Aller au contenu principal
Par Chroniques philanthropiques - Publié le 22 juin 2020 - 10:49 - Mise à jour le 24 juin 2020 - 10:17
Recevoir les news Tous les articles de l'acteur

Le don et la confiance au temps du Covid

Au moment où va s’ouvrir le « 19e Séminaire Francophone de la Collecte de Fonds 100 % digital » Antoine Vaccaro, président de Force for Good et du CerPhi, nous fait part de ses enthousiasmes toujours intacts et de ses interrogations face à des méthodes de collectes en pleine transformation. Entretien.

Le don et la confiance au temps du Covid. Interview d'Antoine Vaccaro par Francis Charhon pour le blog Chroniques philanthropiques
  • Antoine Vaccaro vous êtes un expert de la collecte de fonds pour y avoir consacré votre carrière et avoir suivi toutes les évolutions. Comment analysez- vous la période de pandémie si incroyable qui vient de s’écouler ?

En octobre 2019, préparant l’exposé d’une prochaine conférence sur le don en ligne, j’introduisais mon propos en m’interrogeant sur le recul que connaissait la collecte sur les plateformes de crowdfunding. Je demeurais, toutefois convaincu que ce creux n’était que conjoncturel et que la collecte digitale surperformerait.  Mais je m’interrogeais sur ce que serait l’événement déclencheur qui accélèrerait ce mouvement.

L’incendie de Notre-Dame aurait pu être ce déclencheur, si la flambée de générosité du grand public n’avait pas été éteinte par les méga dons promis par cinq milliardaires qui ont versé à eux seuls plus de 600 millions d’euros. 

Antoine Vaccaro
Antoine Vaccaro est président du CerPhi, institut d'études et de recherches sur la philanthropie et de Force for Good, boîte à outils des acteurs de l'engagement.

Je pensais alors, que la prochaine bulle de générosité d’une telle ampleur, ne gonflerait qu’à la condition d’une catastrophe immense : un accident nucléaire, un tremblement de terre dévastateur en Europe ou un conflit armé sur un de nos territoires. Un évènement qui surpasserait la « tragédie » de Notre-Dame. J’avoue n’avoir pas pensé un instant à cette pandémie ; n’est pas Bill Gates qui veut. Lors d’une intervention en 2015 il avait indiqué qu’il pensait que le prochain risque était viral et que l’on ne serait pas prêt.

Il avait raison. Nous avons pris de plein fouet la pandémie avec une urgence médicale majeure doublée du confinement. Après une période de sidération nous avons vu apparaître toutes les vulnérabilités de notre société le plus souvent connues mais invisibles. Un système de santé absolument débordé nécessitant des mesures exceptionnelles au dépend des malades « usuels » qui ne pouvaient plus bénéficier des services hospitaliers ou joindre leurs médecins. C’était aussi des centaines de milliers de personnes vulnérables qui se sont retrouvées dans une situation dramatique sans travail, sans abri sans nourriture.  Et cela dans notre pays économiquement avancé !  

Soudain la catastrophe n’était pas dans un pays lointain comme on en voit régulièrement pour lesquelles les Français se mobilisent beaucoup, mais à notre porte.

La réaction citoyenne a été à la hauteur de la situation. Elle a pris deux formes :

  • Une mobilisation massive des associations, des fondations, des entreprises pour répondre à ces besoins connus mais alors démultipliés. Même les organisations internationales : MSF, Solidarité, Première Urgence, MDM et d’autres ont dû intervenir en France avec leurs méthodologie « d’urgencier ».

  • Une collecte de don massive aidée en cela par des appels de grandes organisations comme la Fondation de France, le Collectif Urgence, Apprentis d’Auteuil et bien d’autres. 

  • Nous avons aussi vu une multitude de collectes « pear to pear » qui à travers des sites dédiés ont appelé à la générosité : cagnottes (Leetchi, Ulule, Kiss Kiss..), chatbots, pages de dons sur les réseaux sociaux (Facebook notamment), collectes commémoratives, etc. 

