Donner la parole à celles et ceux qu’on n’entend jamais : et si l’engagement commençait ailleurs ?
Les organisations de l’économie sociale et solidaire, les associations, les collectivités et les entreprises engagées partagent souvent la même ambition : mobiliser largement, faire participer, créer de l’impact collectif. Pourtant, un constat persiste et dérange : une partie des publics reste à l’écart. Peu visibles, peu entendus, rarement consultés, ces publics dits « invisibles » sont souvent absents des dispositifs de participation classiques.
Lors du Giving Tuesday, le 2 décembre dernier, un atelier d’intelligence collective a permis de questionner en profondeur cette réalité. Sans chercher à produire des solutions toutes faites, les participants ont exploré une question essentielle : comment créer réellement plus d’espaces pour la parole et la participation des publics invisibles ?
Les enseignements qui en ressortent invitent à repenser en profondeur nos manières de faire, bien au-delà des outils habituels.
Publics invisibles : de qui parle-t-on vraiment ?
Avant même de parler d’engagement, il est nécessaire de clarifier ce que recouvre la notion de « publics invisibles ». Il ne s’agit pas d’un groupe homogène, ni d’une catégorie figée. Ce sont des personnes qui, pour des raisons sociales, culturelles, économiques ou symboliques, ne se sentent pas concernées, légitimes ou accueillies par les espaces de participation existants.
Cela peut inclure :
- des personnes éloignées des institutions,
- des habitants peu mobilisés par les canaux de communication traditionnels,
- des jeunes en rupture avec les dispositifs classiques,
- des personnes isolées, précaires ou simplement fatiguées de ne pas être écoutées.
L’invisibilité n’est donc pas une absence d’intérêt, mais bien souvent le résultat de dispositifs mal ajustés.
Repenser l’engagement comme une relation, pas comme une injonction
L’engagement ne commence pas par une demande de participation, mais par une rencontre. Trop souvent, les organisations conçoivent des dispositifs en partant de leurs objectifs, de leurs calendriers ou de leurs contraintes internes.
Or, pour des publics invisibles, cette logique peut être dissuasive.
Pour les toucher, il est important de créer des espaces où la parole peut émerger librement, sans attente immédiate d’action ou de résultat. La conversation devient alors une porte d’entrée vers l’engagement, et non un outil parmi d’autres.
Cercles de parole, débats informels, dispositifs d’écoute nomades ou installations participatives permettent avant tout de reconnaître l’existence et la légitimité de chaque voix. Cette reconnaissance est souvent la première étape d’un engagement durable.
Sortir des murs pour recréer de la proximité
Autre changement de paradigme fort : accepter que certains publics ne viendront jamais dans les lieux institutionnels. Non par désintérêt, mais parce que ces espaces ne font pas partie de leur quotidien.
C’est pourquoi il est nécessaire d’aller physiquement à la rencontre des publics, dans les lieux où ils vivent, travaillent, se déplacent ou se retrouvent. Marchés, places publiques, halls d’immeubles, cafés, événements locaux, transports… Ces espaces du quotidien sont autant d’opportunités de dialogue.
Cette démarche « d’aller vers » transforme profondément la relation. Elle réduit les asymétries de pouvoir, crée une proximité relationnelle et envoie un message fort : la parole des citoyens compte, là où ils sont.
S’appuyer sur les acteurs de confiance du territoire
Créer de nouveaux espaces de participation ne signifie pas agir seul. Un levier clé identifié est la collaboration avec les acteurs déjà en lien avec les publics invisibles. Éducateurs de rue, associations locales, médiateurs sociaux, clubs sportifs, bibliothèques, commerçants ou leaders informels jouent un rôle essentiel.
Ces relais connaissent les réalités du terrain, les codes locaux et les dynamiques de confiance. En travaillant avec eux, les organisations évitent les approches descendantes ou maladroites, et s’inscrivent dans une logique de respect et de continuité.
La participation devient alors un projet partagé, et non une initiative extérieure plaquée sur un territoire.
Rendre l’information accessible : un enjeu politique autant que pratique
L’invisibilité est souvent renforcée par des freins très concrets : un langage trop technique, des supports peu lisibles, des messages diffusés uniquement en ligne ou via des canaux institutionnels. Il est indispensable de repenser la communication comme un outil d’inclusion.
Simplifier les messages, diversifier les formats, adopter un ton plus direct et plus humain, traduire si nécessaire : ces ajustements peuvent sembler mineurs, mais ils sont déterminants. Une information claire et accessible n’est pas seulement plus efficace, elle est aussi une forme de reconnaissance.
Communiquer autrement, c’est déjà inclure.
Concevoir des actions à bas seuil d’entrée
Les publics invisibles sont souvent confrontés à des contraintes fortes : manque de temps, instabilité, méfiance, fatigue. Leur demander un engagement long, formel ou contraignant revient souvent à les exclure.
Nous pouvons donc explorer des formats plus souples :
- ateliers courts et informels,
- actions sans inscription préalable,
- participations symboliques ou créatives,
- contributions ponctuelles, à leur rythme.
L’enjeu n’est pas de « faire moins », mais de faire autrement, en partant des réalités vécues. La co-construction avec les citoyens, la reconnaissance de leurs savoirs et de leurs expériences deviennent alors centrales.
Vers une participation plus juste et plus inclusive
En filigrane de toutes ces réflexions, une conviction forte se dégage : les publics invisibles ne manquent pas de choses à dire, ce sont nos dispositifs qui manquent parfois d’écoute. Créer des espaces de parole ouverts, sécurisants et non jugeant est un préalable indispensable à toute démarche d’engagement.
L’inclusion ne se décrète pas, elle se construit dans le temps, dans la relation, dans l’attention portée aux détails comme aux intentions. Avant d’inviter à agir, il faut d’abord permettre à chacun d’exister dans la conversation collective.