Culture, sport, audiovisuel : faire de la formation un levier contre les VHSS et la culture du silenceCulture, sport, audiovisuel : faire de la formation un levier contre les VHSS et la culture du silence
Entre culture de la familiarité et précarité systémique, les milieux du sport, de la culture et de l'audiovisuel peinent encore à éradiquer les Violences et Harcèlements Sexistes et Sexuels (VHSS). Pour inverser durablement la tendance, Ipama s’associe à trois acteurs de terrain pour faire de la formation un véritable levier de transformation collective : La Petite, FORMA’ et l'Atelier Marcelle.
Un terreau fertile pour les violences : le diagnostic croisé des expertes
Pourquoi ces secteurs sont-ils particulièrement touchés par les violences sexistes et sexuelles ? Les expertes s'accordent sur un point : la structure même de ces écosystèmes favorise l'omerta.
Dans la culture : le mythe du génie intouchable et le déni structurel
Pour Mathilde Piote, directrice du Pôle Formation de l'association culturelle et féministe La Petite, le diagnostic est sans appel : le milieu souffre d'un « culte du génie artistique » qui invisibilise les victimes et génère une forte impunité. À cela s’ajoute une érotisation des violences, présente jusque dans les pratiques professionnelles. Le secteur s’est longtemps pensé « au-dessus » de ces violences, entraînant une prise de conscience tardive et un long déni face à un sexisme pourtant structurel.
Par ailleurs, La Petite distingue trois dynamiques aggravantes :
- la précarité des statuts et des revenus dans l’ensemble du secteur culturel
- les mécanismes de cooptation ( « boys club ») qui limitent l’accès des femmes à certains espaces
- les situations de VHSS non traitées qui poussent de nombreuses professionnelles à quitter le milieu.
Dans l'audiovisuel et le cinéma : la peur du blacklistage
Sur les plateaux de tournage, le temps est compté, les équipes se connaissent et se retrouvent souvent d’un projet à l’autre. Mathilda Gesson, fondatrice et directrice de l'Atelier Marcelle, pointe du doigt une véritable « injonction à la discrétion ». Signaler un comportement problématique peut être perçu comme le risque de retarder ou de mettre en péril un tournage, mais aussi de compromettre de futures collaborations.
Dans ce contexte professionnel fait de contrats courts et d’équipes temporaires, la libération de la parole et le traitement des situations peuvent être plus complexes, favorisant parfois la banalisation ou la normalisation des fameuses « petites blagues ».
Dans le sport et l'animation : le piège de la "grande famille" et la culture du corps
Dans les clubs sportifs, les salles de gym ou les structures d'animation, le rapport au corps est au cœur de la pratique. ll existe des frontières floues, avec la manipulation du corps et la gestion des espaces intimes (douches, vestiaires, déplacements) qui créent des zones d'ambiguïté, dont profitent malheureusement les agresseurs.
La remise en question est souvent douloureuse pour les éducateurs et coachs. Il y a aussi la peur d'être rabat-joie sous couvert d'une ambiance conviviale et « familiale ».
Tenter de fixer des barrières fermes expose au risque de passer pour un « rabat-joie ». Un déni structurel persiste souvent dans les équipes, qui se réfugient derrière le classique : « Chez nous, ce n’est jamais arrivé » - Justine Favart, responsable des formations VHSS chez FORMA’ (Institut de la Fédération Sportive et Culturelle de France).
Repenser la formation : outiller le collectif et déjouer les biais
Face à ces blocages culturels profondément ancrés, les discours purement moralisateurs ou les formations descendantes réunissant des centaines d'employeurs ou dirigeants / élus montrent leurs limites.
L'objectif d'une formation efficace n'est pas seulement d'empêcher les agresseurs, mais d'outiller et de légitimer le collectif pour qu'il n'accepte plus la violence.
Pour y parvenir :
- La formation par les pairs : L'Atelier Marcelle privilégie une approche de "techniciens qui forment des techniciens". Issus du même sérail, les formateurs bénéficient d'une légitimité immédiate pour désamorcer les tensions. Impossible pour les participants de se réfugier derrière l’habituel « Oui mais chez nous, c’est particulier…».
- L’approche globale et l’analyse de cas : S’appuyant sur le cadre légal, la sociologie et les sciences de l’éducation, La Petite déploie des pédagogies actives et participatives. En alternant apports théoriques et études de situations concrètes, cette méthode outille rapidement les équipes tout en prenant en compte les risques psychosociaux propres aux fonctions de référent ou référente VHSS et en réaffirmant un positionnement éthique relevant du collectif et non d'individu.
- Le détournement par les sciences cognitives : Pour contourner le déni des équipes sans les braquer, FORMA’ s'appuie sur la sociologie. L'exemple phare ? L'analyse d'une vidéo d’un tour de magie où l’on ne voit que les mains : les statistiques prouvent que les participants sont beaucoup plus critiques sur la performance si on leur dit que le magicien est une femme. Prouver l'existence de nos biais inconscients par les faits permet d'ouvrir le dialogue de manière pacifiée.
Reste que l’obstacle majeur, au-delà des biais, est le temps et le budget pour mettre en place une formation.
Financer sa transition : attention à l'échéance de décembre 2026 !
La réglementation se durcit pour briser l'impunité. Dans l'audiovisuel par exemple, le CNC conditionne désormais l'obtention de ses aides financières au suivi de formations VHSS par les équipes.
Pourtant, le financement reste un défi de taille pour les petites structures. Elles peuvent mobiliser leurs OPCO (AFDAS ou FIFPL), mais attention à ne pas tarder !
🚨 En effet, l'enveloppe budgétaire spécifique de l'AFDAS dédiée à la prévention des VHSS (qui permet une prise en charge à 100 % sans amputer le budget formation annuel de la structure) prendra fin en décembre 2026.
Il ne reste donc que quelques mois pour monter les dossiers. (À noter : pour les associations et les bénévoles, des ajustements tarifaires solidaires sont proposés par les organismes de formation).
Bonus : les 3 ressources recommandées par les partenaires
Pour amorcer votre démarche, en attente ou en complément d’une action de formation, voici des outils clés à garder sous la main :
- La cellule Audiens : un service d'écoute psychologique et juridique, gratuit, anonyme et spécialisé pour les pros de la culture victimes de VHSS.
- Les femmes s'animent : une plateforme riche en supports visuels de prévention (cinéma d'animation).
- Les Couilles sur la table : l'excellent podcast de Victoire Tuaillon pour décrypter les dynamiques sociétales du patriarcat
Dispositifs officiels et numéros d'urgence
Pour les violences sexistes et sexuelles (VHSS/VSS), composez le 17 en cas de danger immédiat, le 3919 pour l'écoute et l'orientation, ou utilisez le 114.
Pour vous informer, vous faire accompagner ou engager des démarches institutionnelles, vous pouvez consulter
- la plateforme gouvernementale contre les violences sexistes et sexuelles
- la boîte à outils du Ministère des Sports pour protéger les pratiquants
- la démarche de lutte contre les VHSS du Ministère de la Culture
- le portail dédié au secteur culturel Violences Sexuelles Culture.
Article rédigé par Elsa Hemery, chargée de communication chez Ipama