Une étude de France Générosités a montré que dans cette période les dons via internet avaient augmenté de 300 % à 600 % par rapport aux mêmes mois de l’année précédente.

Par obligation nous venions de rentrer de plain pied dans la collecte digitale seule possibilité offerte aux donateurs pour qu’ils s’engagent.

  • Que dire de toutes ces collectes ?

D’abord il me faut saluer l’engagement des Français qui a été incroyable. Il faudra voir en fin d’année quel impact cela aura sur la collecte globale des organisations, car toutes n’ont pas été à la même enseigne en fonction de leurs champs d’activité.

Puis je dirais : vive le numérique ! Mais le foisonnement et l’euphorie dans un tel moment n’est pas sans risque et nous devons nous interroger sur l’impact à terme de cette révolution. Toutes les collectes ont été faites de façon très libre, par des individus qui font appel à d’autres individus pour soutenir des actions souvent locales. Mais qui va vérifier l’affectation des dons ?

Pour moi cela soulève des questions importantes.

La confiance 

Le moteur de la générosité repose sur la confiance du donateur, dans la promesse qui lui est faite d’une bonne affectation des dons.  Cette chaîne de confiance passe par une totale transparence dans le circuit des dons. Les sites des organisations structurées permettent de voir à quelle action l’argent est donné. C’est un exercice délicat, qui nécessite une grande rigueur et de la technicité. Les nombreux acteurs de collecte utilisant une multitude de réseaux sociaux, sans filtre, ne peuvent pas toujours s’assurer des réalisations. 

Aussi la responsabilité de chacun est encore plus forte, compte tenu de l’atomisation des messages, des émetteurs aux récipiendaires.  Une illustration de cette problématique nous est donnée par les collectes personnelles à destination d’une cause d’intérêt général et les aspects fiscaux qui peuvent en découler. Un point d’alerte absolue concerne dans le pire des cas la non reversion des dons aux causes pour lesquelles la collecte a été organisée et aussi l’abus à la déduction fiscale. Par exemple, untel organise une collecte et il reverse en un seul mouvement de trésorerie cette collecte et en réclame un reçu fiscal à son seul profit.

Lors de cette période de confinement plus de 4 000 cagnottes ont été ouvertes au profit de tout ce qui touche de près ou de loin à l’impact dû au Covid-19, dans un manque de transparence et de régulation criante. 

À l’heure de cet entretien les pouvoirs publics ont décidé de demander aux plateformes de mettre sous séquestre les sommes collectées au profit de causes d’intérêt général, afin d’introduire des vérifications et des contrôles.

L’intermédiation en question

La question de l’intermédiation est d’autant plus actuelle que les nouvelles technologies donnent la fausse impression d’un dialogue direct entre les bénéficiaires du don et les donateurs. Elle laisse à penser que l’intervention des OSBL (Organisation Sans But Lucratif) devient un passage de moins en moins nécessaire, voire néfaste au profit d’une supposée fluidité et réduction des coûts. 

Cette petite musique devient un credo que les acteurs de ce nouveau système adoptent avec frénésie et peu de perplexité, d’autant que pour un public jeune seul compte la rapidité de la réaction face à une sollicitation. Ceux-ci trouvent souvent que les associations et fondations sont le vieux monde et que l’on n’a pas besoin d’intermédiaires. 

Nous ne devons pas être dupes du mirage de la fin de l’intermédiation du don, car elle n’a été que déplacée vers d’autres acteurs : ces plateformes de collecte sont des intermédiaires qui, pour la plupart, prennent aussi des frais de fonctionnement.  Mais elles ne donnent pas les garanties de transparence et de sérieux aussi solides que celles données par les associations et fondations qui subissent de très nombreux contrôles par divers corps administratifs. Elles n’assurent pas non plus l’instruction des dossiers de demandes et le suivi de la réalisation de l’action. 

Cette remise en cause de l’intermédiation via les OSBL est source de grands risques.  

