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Par Chroniques philanthropiques - Publié le 21 février 2021 - 17:59 - Mise à jour le 22 février 2021 - 16:17
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Philippe Jahshan, le grand timonier qui, à la tête du Mouvement associatif a rassemblé, modernisé et dynamisé l’organisation du monde associatif

Visionnaire, présent sur tous les fronts, Philippe Jahshan s’est battu sans relâche, pendant six ans, avec une force de conviction puissante, pour faire reconnaître le rôle des associations comme acteurs essentiels de la démocratie et du lien social. Il est de ces hommes et de ces femmes qui par leurs valeurs et leurs engagements soulèvent des montagnes et font bouger le monde pour notre bien commun. Respect et admiration ! Interview par Francis Charhon.

Crédit photo : DR.
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  • Philippe Jahshan, quand vous êtes arrivé à la présidence du Mouvement Associatif qui regroupe l’ensemble des coordinations associatives en France, quel était votre projet ? 

Depuis que je suis à la présidence du Mouvement Associatif, mon objectif a été centré autour de la question de l’intégration, de la cohésion, de la prise de conscience générale, collective et inter-associative, de la nécessité de se reconnaître en une famille. En effet, au-delà des différences et des diversités naturelles qui traversent la vie associative, comme elles traversent tout autre secteur, ou champ, ou organisation de la société civile, il faut progresser. Il n’y avait donc pas de raison que la vie associative ne continue pas à s’organiser. Les mondes associatifs ne s’organisent pas encore assez autour de ce qui leur est commun. C’était effectivement le premier objectif que de continuer à consolider la maison commune qu’est le Mouvement Associatif et de poursuivre le travail qui avait été porté par ma prédécesseure. 

  • Vous représentez combien d’associations ?

Aujourd’hui, le Mouvement Associatif, au travers de ses membres directs qui sont essentiellement des coordinations sectorielles et des fédérations associatives, au niveau national et régional, compte entre 600 et 700 000 associations représentées directement ou indirectement au travers des membres de membres.

  • Soit la moitié des associations françaises.

Absolument, c’est cela la réalité aujourd’hui, mais surtout c’est une grande partie des domaines d’actions couverts par la vie associative, et qui se sont donné des formes d’organisation collective, qui se retrouvent au sein du Mouvement Associatif. Elle est issue de l’histoire du Mouvement qui était auparavant la CPCA (Conférence Permanente des Coordinations Associatives). C’était le regroupement des coordinations, le regroupement des têtes de réseaux associatives. Partant de cela, j’ai travaillé depuis le début de mon mandat autour de deux axes :

Le premier, interne : se réformer, rassembler, faire mouvement. Cela notamment autour d’une réforme des statuts que j’ai conduite et fait aboutir en 2019, pour que le Mouvement Associatif ne soit plus seulement le regroupement des têtes de réseaux, avec une structure unique fondée sur la représentation verticale. Il s’agissait alors aussi d’intégrer une dimension plus horizontale en faisant place aux associations qui ne souhaitent pas être membres de fédérations, de coordinations, mais qui ont une légitimité de fait et que l’on ne pouvait pas accueillir avec nos anciens statuts. La réforme ne remet pas du tout en cause le fait fédératif. Au contraire, elle le protège dans les modalités de gouvernance de l’organisation, mais elle ouvre des espaces de participation à des associations nationales et régionales qui se reconnaissent dans le fait associatif et souhaitent faire partie de la maison commune qui défend l’intérêt de la vie associative et des associations d’intérêt général, quelles qu’elles soient. 

Puis, nous avons voulu solidifier le sentiment d’appartenance, créer le mouvement, faire mouvement. Nous avons aussi renforcé un certain nombre de textes fédérateurs, adopté une charte de principes en addition au Manifeste qui avait été adopté en 2016. Celui-ci pose trois éléments identitaires très importants dans lesquels l’ensemble des familles associatives se retrouvent. 

  • Quels sont ces trois éléments ?

