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Par Chroniques philanthropiques - Publié le 4 février 2020 - 15:43 - Mise à jour le 30 juin 2020 - 14:49
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[INTERVIEW] Le regard de Nicolas Hulot sur la philanthropie

Nicolas Hulot apporte sa contribution à la réflexion sur le rôle de la philanthropie. Dans ce texte qu’il a présenté lors d’un colloque de France générosités, il étudie le rôle, la place et l’utilité de la générosité dans le contrat social français. Nicolas Hulot jette un regard lucide sur les relations entre l’État et les philanthropes. Mais au-delà de ce lien, il met en perspective l’état du monde, ses fractures et les enjeux à relever qui sont une nécessité et une urgence basés sur la solidarité comme valeur cardinale. Bien évidemment, il lie les trois enjeux fondamentaux : écologique, économique, social.

Le regard de Nicolas Hulot sur la philanthropie. Interview pour le blog Chroniques philanthropiques
  • Comment voyez-vous le rôle de la philanthropie dans la société actuelle ?

Je pense qu’il y a deux humanités. Une humanité, peut être la plus visible, sans scrupule et qui est là pour accaparer le bien commun. Et puis il y a une humanité dont la philanthropie est une des composantes qui se bat au quotidien, pour essayer d’honorer les promesses souvent non tenues de la République : les promesses d’égalité, de solidarité. C’est une société discrète sans quête de reconnaissance mais qui comble les vides, qui crée, qui maintient, qui entretient, qui développe le lien social si important. C’est cette humanité qu’il faut écouter et qu’il faut entendre.

La générosité est un outil au service de valeurs, à commencer par une valeur cardinale, qui devra de gré ou de force être le fil guide du 21e siècle, la solidarité. Le 21e siècle, chacun le sent dans sa chair, sera solidaire ou ne sera pas. Cette société de l’ombre, entre 13 et 20 millions de bénévoles en France, qui partout, entretient la solidarité de proximité mais aussi la solidarité à distance. C’est cette France-là, cette société-là qui me maintient, je dirais, en vie. Dans ces moments où nous sommes tous traversés par une forme de doute, il faut garder à l’esprit que cette société-là, ces artisans de la solidarité du lien social, est beaucoup plus nombreuse qu’on l’imagine et c’est pour elle qu’il ne faut jamais baisser les bras.

  • Quels obstacles voyez-vous au développement de la philanthropie ?

La philanthropie a tendance à être ignorée notamment des pouvoirs publics. Ce serait, dans le contexte de délitement actuel, une erreur majeure que de l’affaiblir à un moment où le mécénat, au sens originel du terme, a tendance lui-même à être fragilisé. J’en fais l’expérience dans ma propre fondation. Quand nous avons démarré il y a 30 ans, il existait un vrai mécénat, sans autre contrepartie que simplement donner des moyens à l’intérêt général. Aujourd’hui c’est franchement beaucoup plus difficile de le rencontrer.  Et pour un euro donné, les nouveaux mécènes attendent un euro en retour. Or ce n’est plus du mécénat, c’est du sponsoring.

L’État qui devrait se réjouir que nous fassions des missions de service public que la République ne tient plus devrait nous encourager et ne pas fragiliser la générosité qui est un levier essentiel.

Je suis malheureusement bien placé pour voir combien de coups nous prenons depuis quelque temps. La fin de la réserve parlementaire, par exemple, qui permettait aux députés en région d’aider directement des associations, la réforme de l’ISF (Impôt de Solidarité sur la Fortune). Et puis cette nouvelle réforme qui regarde cette générosité comme une vulgaire niche fiscale avec, je trouve, une audace qui n’est pas loin d’être une forme d’ignorance. Faire cela, c’est ignorer une forme de réalité. Tout ce qui fragilise les outils, les moyens, la volonté de faire vivre cet impératif de solidarité au 21e siècle est un contresens de l’histoire.

  • Comment voyez-vous les changements de la société ?

La solidarité au 21e siècle n’est plus une option. Quelle que soit sa forme, quel que soit son visage, quelle que soit son échelle, parce qu’il n’y a pas de petite échelle dans la solidarité.  La solidarité est une condition si l’on veut maintenir, garantir et faire durer tout ce qui a de l’importance à nos yeux, tout ce dont nous avons hérité sans forcément nous être battus pour l’obtenir, des acquis civilisationnel et démocratique.

La solidarité a changé de substrat. Elle s’est déplacée d’un substrat purement dogmatique, idéologique ou de valeurs à une sorte de loi physique qui nous tombe dessus en début de 21e siècle. Je vais essayer de m’expliquer, car pour moi c’est très important et je pense que c’est une lecture que peut-être certains n’ont pas encore gardé à l’esprit.

Que s’est-il passé depuis quelques décennies dans notre univers ? Le monde s’est connecté avec une brutalité et une efficacité absolument inouïes. Par ce que l’on appelle la mondialisation, ce faux espoir qui nous a fait croire que nous allions partager, échanger, coopérer.

Et puis le monde s’est connecté par une prouesse technologique qui fait qu’il n’y a plus un endroit aussi éloigné soit-il qui n’ait pas une fenêtre sur le reste du monde. Mais si le monde s’est connecté, il a oublié l’essentiel pour l’instant : il ne s’est pas relié.

On aurait pu imaginer que nous allions pouvoir a minima réduire les inégalités quelles qu’elles soient : pas simplement les inégalités économiques mais aussi les inégalités d’espérance de vie, les inégalités d’accès à l’éducation, aux soins. Car chacun sait qu’aujourd’hui le déterminisme qui nous constitue vaut pour 40 % de l’endroit où vous naissez, pour 40 % de la famille dans laquelle vous êtes né et seulement pour 20 % pour votre mérite personnel.

Mais tant que ça ne se sait pas, tant qu’une femme en Afrique (pardon, je pourrais prendre un exemple dans notre territoire) ignore que son enfant va mourir d’une maladie dont on a le remède ailleurs, elle met ça sur le compte de la fatalité et elle s’incline. Même si ça n’enlève rien à son chagrin. Mais lorsqu’elle découvre qu’on a été capable d’apporter dans son village une bouteille de Coca-Cola mais pas un traitement anti-paludéen, vous ajoutez à l’exclusion un élément explosif qui est l’humiliation.

C’est ça qui change la donne au 21e siècle :  tout se voit et tout se sait. Les exclus ont vue sur les inclus. Et cette humiliation est insupportable et incompatible avec une espérance de paix. Voilà pourquoi la solidarité qui est un principe originel de l’évolution de la vie puisque la vie a été solidaire depuis des centaines de millions d’années est essentielle.

  • Et demain ? 

Comment peut-on construire un modèle qui partage, si on s’accommode d’un modèle qui épuise ou d’un modèle qui concentre ? 

Tout ce qui compromet, tout ce qui entrave, tout ce qui étouffe la solidarité est évidemment à bannir. C’est pour ça aussi que l’enjeu écologique, l’enjeu économique et l’enjeu social sont indissociables. 

Nous devons établir des règles communes pour faire vivre cette solidarité. Et en faisant vivre cette solidarité, comme le révélait Victor Hugo dans Les Misérables, nous ferons se développer cette vertu qui fait que « l’amour transforme le plus miséreux en héros de la vie ».

Propos recueillis par Francis Charhon 

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