TRIBUNE - Affaire « Fifa Forward Enterprise » : et si Gianni Infantino avait proposé un modèle coopératif ?
En rejetant le projet « Fifa Forward Enterprise » défendu par Gianni Infantino, les instances internationales du football ont affirmé qu'elles aspirent à un autre modèle que le sport financiarisé à outrance, estiment Fatima Bellaredj et Timothée Duverger dans cette tribune. L'économie sociale et solidaire, et notamment en France le modèle de société coopérative d'intérêt collectif, pourrait fournir une réponse alternative au sport business, plaident-ils.
Depuis quelques années, la Fifa est régulièrement pointée du doigt pour ses appétits financiers et commerciaux, qui dénote avec l’esprit du football amateur. Le dernier épisode en date portant sur la création d’une filiale commerciale ouverte aux investisseurs privés, Fifa Forward Enterprise, en est une nouvelle preuve. Plusieurs grandes fédérations internationales dont l’UEFA, la Concacaf et l’AFC se sont d’ailleurs mobilisées contre le projet, au motif d’une contradiction profonde avec les valeurs du sport tel qu’elles le conçoivent : création de lien social, mérite sportif, et priorité donnée au bien commun.
L'économie sociale et solidaire, une troisième voie
M. Infantino aurait pu (dû ?) s’intéresser à différents modèles tenant compte de ces valeurs. Il y a un modèle qu’il n’a sans doute pas regardé de près alors même qu’en termes d’hybridation des ressources au profit de la mission de la structure, c’est la championne toute catégorie : l’économie sociale et solidaire (ESS).
Troisième voie possible entre l’intervention publique et les pures logiques de marché, elle place l’intérêt général au cœur de l’activité économique tout en cherchant sa rentabilité, mais avec une lucrativité limitée, et surtout une gouvernance partagée et démocratique. Certains clubs sportifs, notamment de football, en ont fait un terrain de jeu exemplaire, mobilisant supporters (via des associations de socios), dirigeants, investisseurs et pouvoirs publics au profit d’un projet collectif. Un modèle où les athlètes, les bénévoles et les supporters ont aussi leur mot à dire.
Un modèle sans doute trop innovant quand le seul but recherché tient à la finance. Et pourtant…
Le modèle de la Scic déjà adopté par certains clubs
En France, ce type de structuration s’appelle une société coopérative d’intérêt collectif (Scic), modèle mis à l’honneur dans la fameuse série La Fièvre. Au rang des succès coopératifs dans le football figurent aussi le FC de Sochaux Montbéliard pour son centre de formation de football, et des clubs plus imposants comme le FC United of Manchester, club totalement dirigé par ses membres déçus de son virage pro business, les Espagnols de l’Atletico Bilbao, ou encore ceux du FC Barcelone et ses fameux 150 000 socios (sociétaires), qui contribuent à générer par leurs cotisations près de 18 millions d’euros par an.
On pourrait également citer d’autres cas issus d’autres disciplines comme Ivry et Sarrebourg pour le handball, de Bordeaux Mérignac pour le volley féminin, de Villeneuve d’Ascq pour le basket féminin, de Niort pour le rugby. Tous ces projets ont vu le jour parce qu’ils étaient porteurs d’autres valeurs.
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L’ESS regroupe ainsi associations, coopératives, mutuelles, fondations philanthropiques et entreprises sociales d’utilité sociale. C’est 10 % du PIB en France et près de 14 % de l’emploi privé pour quelques 200 000 structures et 2,4 millions de salariés selon ESS France, son organisation représentante. Un fort socle associatif et bénévole est par ailleurs issu du sport : 360 000 associations sportives pour 3,5 millions de bénévoles, plus de 20,7 millions de pratiquants licenciés, un bénévolat valorisé entre 5,2 et 10,1 milliards d’euros par an. L’ESS est également porteuse de modes de financement alternatifs d’ores et déjà éprouvés, comme le financement participatif et la finance solidaire.
Avec les modèles de l’ESS, la finalité est inversée : le lien social est l’objectif, la rentabilité le moyen. »
une personne = une voix
L’ESS repose sur plusieurs principes clés. Tout d’abord, un modèle démocratique et participatif reposant sur le principe « une personne = une voix » (et non « un euro = une voix »). Ensuite, un ancrage territorial reposant sur la non-délocalisation et la projection d’activités à long terme, ainsi qu’un engagement sociétal et environnemental fort (comme pour le SC Bastia, Scic qui s’est engagée dès 2019 dans une démarche éco-responsable). Enfin, une volonté d’intégration et d’insertion de toutes et tous, dans le respect des fragilités et vulnérabilités spécifiques de chaque personne.