La vie associative permet le lien social, la vie associative développe une économie humaine de proximité, donc sociale et solidaire, la vie associative est une force de vitalisation démocratique. C’est donc autour de ces trois bénéfices sociétaux que l’ensemble des acteurs du mouvement fondent leur engagement pour en être des incarnations dans leurs activités au quotidien.

Rassembler les acteurs associatifs

  • En fait, c’est une façon de revitaliser le mouvement et de répondre aux aspirations de la base ? 

Oui, très certainement, cela nous permet de mettre en lumière des questions qui ne sont pas toujours verbalisées :  que produit la vie associative ? Que produisent les associations dans le pays et à quoi servent-elles ? À quoi cela sert-il d’investir dans le développement de la vie associative ? Pour ce qui est des pouvoirs publics, il s’agit là d’un combat qui a constitué le second axe de notre action, dirigé donc vers l’extérieur. Tout le monde n’est pas convaincu par exemple, qu’il faille soutenir une politique spécifique dédiée au développement de la vie associative. Certains pensent encore que les associations sont très importantes, mais seulement secteur par secteur, politique publique par politique publique, et selon leur objet social. C’est une évidence, bien évidemment. Mais nous pensons aussi que le fait associatif en lui-même est essentiel.  

Investir dans le développement de la vie associative c’est-à-dire dans la capacité des citoyens à faire collectif, à savoir interagir, à entreprendre ensemble dans un but autre que la lucrativité, cela produit du lien social, une autre forme d’économie ; cela produit de l’émancipation individuelle et collective surtout, cela produit de la démocratie et fabrique de la société humaine en somme !  Pour nous, ces éléments, cumulés aux missions sociales des associations, justifient une politique dédiée, en particulier dans un contexte où les inégalités, l’exclusion, le délitement des filets sociaux ou l’isolement social s’accroît. 

C’est le grand chantier que nous avons ouvert avec le Premier Ministre en 2017, avec plus de 40 réseaux et fédérations d’associations. Il a abouti au rapport que j’ai remis à Edouard Philippe en juin 2018, constitué de 59 propositions organisés autour de trois chapitres structurants. On ne peut que constater malheureusement, le peu de traduction dont ce rapport a fait l’objet. Cela c’est tout le problème que l’on a aujourd’hui. Le sujet est majeur : 1,5 million d’associations, 20 millions de citoyens qui s’engagent, des bénéfices sociaux et économiques multiples, mais une absence de réelle politique interministérielle consacrée et attentionnée aux problématiques collectives que rencontrent les associations. L’approche uniquement sectorielle empêche de comprendre et de tirer le meilleur de ce que peut être la force du fait associatif notamment lorsqu’il se caractérise par l’engagement citoyen et la création associative.

  • Est-ce que finalement vous sentez qu’il y a plus de cohésion au sein du Mouvement Associatif ? Est-ce que vous avez surmonté les vieux clivages, est-ce qu’il y a désormais une volonté de coopération plus importante car on l’a compris, c’est indispensable.

Je crois, je l’espère. Mais les membres et l’avenir le diront mieux que moi. La réforme des statuts a été un exercice de confiance mutuelle entre les acteurs. Dire aux acteurs fondateurs du Mouvement Associatif, du mouvement de coordination : il va falloir ouvrir, accueillir d’autres gens, faire place à de nouveaux acteurs associatifs qui émergent... Les statuts actuels ne le permettent pas, nous devons nous transformer et ouvrir encore pour incarner la vie associative dans sa diversité, tout cela n’était pas si évident à mener, ni à accepter par les uns et les autres. Mais cela a été acté. Nous avons franchi un cap et posé un acte de confiance les uns vis-à-vis des autres, en interne, entre membres actuels, et vis-à-vis de ceux qui veulent rejoindre le Mouvement. Je pense qu’il y a une véritable conscience aujourd’hui qu’il faut sortir des guerres d’antan si l’on veut à un moment faire valoir des intérêts communs. Ceci est un exemple, il y en a d’autres, de la capacité à avancer ensemble ces derniers temps. Maintenant, tout cela doit continuer à être consolidé, nourri de projets collectifs, de vision partagée, d’ambition pour tous et chacun. La vie d’un réseau s’arrête toujours, si on ne prend pas garde à l’animer en permanence, à lui donner sens, à s’assurer que chaque partie se sent actrice du tout, et se sent en confiance avec le projet qui avance.

