Sortir de la relation de guichet : reconnaître ce que les associations font aux territoires
L’Institut français du Monde associatif (IFMA) a contribué aux Assises départementales de la vie associative et de l’engagement en Seine-Saint-Denis, organisées les 5 et 6 juin 2026, par le Département de la Seine-Saint-Denis, avec le Mouvement associatif d’Île-de-France et le SDJES 93. Ces deux journées ont constitué un temps important de dialogue entre associations, collectivités, services de l’État, réseaux d’accompagnement et partenaires du monde associatif.
Les 5 et 6 juin, l’Institut français du Monde associatif a contribué aux Assises départementales de la vie associative et de l’engagement en Seine-Saint-Denis, organisées par le Département de la Seine-Saint-Denis, avec le Mouvement associatif d’Île-de-France et le SDJES 93.
Ces deux journées ont constitué un temps important de dialogue entre associations, collectivités, services de l’État, réseaux d’accompagnement et partenaires du monde associatif. Nourris par les interventions des différentes personnes participantes et par les échanges avec la salle, ces moments ont fait apparaître une question transversale : que soutient-on véritablement lorsque l’on soutient les associations ?
Pour l’Institut, ces échanges entraient aussi en résonance avec une préoccupation forte : mieux comprendre ce que les associations produisent dans les territoires, afin de transformer les relations qu’elles entretiennent avec les pouvoirs publics et les financeurs, notamment lorsqu’il s’agit de soutenir l’innovation sans fragiliser les structures qui la portent.
L’Institut a contribué plus particulièrement à deux temps du programme : une table ronde consacrée à la coopération entre pouvoirs publics et associations, animée par Floriant Covelli, avec Sophie Hélène, Frédéric Brémond, Laurent Fraisse et Gilohra Ferdi ; puis une plénière consacrée aux financements associatifs, à l’innovation et à la pérennisation des structures, avec Sophie Hélène, Brigitte Giraud et Eva Baronnet.
Un même enjeu a traversé ces deux séquences : sortir d’une relation trop souvent centrée sur les dispositifs, les appels à projets, les financements et le reporting, pour reconnaître plus pleinement ce que les associations produisent dans les territoires.
Les associations ne sont pas seulement des structures à financer
Les associations ont besoin de moyens, au sens plein du terme : des financements, bien sûr, mais aussi des lieux, du temps, des équipes, de la simplification administrative et une visibilité suffisante pour agir dans la durée. Dans un contexte de tensions budgétaires et d’augmentation des besoins sociaux, ces attentes sont évidemment centrales.
Mais les Assises ont aussi permis de rappeler que les associations ne peuvent pas être regardées uniquement à partir de leurs besoins de financement ou d’accompagnement.
Elles ne sont pas seulement des bénéficiaires de subventions, des opératrices de dispositifs publics ou des structures répondant à des appels à projets. Elles sont aussi des actrices de terrain, capables de faire émerger des besoins, de créer des liens entre habitants et institutions, de porter des alertes et d’inventer des réponses ajustées aux réalités locales. Autrement dit, les associations ne sont pas simplement présentes sur les territoires, elles participent aussi à les fabriquer.
Cette idée est au cœur du programme de recherche participative ASSTER, conduit par l’Institut français du Monde associatif avec plusieurs partenaires, et dont la Seine-Saint-Denis constitue l’un des terrains. L’enjeu n’est pas seulement de compter les associations ou de les décrire par secteur d’activité, par taille ou par statut. Il est de comprendre la manière dont elles transforment les territoires, en y faisant circuler des relations, des formes d’engagement, des coopérations et des capacités d’action souvent peu visibles dans les catégories habituelles de l’action publique.
Coopérer ne signifie pas seulement financer ou consulter
La première table ronde portait sur une question simple en apparence : pouvoirs publics et associations, comment mieux coopérer ensemble ?
Cette question part d’un constat : associations et pouvoirs publics travaillent déjà ensemble au quotidien. Ils se croisent dans une grande diversité de politiques publiques et de situations de terrain : accompagnement social, vie locale, culture, sport, environnement, politique de la ville, engagement des habitants. Cette relation passe par des financements, des conventions, des équipements, des instances de dialogue ou des partenariats plus informels. Mais si la question de la coopération mérite d’être posée, c’est bien parce que cette relation ne va pas de soi.
Elle ne va pas de soi parce que les associations et les pouvoirs publics n’occupent pas la même place. Les collectivités disposent de moyens, de règles, de procédures et de capacités d’arbitrage. Les associations portent des projets, des engagements, des expériences issues du terrain. Elles peuvent accompagner l’action publique, mais aussi proposer autrement, interpeller, alerter ou exprimer un désaccord.
Mieux coopérer suppose donc de clarifier ce que l’on met derrière ce mot. Il ne suffit pas de parler de coopération pour qu’elle existe réellement. Une association peut recevoir un financement sans participer réellement à la définition des priorités ; elle peut être consultée sans être associée à la construction des réponses ; elle peut enfin être mobilisée comme opératrice sans que son autonomie d’initiative soit pleinement reconnue. C’est pourquoi l’un des enjeux de la table ronde était de ne pas confondre consultation, partenariat, prestation, co-construction et dialogue démocratique.
