Économie et territoires : quelles trajectoires pour réconcilier prospérité et intérêt général ?
Chaque année à l’occasion de son anniversaire, la Fondation des Territoires prend la parole pour éclairer le thème choisi en fonction des « signaux faibles » captés l’année précédente. En cette année où les Territoires élaborent leurs trajectoires 2026-2033 à la suite des élections municipales, le thème 2026 est : Economie(s) & Territoire(s) : quelles trajectoires en « Commun(s) » ? Philippe DA COSTA, Président de la Fondation des Territoires nous en livre son analyse.
« Face aux transitions et aux ruptures écologiques, sociales et démographiques qui traversent notre société, une question s’impose avec une acuité croissante : quelle économie voulons-nous pour nos territoires ? Longtemps pensée principalement à travers les indicateurs de croissance, de compétitivité ou de rentabilité, l’économie est aujourd’hui invitée à renouer avec sa finalité première : contribuer au développement humain et au bien commun.
Cette évolution s’incarne déjà dans de nombreux territoires où acteurs publics, entreprises, associations et citoyens expérimentent de nouvelles formes de coopération, d’alliances pour répondre aux défis contemporains. Ils sont les premiers capteurs des fragilités, mais aussi des potentiels des territoires. Ils identifient les besoins émergents, mobilisent les ressources locales et expérimentent des solutions innovantes. Pourtant, leurs capacités d’action restent souvent fragiles et insuffisamment reconnues. Réinvestir dans ces acteurs revient à renforcer la résilience des territoires et leur capacité d’innovation, tout en permettant de dessiner les contours d’une trajectoire renouvelée, dans laquelle la performance économique et l’intérêt général ne s’opposent plus mais se renforcent mutuellement.
La première conviction qui émerge de ces expériences est que l’économie doit être au service du territoire. La création de richesse n’a de sens que si elle améliore durablement les conditions de vie des habitants. L’emploi, l’accès aux services, la qualité de l’environnement, la santé, la cohésion sociale ou encore l’attractivité constituent autant de dimensions qui permettent d’apprécier la véritable performance d’un territoire. La prospérité ne peut plus être réduite à la seule production de valeur marchande ; elle doit être évaluée à l’aune de ses impacts concrets sur la vie des citoyens.
Cette approche conduit naturellement à repenser la notion même d’intérêt général. Celui-ci ne peut plus être considéré comme la responsabilité exclusive des pouvoirs publics. Les défis auxquels les territoires sont confrontés — transition écologique, vieillissement de la population, accès à l’emploi, revitalisation des centres-villes ou lutte contre les inégalités — sont trop complexes pour être résolus par un acteur unique. L’intérêt général devient alors une construction collective, fondée sur la coopération entre les différentes composantes de la société : acteurs publics, acteurs économiques et société civile. L’agir ensemble en territoire devient un levier majeur de transformation.
Les territoires apparaissent à cet égard comme des espaces privilégiés d’innovation. La proximité permet une meilleure connaissance des besoins, facilite le dialogue entre les acteurs et favorise l’expérimentation. Là où les solutions nationales peuvent parfois sembler éloignées des réalités du terrain, les initiatives locales offrent une capacité d’adaptation précieuse. Elles permettent de concevoir des réponses sur mesure, ancrées dans les spécificités de chaque bassin de vie.
Plus largement, l’enjeu est de passer d’une logique de performance individuelle des organisations à une logique de performance collective territoriale, dans laquelle la valeur créée résulte autant de la qualité des coopérations que de l’action de chacun des acteurs pris isolément. Cette capacité à faire ensemble devient un facteur majeur d’attractivité, de résilience et de développement durable des territoires. Cette approche appelle une ingénierie de projets adaptée, capable d’articuler des objectifs multiples et de mobiliser des partenaires aux cultures différentes. Elle implique aussi de reconnaître la diversité des méthodes d’action : expérimentation, innovation sociale, démarches participatives, coopération intersectorielle, investissements à impact ou encore modèles hybrides associant ressources publiques, privées et citoyennes. La diversité des approches n’est pas un obstacle à l’efficacité ; elle constitue au contraire une richesse qui permet aux territoires de concevoir des solutions plus robustes, plus inclusives et mieux adaptées aux réalités locales.
Cette dynamique invite également à élargir notre conception de la valeur. Pendant longtemps, l’économie a privilégié la mesure des flux financiers. Or la richesse d’un territoire repose aussi sur des ressources moins visibles : : la qualité du lien social, la vitalité associative, le patrimoine culturel, la biodiversité ou encore la confiance entre les acteurs. Ces différentes formes de capital sont interdépendantes. Une activité économique qui dégrade l’environnement ou fragilise la cohésion sociale peut créer du profit à court terme tout en affaiblissant durablement les capacités de développement du territoire.
Dans cette perspective, l’investissement dans les personnes apparaît comme le premier facteur de prospérité. L’éducation, la formation, la santé, l’inclusion ou la participation citoyenne ne constituent pas seulement des dépenses collectives. Elles renforcent le potentiel d’innovation, d’adaptation et de résilience des territoires. Les sociétés qui investissent dans leurs habitants développent une capacité supérieure à faire face aux transformations économiques et technologiques.
La transition écologique illustre particulièrement cette nouvelle logique. Trop souvent perçue sous l’angle de la contrainte, elle représente également une opportunité majeure de développement territorial. Les filières liées à la rénovation énergétique, à l’économie circulaire, à la mobilité durable ou à la préservation des ressources naturelles génèrent des emplois non délocalisables et stimulent l’innovation locale. Elles contribuent à renforcer l’autonomie et la résilience des territoires tout en répondant à l’urgence climatique.