  • La question générationnelle a-t-elle jouée aussi ? Depuis quelque temps, on voit qu’il y a un grand renouvellement des dirigeants associatifs avec l’arrivée de jeunes qui ont une vision davantage prospective que défensive ?

C’est possible. Mais il y a aussi le fait de se trouver face à des difficultés grandissantes. Le monde associatif a été secoué depuis quelques années par des mesures qui l’ont touché de plein fouet dans son économie. Face à l’adversité, les gens se disent qu’ils ont intérêt à se regrouper L’enjeu a été de trouver les points de convergence, c’est-à-dire les questions qui traversent l’ensemble du monde associatif, et il est important de poser les bonnes questions si l’on veut que chacun se retrouve dans le Mouvement quelle que soit son étiquette. Il faut travailler sur les questions qui intéressent tout le monde. Savoir être producteurs des « communs » à la vie associative. Par ailleurs, j’ai aussi la conviction que, sans renier certains fondamentaux essentiels pour les associations, et les fédérations associatives, on ne peut se permettre de demeurer en position défensive quand tout bouge, quand tout se transforme. Il faut être en mouvement, impérativement, à défaut, on disparaîtra à terme

Une inquiétude pour le débat démocratique

  • Quelle est pour vous la situation du pays aujourd’hui notamment dans le contexte de crise sanitaire ? 

Je suis inquiet. Inquiet à titre personnel de l’état dans lequel nous sommes, et cela non seulement en France.  J’ai le sentiment que le débat public est dégradé, qu’il devient de plus en plus difficile d’être dans la nuance, d’être dans des débats apaisés et dans la vraie délibération où l’on s’écoute les uns les autres, où les avis contradictoires sont acceptés. L’ambiance est mauvaise de ce point de vue-là. Celui qui est dans la nuance se fait accuser de mollesse et celui qui est dans la contradiction est parfois rapidement mis dans des cases d’arrogance ou d’illégitimité. Il est vrai que l’on a le croisement à la fois du contexte sécuritaire avec le terrorisme, social et sanitaire. Cela provoque comme une onde de choc dans la société, avec des débats sans fin forcément face à un virus que l’on connaît mal.  Je suis parfois sidéré de la manière dont les discussions sont menées : tout est noir/blanc, on est pour ou contre… autour de cette question de la pandémie et autour des vaccins aujourd’hui…

  • C’est une société à 180 signes par Twitter et à une minute vingt sur des chaînes en continu !

C’est exactement cela ! C’est du pour ou du contre et il n’y a jamais rien entre les deux. Toutes les nuances sont en permanence écartées. Cela pèse évidemment sur la cohésion sociale, instille le doute et l’affrontement permanent, manichéen, et nourrit une crise de confiance. 

Cela pèse aussi sur la capacité de se parler. Cela devient donc un enjeu démocratique aussi car la vie démocratique se nourrit de débats, de contradictions et de controverses, et aussi bien sûr de respect mutuel. S’il n’y a plus que de l’invective, du pour et du contre et des désignations par le doigt de ceux qui sont dehors et ceux qui sont dedans en permanence, c’est la démocratie qu’on abîme. Ce phénomène me semble très inquiétant. En addition à cela, avec la crise sanitaire et le confinement, nous n’avons plus accès à tous les lieux de socialisation. Que l’on le veuille ou non, les cafés, les bistrots, les lieux de rencontre associatifs, sportifs, culturels où les gens se parlent, les gens se voient se rencontrent, créent du lien, nourrissent le corps social, évitent les pièges mortels de l’isolement de chacun et de tous. Comme c’est la première fois que nous vivons une telle expérience, je ne sais pas quelles sont les conséquences d’une société où les gens ne se parlent plus qu’à distance. Je pense qu’on ne les imagine pas. L’ambiance est donc à l’inquiétude. Aussi, je pense que pour faire face à ces enjeux, la vie associative a un rôle de premier ordre à jouer !

