Ça ne veut pas dire qu’il ne faut pas recycler, mais il faut bien avoir en tête que c’est un procédé qui n’est absolument pas neutre d’un point de vue environnemental. La priorité doit rester la réduction des déchets à la source. C’est vraiment l’argument que je veux avancer à travers ce livre. À quoi ça sert de recycler, si ce qu’on recycle ne devrait même pas exister ? Des moyens énormes sont alloués au développement de technologies de recyclage de plastiques et d’emballages dont on peut questionner l’utilité sociale... Et à partir du moment où l’on consacre ses ressources à faire ça, on ne les consacre pas à mettre en place les choses qui permettraient de se passer de ces emballages. Les initiatives de réduction, de réemploi et de réparation, toutes ces choses qui permettent d’éviter la production de déchets en amont, ont elles aussi besoin de moyens.

Propos recueillis par Axelle Playoust-Braure

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