Une coopération mature ne consiste pas à nier les asymétries entre pouvoirs publics et associations. Elle consiste plutôt à construire des conditions de confiance, de reconnaissance et de dialogue malgré ces asymétries. Elle suppose aussi d’accepter que les associations puissent porter une parole propre, parfois critique, et que cette capacité d’interpellation fasse partie de leur contribution démocratique.
Financer autrement : sortir de l’injonction permanente à la nouveauté
La plénière du samedi a prolongé cette réflexion sous un autre angle : celui des financements associatifs, de l’innovation et de la pérennisation.
La question posée était particulièrement actuelle : comment concilier le soutien à l’activité essentielle des associations et l’incitation à l’innovation, sans fragiliser la pérennisation des structures associatives ?
Les échanges ont mis en évidence une tension forte. D’un côté, les pouvoirs publics et les financeurs souhaitent encourager l’innovation, l’expérimentation et l’émergence de nouvelles réponses. De l’autre, les associations ne peuvent innover durablement que si elles disposent de conditions de continuité : des moyens de fonctionnement, du temps, des équipes qui ne soient pas constamment fragilisées et des perspectives au-delà de l’amorçage.
Les échanges ont aussi montré que cette réflexion traverse aujourd’hui plusieurs types de financeurs : collectivités territoriales, acteurs philanthropiques et réseaux associatifs interrogent, chacun depuis sa place, les limites des appels à projets, du court-termisme et des formes trop étroites de reporting.
Or, lorsque l’innovation devient une injonction, elle peut produire des effets inverses à ceux recherchés. Elle peut conduire des associations à reformuler artificiellement leurs projets, à multiplier les réponses aux appels à projets, à adapter leur action aux attentes des financeurs plutôt qu’aux besoins qu’elles observent, ou à délaisser des actions éprouvées parce qu’elles ne semblent plus assez nouvelles.
La discussion a ainsi rappelé que l’innovation associative se rend possible bien plus qu’elle ne se décrète.
Elle suppose un processus : repérer un besoin, formuler une réponse, l’expérimenter, l’ajuster, la documenter, la partager et, le cas échéant, la déployer. Ce processus demande du temps, mais aussi un environnement qui autorise l’essai, l’apprentissage et parfois l’erreur. Il n’y a donc pas d’opposition simple entre fonctionnement et innovation. Au contraire, le soutien au fonctionnement est souvent l’une des conditions de l’innovation : il donne aux associations la capacité d’expérimenter sans se fragiliser, d’apprendre sans se disperser, et de transformer sans devoir se réinventer artificiellement à chaque nouveau financement.
Penser les modèles socio-économiques dans toutes leurs dimensions
Dans son intervention, Brigitte Giraud, vice-présidente de l’Institut français du Monde associatif, a proposé de dépasser la question du seul financement pour aborder celle des modèles socio-économiques associatifs.
Cette distinction est importante. Parler de modèle socio-économique permet de ne pas réduire les associations à des équilibres comptables ou à une logique de rentabilité. Il s’agit au contraire de mieux comprendre les différentes ressources qui rendent possible leur action.
Un modèle socio-économique associatif ne se résume pas à ses ressources financières, qu’il s’agisse de subventions, de recettes d’activité, de commande publique ou de mécénat. Il tient aussi aux richesses humaines qui portent le projet — bénévoles, salariés, volontaires, savoirs d’expérience — et aux alliances qui permettent à l’association de s’inscrire dans un écosystème territorial.
Or, les discussions sur les associations restent encore trop souvent centrées sur le seul financement. Les autres dimensions — richesses humaines, alliances, ancrage territorial, contribution démocratique — demeurent insuffisamment visibles, insuffisamment décrites et insuffisamment soutenues.
Mieux penser les modèles socio-économiques, c’est donc aussi renforcer l’autonomie associative. Une association qui sait mieux décrire ses ressources, ses alliances, ses besoins réels et sa contribution au territoire peut dialoguer autrement avec ses partenaires. Elle peut sortir d’une position de demande contrainte pour mieux faire reconnaître les conditions de son action.
Cet enjeu suppose toutefois que la notion de modèle socio-économique ne reste pas cantonnée aux directions salariées, aux fonctions administratives ou aux échanges avec les financeurs. Elle doit aussi pouvoir être appropriée par les gouvernances associatives comme une question stratégique : non seulement pour sécuriser des ressources, mais pour interroger les conditions de fidélité au projet associatif, les choix d’alliance, les formes d’autonomie et la capacité d’agir dans la durée. C’est pourquoi l’Institut français du Monde associatif intègre cet enjeu dans sa stratégie de diffusion de connaissances : rendre ces notions plus accessibles, plus discutables et plus utiles aux arbitrages collectifs des associations.
C’est aussi à cette condition que la pérennisation peut être pensée autrement que comme une recherche de financement supplémentaire : comme la construction progressive d’un environnement capable de soutenir l’action dans la durée.