  • Une profonde altération du lien social, c’est cela ?

Oui, une profonde altération, en tous les cas à craindre. C’est le sens du texte que j’ai signé avec Laurent Berger qui est sorti dans Ouest France il y a quelques semaines, où nous alertions justement sur cette question du débat public et sur le rôle encore une fois de la vie associative, du fait associatif. Investir dans la cité, dans ce qui fabrique du commun, dans la création associative, c’est nourrir les processus démocratiques, c’est nourrir le débat social, c’est créer du lien social et c’est fondamental. Cela produit plus que du PIB, et c’est fondamental.

Faire vivre la confiance

Alain Mergier, qui est sociologue a montré dans une étude récente que dans la crise de confiance généralisée, il restait encore un élément de confiance qui était la vie associative pour une raison assez simple. L’activité des associations la plupart du temps est une activité de proximité, les gens voient ce que fait l’association, surtout quand elle vient les aider et donc cela crée de la confiance. 

Absolument, et c’est là où la crise actuelle est terrible pour les associations parce qu’elle tue ce qui fait le cœur de la vie associative.  C’est d’abord cela une association, ce sont des gens qui se mettent ensemble pour agir sur un sujet dont ils partagent l’intérêt. Tout cela on ne peut plus le faire, avec les salles qui sont fermées, les lieux de rencontres, les clubs qui ne fonctionnent plus, les théâtres associatifs qui sont arrêtés. Tout cela est arrêté.

Le sport, la culture…

Oui. Il est donc clair que cet agent de confiance qui est la vie associative, s’il est empêché d’agir et de travailler, risque d’ajouter à la crise que l’on connaît. Nous sommes dans un monde où le citoyen a l’impression que les décisions qui se prennent sont de plus en plus éloignées de lui, de son droit de vote, de sa capacité de citoyen. Le débat aujourd’hui sur les vaccins est totalement symptomatique de cela. On a l’impression que c’est une affaire gérée à des niveaux mondiaux et par des acteurs qui ont des moyens colossaux et sur qui le citoyen a le sentiment de n’avoir aucune capacité d’assurer un quelconque contrôle. Cela ne signifie pas que ces acteurs participent d’un complot généralisé comme certains essaient de le faire croire. Mais évidemment que dans ce contexte où les gens sont chez eux enfermés, où ils n’ont accès qu’à des réseaux sociaux, qu’à de l’information qui circule en boucle et alors qu’il n’y a plus aucun lieu de débat apaisé, nuancé, contradictoire, et aucune capacité de contrôle démocratique, des voix s’élèvent avec beaucoup de défiance et tous les délires sont possibles dans ces cas-là.

La vie associative en danger

Nous sommes dans une société de défiance, c’est très clair. Les associations ont été elles-mêmes très frappées par la crise du COVID puisqu’il y a une mortalité élevée. Vous avez estimé à 30 000 le nombre des associations qui pourraient disparaître. Les mesures gouvernementales qui ont été prises dans les différents plans de relance et autres vous paraissent-elles satisfaisantes pour le monde associatif ? Quel est votre sentiment sur ce qui mériterait d’être renforcé ou non, quelle serait votre demande éventuellement ? 

Beaucoup de choses ont été mises en place, parfois dans la douleur, parce qu’il a fallu beaucoup temps entre le mois de mars et la rentrée de septembre et le deuxième confinement pour faire accepter un premier objectif : le fait que l’ensemble des associations aient accès au soutien de droit commun, c’est à dire au soutien à l’économie en général. C’était un premier axe très important. Nous avons eu gain de cause et il faut reconnaitre de ce point de vue-là le ministère en charge de la vie associative et plus récemment le secrétariat à l’ESS ont fait ce qu’il fallait à Bercy pour débloquer les choses. Ainsi, l’accès au fonds de solidarité est possible, comme l’est l’accès au chômage partiel et le report de charges. Pour obtenir tout cela, il a fallu se battre pied à pied parce qu’il n’était pas naturel pour l’administration, pour Bercy et pour un certain nombre d’acteurs, comme par exemple BPI, de reconnaître que les associations font partie de l’économie du pays.