Avec les modèles de l’ESS, la finalité est ainsi inversée : le lien social est l’objectif, la rentabilité le moyen. La lucrativité n'est pas le but premier, même si elle reste une condition nécessaire. Les excédents sont réinvestis dans le projet, plutôt que distribués à des actionnaires privés.
La pertinence de ces modèles s’affirme d’autant plus face à une puissance publique à bout de souffle et dont les subventions sont en fort recul, comme le rappelle le Mouvement associatif dans sa récente campagne « La France qui (se) bat ». Un modèle rentable est la seule garantie de l'autonomie et de la pérennité des clubs sportifs. Les associations sportives ne tirent d’ailleurs que 23 % de leurs budgets en subventions publiques, et ont depuis longtemps initié la mise en place de modèles économiques hybrides, plus résilients et innovants.
La puissance publique, un allié indispensable
Pour autant, la puissance publique demeure un précieux allié : le ministère des Sports a ainsi récemment lancé un guide pratique et une plateforme de diagnostic, « Scic ou pas Scic », afin d’aider les clubs à adopter ce modèle, avec le concours possible de l’Agence nationale du sport. Un rapport du Sénat sur le sport professionnel en 2025 vise également à renforcer par la loi l’encadrement des investissements privés dans les clubs et à prévenir les dérives liées à l’endettement et à la spéculation, tout en favorisant les partenariats durables.
Le sport et l’économie sociale et solidaire partagent des valeurs fondamentales : l’humain avant tout, la coopération, l’inclusion et l’utilité sociale. »
Le sport et l’économie sociale et solidaire partagent des valeurs fondamentales : l’humain avant tout, la coopération, l’inclusion et l’utilité sociale comme l’ont expérimenté les JOP de Paris 2024. En dépassant les logiques marchandes, l’ESS permet de tenir ensemble les enjeux de gouvernance démocratique (via la logique « une personne, une voix »), du lien social comme raison d'être, et d’une rentabilité économique plus durable passant par une lucrativité plus limitée.
La situation des Girondins de Bordeaux illustre parfaitement ce que le foot business peut faire subir à un club mythique, créé il y a 145 ans. En seulement quelques années, ses dérives ont amené le sextuple champion de France au bord de la liquidation et à la rétrogradation au niveau régional. Seul un projet faisant coopérer l’ensemble des acteurs du territoire (supporters, investisseurs locaux, anciens joueurs, collectivités locales…) permettra de reconstruire le club.
En rejetant le projet « Fifa Forward Enterprise », le monde du football international a affirmé désirer autre chose qu’un modèle financiarisé à outrance ; l’ESS pourrait lui fournir cette réponse alternative. Loin de constituer une utopie hors-sol ou une économie de seconde zone, l’ESS tient déjà une place centrale dans le fonctionnement actuel du sport amateur. Dès lors, sa généralisation à l’ensemble du monde sportif professionnel dépend davantage d’une volonté politique et d’une capacité à mobiliser largement par la base que d’une rationalité économique qui n’est plus à démontrer.
Et si M. Infantino s’était intéressé au modèle coopératif permettant d’allier gouvernance démocratique et performance économique, peut-être aurait-il compris que décider seul ne fait jamais gagner le collectif.
Par Fatima Bellaredj, présidente du think tank le Labo de l’économie sociale et solidaire,
et Timothée Duverger, responsable de la Chaire TerrESS de Sciences Po Bordeaux et chercheur au Centre Émile Durkheim.
Le Labo de l’ESS est un think tank reconnu d’intérêt général dédié à l’économie sociale et solidaire (ESS). Il décrypte les enjeux de l’ESS, nourrit l’action de ses acteurs et de ses représentants en proposant des études et des notes partant de l’analyse de la vitalité des territoires, d’initiatives inspirantes en termes d’innovation sociale et de l’analyse des nouvelles tendances sociétales.
Fatima Bellaredj est une figure engagée de l’économie sociale et solidaire et présidente du Labo de l’ESS. Elle est également déléguée générale de la Confédération générale des Scop et des Scic et secrétaire générale d’ESS France. Actrice engagée pour le développement de modèles économiques plus démocratiques et collectifs, elle a été élevée au grade de chevalière de la Légion d’honneur en juin 2026, en reconnaissance de son engagement en faveur de l’économie sociale et solidaire.
Timothée Duverger est le responsable de la Chaire TerrESS de Sciences Po Bordeaux et chercheur au Centre Émile Durkheim. Il a notamment dirigé l’essai collectif Un autre foot est possible (Le Bord de l’Eau, 2025) qui pointe les dérives du foot business et explore les nouveaux modèles reposant sur l’économie sociale et solidaire.