Un autre sujet préoccupant est celui des fakes news

Nous sommes entrés dans une période ou le tri entre mensonge et vérité est de plus en plus difficile à faire. Un mensonge répété et diffusé dans une communauté est parfois plus cru qu’une vérité désagréable à entendre, « je crois plus volontiers ce que me dit ma communauté que les médias ou la presse ». Ceci peut entraîner un risque « réputationnel » portant une grave atteinte à l’organisation qui en est victime. Cela peut aussi avoir des conséquences importantes en stigmatisant des publics ou des causes : immigration, SDF, droits de l’homme, etc.

Le rôle des associations et fondations, qui conservent encore un taux de confiance élevé, comparé à celui d’autres instances d’intermédiation, leur dicte un devoir catégorique de lutter contre ces « fakes news » sur ces thématiques de moins en moins populaires. Et cela d’autant que l’on ne voit plus de grandes figures incontestées incarner aujourd’hui ces combats. 

  • Ne présentez-vous pas un tableau assez contrasté de l’évolution de la collecte voire pessimiste ?

Au contraire pour que l’évolution soit positive j’apporte à la discussion quelques points d’attention. Tous les nouveaux moyens de collecte ont fait l’objet d’une régulation progressive par la puissance publique et parfois par les acteurs de la collecte eux-mêmes, car ils savent que leur bien le plus précieux est la confiance.  

Donc loin de moi de remettre en cause les nouveaux moyens pour collecter, que j’appelle de mes vœux depuis des années. La transition du courrier traditionnel vers le numérique est inéluctable. Les deux méthodes cohabiteront encore car il est toujours des publics qui lisent le courrier plutôt que les mails.

Si nous sommes capables de limiter les risques énoncés ci-dessus, les collectes dédiées : anniversaires, obsèques etc. sur les réseaux sociaux ; les loteries solidaires via le web qui sont en croissance rapide, prendront le relais des méthodes de levée de fonds traditionnelles. De nouvelles formes originales comme l’appui d’influenceurs ou de « gameurs » apparaissent et sont porteuses d’espoir. Le numérique donne une capacité extraordinaire à ceux qui sauront être imaginatifs, ils prendront des parts de marché dans ce secteur de plus en plus concurrentiel. 

Les alliances sont aussi une voie d’avenir entre organisations, avec des entreprises, avec des acteurs publics comme les collectivités locales. Les actions pourront, de moins en moins souvent, se mener de façon solitaire.

Par exemple Novamedia, opérateur de loteries solidaires en ligne, dans cinq pays européens, qui a reversé au secteur associatif, en 15 ans, plus de 9 milliards d’euros et qui veut étendre son modèle à d’autres pays.   En France, 6 ONG se sont regroupées au sein d’un collectif Alliance urgence pour répondre aux urgences.

La structure Give Nation, par exemple met en place un système de blockchain sur les dons, dans le cadre de parrainages éducatifs, offrant ainsi une garantie de traçabilité des fonds, assurant au donateur que son don ne pourra être utilisé qu’aux fins indiquées dans l’appel à dons. Ainsi les blockchains peuvent avoir un apport considérable en matière de traçabilité des dons, à condition d’éviter la spéculation financière.

L’ensemble de ces initiatives de générosité repoussent toutes les limites, l’impératif étant de renforcer la sécurité et la confiance autour de ces collectes. Chaque donateur doit pouvoir trouver le moyen d’aider ce qui lui tient à cœur en toute facilité et sans crainte. Parions sur un avenir optimiste pour le financement des grandes causes, car les besoins seront de plus en plus importants pour répondre aux fragilités de notre société dans des secteur où l’État ne peut suffisamment intervenir. 

Propos recueillis par Francis Charhon 

 

Fermer

Inscription à la newsletter

Cliquez pour vous inscrire à nos Newsletters

La quotidienne
L'hebdo entreprise, fondation, partenaire
L'hebdo association
L'hebdo grand public

Fermer