  • Elles ne sont pas reconnues comme acteurs économiques ?

Ce point est crucial et nous sommes bien dans un problème de culture. L’économie, c’est faire du commerce et être lucratif. Alors que non, l’économie n’est pas que cela ! Il y a eu une bataille aussi culturelle, nous l’avons remportée et nous avons été soutenus par ceux qui au gouvernement s’occupent de nos sujets. C’est une très bonne chose. Il y a aussi un engagement du gouvernement qui était important, avec notamment une note circulaire du Premier Ministre qui est sortie pour maintenir l’ensemble des subventions accordées sur l’année 2020, même si les projets étaient arrêtés. Cela aussi est important, nous l’avons demandé très fortement et cela a été fait ; là aussi on s’en est félicité. Il y a eu récemment des nouvelles mesures sur l’emploi en renforçant les moyens pour les parcours emplois-compétences, c’est à dire les capacités d’embaucher pour les associations. Ce ne sont pas tout à fait les emplois aidés, mais ce n’en est pas loin. De nouveaux moyens ont été apportés sur cette question et 30 millions débloqués pour les petites associations employeuses qui ont entre un et dix salariés très touchées par la crise. Des choses ont donc été faites pour permettre de tenir. 

Mais cela ne suffira pas. Nous avions aussi insisté pour ne pas être uniquement dans des mesures d’urgence indispensables pour tenir la maison mais aussi pour penser la relance. Et dans le Plan de Relance en l’occurrence, il y a très peu de choses qui soient dédiées au développement associatif et à la relance de l’économie associative. Et nous revenons au même problème : la seule lecture de la relance par les politiques sectorielles.

  • Cette question n’est-elle pas une question d’ordre général, parce que l’on voit bien qu’il y a beaucoup de mesures qui proviennent de Bercy. Elles sont donc vues avec un angle fiscal. Ne considère-t-on pas le monde associatif comme une dépense et non pas comme un investissement ? 

C’est malheureusement probable. C’est pour cela qu’il est essentiel de faire valoir ce que produit la vie associative en matière de valeur sociétale, de lien social, de démocratie et aussi pour le PIB, parce que l’on produit quand même 4 % du PIB national et l’on crée des emplois. Tout cela est bien sûr plutôt vu comme une consommation de moyens publics qui ne rapporte rien. Or c’est complètement faux.

  • C’est assez curieux parce qu’il y a un double mouvement. En même temps on voit toutes les entreprises qui développent beaucoup plus la RSE, d’autres deviennent des entreprises à mission. Elles considèrent qu’aux comptes il faut rajouter la plus-value sociale. En parallèle, le monde associatif est essentiellement traité en dépenses, alors que c’est l’endroit de la plus-value sociale qui n’est pas quantifiable en termes d’argent. Et encore, lorsque l’on fait du lien social, de l’accompagnement,... Il y a même une valeur économique à terme puisque les gens n’ont plus besoin de chômage, ni besoin de rester chez eux avec de l’assistance, etc. Donc il y a une forme de vision paradoxale. 

Absolument, on assiste de plus en plus à la reconnaissance pour les entreprises de l’économie lucrative d’une comptabilité extra budgétaire, de la meilleure prise en compte de leurs retombées sociales et environnementales et pour le monde associatif cela reste un sujet au point mort, alors que c’est au cœur de notre affaire. De plus en plus la lecture de l’économie nationale prend en compte la RSE du secteur lucratif, il faut impérativement reconnaître et travailler de la même façon sur le secteur associatif….

