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Par Carenews INFO - Publié le 19 février 2020 - 14:23 - Mise à jour le 19 février 2020 - 15:58
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Luc Jacquet : « Quand on veut faire un cinéma militant, le système actuel de droits d’auteur ne marche pas »

Le réalisateur oscarisé pour « La Marche de l’Empereur », également à l’origine de l’époustouflant « Il était une forêt », veut réinventer le modèle de la production cinématographique pour devenir maître de ses droits d’auteur. Pour financer ses films, il compte désormais recourir à la blockchain. En gardant toujours un objectif en tête : sensibiliser le plus grand nombre à la préservation de la planète. Rencontre avec un innovateur.

Crédit photo : Sarah Del Ben.
  • Quel est le problème avec le système actuel de droits d’auteur ?

Le système de financement du cinéma est devenu désuet. Lorsque je pars tourner en Antarctique ou au Pérou, je produis des quantités d’images de bonne qualité, mais je n’en utilise que 5 %. Pourtant, outre le film pour lequel je suis parti tourner, ces images pourraient me permettre de faire, par exemple, une exposition immersive dans un musée, d’initier des programmes pédagogiques, de fournir aux scientifiques des visuels dont ils auraient besoin pour leurs recherches ou leur communication, d’aller chercher des jeunes et de les motiver sur les réseaux sociaux, etc. 

Aujourd’hui, celui qui finance un tournage en vue de faire un long-métrage veut très logiquement bloquer les droits. De mon côté, cela m’empêche de faire ce que je veux des rushes. Quand on veut faire un cinéma militant, ce système ne marche pas. Donc le pari que je fais est de retrouver la maîtrise de mes droits sur un certain nombre de sujets liés au rapport entre l’homme et l’environnement. C’est pour cela que je suis en train de lever des fonds avec ma société Icebreaker, dans laquelle le gouvernement monégasque et la Fondation Prince Albert II ont pris des parts.

  • Vous levez des fonds pour racheter vos propres droits ?

Non, il s’agit davantage de fixer des règles du jeu avec les investisseurs pour l’avenir : ils vont toucher de l’argent sur les recettes nettes et brutes de mes films. En contrepartie, ils vont me permettre d’avoir la trésorerie nécessaire pour payer ce qu’on ne peut plus financer aujourd’hui au cinéma qui est la recherche et développement, un poste pourtant essentiel à la créativité. D’autre part, je pourrai maîtriser la production de mes films. J’ai la chance de produire des œuvres exploitables au cinéma, à la télévision et des expositions immersives. Je pense qu’une autre économie de ces médias est possible. 

  • Quel est votre regard sur le mécénat culturel ?

Partant du constat que les entreprises ont aujourd’hui besoin de communiquer sur les questions d’environnement, j’ai monté une ONG qui s’appelle Wild-Touch, qui existe toujours mais qui est en sommeil. L’idée était de financer des films difficiles à financer par ailleurs grâce au mécénat des entreprises. Mais ça n’a pas fonctionné. En tout cas, je n’ai pas su le faire marcher. Ce mécénat prend un temps infini, vous ne pouvez financer que des projets, pas la structure. Vous êtes aussi toujours à la merci d’un revirement de fortune ou d’un changement de responsable. Pour moi, ce système n’est pas pérenne. C’est pour cela que j’ai monté une société de production en allant chercher des acteurs du financement à impact et de la finance responsable. 

  • Vous souhaitez utiliser la blockchain pour fidéliser les spectateurs. Comment cela va fonctionner concrètement ?