Cette approche invite également les financeurs et les pouvoirs publics à interroger leurs propres cadres. Que soutiennent-ils réellement lorsqu’ils financent une association ? Un projet déjà défini ? Une capacité d’agir dans la durée ? Ou plus largement un collectif humain, un ancrage territorial et un maillage de coopérations ?La réponse à ces questions n’est pas seulement technique. Elle engage une certaine conception de la place des associations dans la société.
La pérennisation reste un impensé majeur
Un autre point fort des échanges concerne la pérennisation.
De nombreux dispositifs savent soutenir l’amorçage, l’expérimentation ou l’innovation. Beaucoup moins savent accompagner ce qui se passe ensuite : la consolidation, la généralisation, l’inscription dans la durée, le passage d’une expérimentation réussie à une action durablement portée par un territoire.
Cette difficulté est bien connue des associations. Une action peut avoir démontré son utilité sociale, répondre à des besoins clairement identifiés, être reconnue par les habitants ou les partenaires locaux, et se retrouver pourtant fragilisée lorsque le financement initial arrive à son terme.
Cette situation soulève une question importante : comment pérenniser ce qui fonctionne, au lieu de financer principalement ce qui émerge ?
Brigitte Giraud a notamment évoqué la piste des « filets territoriaux[1] ». L’idée est de penser la pérennisation non comme la responsabilité d’un seul financeur, mais comme la capacité d’un écosystème local à prendre le relais, à organiser des complémentarités, à soutenir dans la durée une action qui produit de la valeur pour le territoire.
Cette approche ouvre une réflexion plus large sur l’investissement social. Comment investir dans des actions qui produisent un retour d’intérêt général, même lorsqu’elles ne produisent pas de retour financier ? Comment reconnaître qu’une expérimentation sociale réussie a un coût de consolidation ? Comment organiser une responsabilité partagée entre associations, pouvoirs publics, financeurs privés et acteurs territoriaux ?
La pérennisation ne peut pas être pensée après coup. Elle doit être intégrée dès le départ dans la manière de concevoir, financer et accompagner les expérimentations.
Rendre visible la valeur associative
Au fond, les deux séquences ont convergé vers un même enjeu : mieux rendre visible la valeur associative.
Cette valeur est souvent difficile à décrire, car elle ne se réduit pas à des indicateurs simples. Elle se manifeste dans la qualité des relations, la confiance construite au fil du temps, la capacité à faire émerger une parole collective ou à rendre visibles des problèmes publics.
C’est souvent dans ces actions ordinaires, peu spectaculaires mais décisives, que se joue une part essentielle de la valeur associative : maintenir du lien, ouvrir des espaces de parole, faciliter l’accès aux droits ou expérimenter des réponses ajustées aux réalités du terrain.
L’un des risques des politiques de financement trop centrées sur l’innovation formelle est précisément d’invisibiliser ces actions utiles, éprouvées, parfois anciennes, qui ne se présentent pas comme nouvelles mais qui continuent à produire une valeur essentielle.
Reconnaître cette valeur suppose donc de mieux la décrire. Non pour enfermer les associations dans de nouveaux cadres d’évaluation, mais pour mieux comprendre ce qui fait leur singularité.
Mieux connaître, non pour mieux administrer, mais pour mieux reconnaître
C’est l’un des rôles que l’Institut français du Monde associatif cherche à jouer : produire et diffuser des connaissances utiles sur les associations, avec elles et pour elles.
Mieux connaître les associations ne doit pas signifier mieux les contrôler, mieux les classer ou mieux les administrer. La connaissance peut au contraire devenir un outil de reconnaissance, de dialogue et de transformation des relations entre associations, pouvoirs publics et financeurs.
Elle peut permettre de mieux voir les associations de proximité, les petites structures, les collectifs éloignés des dispositifs publics, les formes d’engagement moins visibles, les contributions territoriales ou démocratiques qui échappent aux catégories habituelles.
Elle peut aussi aider les pouvoirs publics et les financeurs à ajuster leurs pratiques : moins réduire le soutien associatif à des projets courts, mieux reconnaître les alliances qui portent l’action, et intégrer la pérennisation dès l’amont des dispositifs.
Sortir de la relation de guichet ne signifie donc pas nier l’importance des moyens. Cela signifie transformer les conditions dans lesquelles la contribution des associations est reconnue, soutenue et discutée.
Elles ne demandent pas seulement à être orientées dans les dispositifs existants ; elles invitent aussi les pouvoirs publics et les financeurs à reconnaître ce qu’elles rendent possible dans la durée.
Les reconnaître pleinement suppose de mieux comprendre ce qu’elles produisent concrètement dans les territoires, de soutenir leur autonomie, de faire confiance à leur capacité d’initiative et de construire avec elles des relations plus durables, plus équilibrées et plus démocratiques.
C’est l’un des enseignements forts que nous retenons de ces Assises départementales de la vie associative et de l’engagement en Seine-Saint-Denis.
[1] Cette notion est notamment travaillée par Emmanuel Bioteau et Jérôme Prugneau, engagés dans une recherche conduite dans le cadre du programme “Tisser les territoires de demain : quelle place des associations dans la transformation socio-écologique ?”, porté par l’Institut français du Monde associatif.