Renforcer la reconnaissance des acteurs de la philanthropie, faire alliance

  • C’est-à-dire que l’on assiste à une situation à front renversé… 

C’est exactement cela. Mais il y a un risque : c’est que demain toute l’économie lucrative puisse se prévaloir de tout cela et au final revendiquer les mêmes avantages fiscaux que l’économie non-lucrative, alors que le capitalisme, même avec une haute responsabilité sociale et environnementale, n’a pas le même point de départ entrepreneurial, les mêmes finalités, ni les mêmes retombées, que l’économie associative non-lucrative ou l’économie sociale et solidaire plus globalement.

On parle depuis quelque temps de la reconnaissance par le et le(s) gouvernement(s) du fait associatif et plus largement de toute l’activité philanthropique avec ses différents acteurs, les associations, les fondations, les donateurs, les bénévoles. Il y a eu il y a quelques jours, une conférence avec les quatre présidents de coordinations chacun dans son secteur, avec une volonté là aussi, comme vous l’avez fait au sein du Mouvement Associatif, de dépasser les effets sectoriels pour essayer de parvenir à une vision commune de la reconnaissance du monde de la philanthropie. Ce n’est pas toujours facile car les cultures sont différentes, mais la démarche vise à au moins dépasser ses différences pour disposer d’une plateforme qui à un moment donné, comme par exemple, l’élection présidentielle, permettrait de montrer que la reconnaissance d’un secteur philanthropique chargé de s’occuper des gens, avec plus de citoyenneté, plus de lien social serait nécessaire aujourd’hui plus qu’avant. C’est compliqué mais n’est-ce pas nécessaire ? Que pensez-vous de cette démarche ?

Je ne sais pas si de notre côté nous l’exprimerions exactement comme cela. C’est le terme de « secteur » qui peut être discuté. Je pense que la reconnaissance et le renforcement des politiques de soutien à la philanthropie et de tous les acteurs qui la pratiquent est essentiel. Aujourd’hui elles sont insuffisamment développées. Nous, nous regardons cela sous l’angle de l’économie associative, c’est-à-dire que nous considérons qu’il y a un besoin de favoriser tous les engagements et tous les types de financements qui nourrissent l’intérêt général et les actions d’intérêt général. Donc oui, la promotion des financements et de la philanthropie est importante, mais il est important de conduire en même temps le développement des financements publics. Le risque, à défaut de cela on le sait bien, c’est que la philanthropie et le financement privé ne soutiennent pas de manière équitable, toutes les causes et les financements associatifs ; ce qui est normal en soi car ce sont des choix privés qui vont se faire selon les secteurs. Toutes les associations n’ont pas non plus les mêmes capacités à mettre en place des partenariats avec les entreprises, ou mécènes, ni à attirer les donateurs privés. Il faut donc accompagner les associations dans cette démarche, faciliter et inciter davantage.

Il y a des marges importantes encore à gagner sur ce terrain.

D’autant plus que, si l’on considère globalement les dons, le secteur philanthropique représente très peu de chose dans l’ensemble des recettes du monde associatif, environ 5 %. 

  • Oui, ce sont 7 milliards d’euros dont 60 % dans le budget de l’État, ce n’est rien du tout. Mais lorsque vous parlez de la question du « secteur », y a-t-il selon vous, une discussion productive à avoir pour régler les problèmes de terminologie, d’idées ? Y-a-t-il pour vous une nécessité d’évoluer sur cette question du « secteur » pour une fois encore se trouver en force devant l’État, et en force homogène ?

Moi, je parlerais plutôt d’alliances, ce qui me parait très important. Et c’est pour cette raison que nous nous sommes engagés par la Coordination Générosités notamment dans la relation avec les trois autres organisations partenaires parce que nous avons à défendre des intérêts communs, c’est certain. Nous gagnons beaucoup à avancer ensemble, et c’est essentiel de continuer à travailler le sujet ensemble, à partager les pratiques dans la philanthropie pour peser collectivement. Car effectivement on l’a bien vu, quand il y a des réformes de la fiscalité du don c’est indispensable de parler d’une voix. C’est là l’objectif, c’est clair et nous en avons besoin.