C’est pour moi un outil de mobilisation. Lorsque les gens sortent du cinéma, il faut qu’ils puissent faire quelque chose de l’émotion qu’ils ont ressentie. On connaît tous les miles : c’est un système de récompense qui permet à l’usager qui voyage en avion de pouvoir ensuite acheter des billets ou prendre une chambre d’hôtel. Mais la comparaison avec le transport aérien s’arrête là. On peut imaginer qu’un spectateur achètera un token qui lui ouvrira le droit à une place de cinéma. L'idée, c'est qu'il conservera son token après la séance. Celui-ci aura une valeur : je saurai que cette personne aura vu le film. Peut-être aura-t-elle envie de soutenir une ONG qui fait du développement durable, de souscrire à un abonnement à un fournisseur d’électricité verte… Ce qu’elle a vu va déclencher un certain nombre de processus qu’elle va pouvoir matérialiser à travers le token, qui sera un marqueur identitaire communautaire. On s’est donné deux ans pour structurer cela.

  • Quels sont vos projets de films à venir ?

Les choses ne sont pas encore figées, mais mes cinq prochains films ont pour point commun le rapport de l’humain à la nature. On appelle ces projets « expéditions » car nous allons tourner sur une thématique donnée avec un storytelling différent pour capter des publics différents. Aujourd’hui, vous ne touchez plus les jeunes avec la télévision par exemple, et certaines catégories sociales ne vont plus au cinéma. 

De mon point de vue, il existe un public très intéressant qui fréquente les lieux de médiation et de culture scientifique. J’en veux pour preuve l’exposition Antarctica, que nous avons organisée au musée des Confluences et qui a attiré plus de 150 000 visiteurs. Et au-delà du nombre d’entrées, le public était très varié, de l’élite lyonnaise à des familles de banlieues qu’on voit rarement au cinéma. Tous venaient passer un bon moment ensemble. Le côté social de l’expérience est important pour moi : on ne travaille pas avec des casques de réalité virtuelle qui nous isolent. C’est quelque chose de très intéressant car c’est un public que j’ai envie de sensibiliser. Et que je ne peux le toucher que comme ça. 

Je prévois aussi de réaliser un film sur les Galápagos et l’évolution. Ça sera une fiction. Aujourd’hui, il y a une proportion impensable de platistes, la science recule. Une mise à jour est nécessaire auprès du grand public. Il faut remettre la théorie de l’évolution en lumière, car elle a été prouvée. Chacun doit comprendre comment la vie se crée, les mécanismes de l’évolution, et aussi qu’on ne peut pas indéfiniment violer l’espace dans lequel on vit sans qu’il y ait des conséquences. L’évolution est une proposition permanente, foisonnante, qui, à travers des mouvements infimes, va être capable de donner des choses aussi différentes qu’un requin-marteau, un requin-tigre, un poisson rouge. Tout cela mérite d’être raconté. Il faut aussi faire reculer une forme d’obscurantisme que je trouve extrêmement inquiétante. 

Un autre film va raconter les tribulations d’un fils partant sur les traces de son père qui s’est échappé du Goulag et qui va traverser tout l'Extrême-Orient russe pendant l’automne. Ça va être un road-movie en pleine nature consacré à une saison. Pour moi, conserver les paysages et ce rapport poétique à la nature est essentiel. Les paysages ont une valeur, qui est émotionnelle, évolutive et patrimoniale. 

  • Avez-vous toujours réfléchi à l’impact que vous aviez ou est-ce une réflexion plus récente ?

Objectivement, c’est le succès qui m’a fait comprendre ça. C’est quelque chose qui n’est pas simple à gérer. J’ai d’abord été écologue car j’étais passionné par la nature, puis j’ai fait des films car j’ai compris qu’on pouvait mélanger la science et l’émotion. Ensuite, j’ai été confronté à une chose inexplicable pour une personne : le succès. J’ai considéré que j’avais une chance infinie. Je me suis donc demandé comment capitaliser sur cette chance pour en faire quelque chose, car mon expertise scientifique me permettait de comprendre qu’on n’allait pas pouvoir continuer bien longtemps comme ça. Il m’a fallu du temps pour admettre qu’il y avait une proportion de gens intéressée par ce que je faisais. Maintenant, j’assume.

Propos recueillis par Hélène Fargues 

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