S’engager dans une position offensive

  • Mais n’avez-vous pas aussi besoin d’anticiper les prochaines crises, c’est à dire de faire véritablement reconnaître tout ce secteur ? L’idée étant de ne pas toujours se trouver en position défensive quand des nouvelles mesures sont prises, parce que vous perdez à chaque fois, car elles ne s’inscrivent pas dans une politique générale.

Oui, je suis d’accord. Je pense même que l’on a besoin d’être beaucoup plus proactifs. Jusque-là nous avons été plutôt réactifs et donc acculés à des réactions défensives. L’alliance est effectivement utile pour préparer l’avenir et même pour être force de proposition afin de concevoir ce que doit être une politique de développement et de soutien à la philanthropie, comment elle doit être promue, comment elle doit être organisée. Ce sont des sujets essentiels et il est important que nous soyons force de proposition plutôt que de nous faire imposer les choses.  En cela il est très important qu’il y ait cet espace de dialogue. 

Investir sur l’avenir

  • Ne serait-il pas bon que vous sortiez de l’image d’un secteur de quémandeur pour renvoyer celle d’un secteur d’investisseur ? 

Tout à fait. J’avais proposé à Admical en plein milieu de la crise sanitaire au printemps, de penser à une forme de fonds de solidarité, un fonds de sauvegarde de la vie associative, entre nous, en travaillant ensemble, en fédérant les forces et les moyens du mécénat et de la philanthropie, en essayant d’avoir des mécanismes à notre niveau. Nous avions posé cette idée-là, mais notre problème à tous, je crois, c’est que ces affaires-là demandent beaucoup d’investissements de temps et que nous sommes des têtes de réseaux insuffisamment dotées en ressources humaines et en capacités. Nos combats sont tellement nombreux que ces sujets-là avancent à un rythme insuffisamment rapide, faute de temps.

  • Mais si vous décidiez de poursuivre sur cette voie du collectif, sur des objectifs communs, un groupe de travail ne pourrait-il pas trouver auprès de certaines fondations ou d’entreprises, un financement spécifique pour vous aider à le faire ?

C’est à étudier, oui. Il faudrait effectivement trouver des moyens pour un ou deux postes dédiés et des personnes rémunérées pour cela. La Coordination Générosités se penche sur cette question parce que la réalité aujourd’hui c’est qu’elle ne dispose d’aucun secrétariat, donc cela vient peser en plus sur nos salariés qui sont déjà très occupés. 

On pourrait sans doute essayer de peser pour que des financements soient trouvés ici ou là dans le réseau philanthropique. Ainsi on pourrait utiliser ces moyens pour un secrétariat permanent. Vous avez raison. 

Un mot de la fin ?

Deux grandes préoccupations. L’arrivée du projet de loi contre le « séparatisme » en France pèse sur le monde associatif en général. Je trouve que l’on a changé de logique. C’est la même chose que pour les ONG sur le terrain et pour le monde humanitaire. Nous sommes les premières victimes du terrorisme. La vie associative en France est aussi une victime de l’entrisme par exemple et des complexités que peuvent rencontrer les associations sur le terrain. Donc plutôt que de considérer les associations comme des présumées coupables et de leur demander un surcroît de contrôles et de redevabilité, il faut les aider, et au contraire, les considérer comme les premiers remparts, les sécuriser et les soutenir. Il ne faut pas les criminaliser car ce n’est pas chez nous que cela se passe alors que nous ne sommes pas les premiers agents de défiance. 

La question de l’accroissement de la pauvreté est essentielle : nous allons sans doute reculer de 30 ans en termes de gains sur la lutte contre la pauvreté dans le monde. Les inégalités dans le monde ne datent pas d’aujourd’hui et deviennent abyssales et l’enjeu climatique est évidemment aussi une question incontournable, donc prioritaire, parce que le changement climatique touche d’abord les plus pauvres et accentue toutes les autres crises.

 

Propos recueillis par Francis Charhon.

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