Pour que ces transformations produisent pleinement leurs effets, un autre facteur apparaît déterminant : la confiance. Les territoires les plus dynamiques ne sont pas nécessairement ceux qui disposent des ressources les plus importantes, mais souvent ceux où les acteurs savent coopérer dans la durée. La confiance constitue un véritable capital stratégique. Elle facilite les partenariats, réduit les coûts de coordination et favorise l’émergence de projets collectifs ambitieux.
Cette évolution appelle enfin à faire évoluer nos outils de mesure d’impact et d’évaluation. Les indicateurs économiques traditionnels demeurent indispensables, mais ils ne suffisent plus à rendre compte de la réalité des trajectoires territoriales. Le bien-être des habitants, la qualité de vie, la réduction des inégalités, la vitalité démocratique, la préservation des ressources naturelles ou la force du tissu associatif doivent également être pris en considération. Ce qui compte réellement doit pouvoir être mesuré afin d’éclairer les choix publics et privés.
L’avenir des territoires repose ainsi sur une conviction simple : une économie durable est celle qui crée de la valeur pour tous, développe les capacités des personnes, préserve les ressources communes et renforce les dynamiques collectives. L’intérêt général ne constitue pas une limite à la performance économique ; il lui donne son sens et sa direction.
La trajectoire à construire est celle d’une prospérité partagée, fondée sur la coopération, la responsabilité et la confiance. C’est à cette condition que les territoires pourront relever les défis du XXIe siècle et devenir les véritables laboratoires d’une économie au service des générations présentes et futures. »
Philippe DA COSTA, Président de la Fondation des Territoires
Rendez-vous le 7 juillet pour en débattre, lors des Rencontres Nationales de la Coopération Territoriale !
A propos de la Fondation des Territoires
Fruit de la recherche empirique, et impulsée en 2018 par les Ministres de la Cohésion des Territoires Jacques MEZARD et Jacqueline GOURAULT, la Fondation a été créée en juin 2022 par 21 co-fondateurs publics & privés[1]. Placée sous l’égide de la Fondation de Lille, 1ère fondation territoriale française, la Fondation des Territoires est un espace de dialogue en confiance pour écouter et valoriser la capacité d’innovation territoriale face à nos défis communs.
Valoriser la pluralité des dynamiques territoriales qui éclairent les modèles émergents pour relever nos défis communs.
Au travers de ses missions – Eclairer, Partager, Expérimenter - La Fondation adresse l’enjeu de connaissance et de reconnaissance de la valeur de l’action de proximité. Les travaux menés depuis 2018 ont permis d’étayer progressivement les enseignements suivants :
- Les Territoires jouent un triple rôle stratégique dans les transitions[2] : ils incarnent « l’intérêt général à portée de main ». Ils sont les lieux privilégiés pour expérimenter de nouveaux équilibres au « 1er kilomètre » de besoins, des ressources et des envies d’engagement. Enfin, ce sont aussi des espaces de confiance où il est possible de sortir de « l’entre-soi » pour prendre le risque de « l’entre tous ». Le Réseau des 350 « catalyseurs territoriaux » qui animent les coopérations entre acteurs en sont des témoins privilégiés.
- Les nouvelles alliances entre Collectivités, associations, entreprises et initiatives citoyennespermettent de répondre en proximité, au plus près des besoins, des ressources et des envies d’engagement[3]. Les programmes d’études de l’Observatoire des partenariats permettent de suivre depuis 2008 l’évolution et la diversification des pratiques.
- Démontrer par l’expérimentation : après le programme 2019-2024 « Chef de projet innovation territoriale », piloté sous l’égide de la Fondation des Territoires, le programme 2024-2026 « Réussir ensemble la territorialisation des transitions » illustre la diversité des modes de coopération locale et qualifie leur valeur ajoutée. Il est conduit avec 81 écosystèmes territoriaux métropolitains et ultramarins pour co-construire des réponses adaptées selon la maturité des territoires[4]. Ce programme est piloté par le Fonds ODD 17, en partenariat avec l’ADEME et le Fonds de Développement de la Vie associative (FDVA).
[1] La Fondation a été créée par 21 co-fondateurs : Collège des concepteurs : 2 personnes morales, fondateurs de l’association de préfiguration : Le RAMEAU(représenté par Charles-Benoît HEIDSIECK) et le Réseau des catalyseurs territoriaux (représenté par Elodie JULLIEN) et 5 personnes physiques : Jean-Paul DELEVOYE (Président du Comité de création), Bettina LAVILLE (Comité 21), Brigitte GIRAUD (CELAVAR / UNCPIE), Jean-Paul BAILLY (personnalité qualifiée), Philippe JOUANNY (Fédération des Entreprises de Propreté). Collège des institutionnels : Ministère de la Cohésion des Territoires, ANCT, ANPP-Territoires de projet, Caisse des Dépôts, Commune de Charenton, Institut pour la Recherche de la Caisse des Dépôts et Chaire InterActions d’AgroParisTech. Collège des acteurs privés de la co-construction : Ana Bell Group (PME territoriale, fondatrice de l’association Persee3C et du PTCE CI&EL à Montargis), Fédération Nationale des Caisses d’Epargne, Fondation RTE, GRDF, Groupe La Poste, Réseau National des Maisons des Associations (RNMA) et la Fondation TotalEnergies (co-fondatrice du Fonds ODD 17). Voir Récit de la création de la Fondation.
[2] Cahier de recherche « ODD 17 : Quelles trajectoires territoriales ? » (Institut pour la Recherche de la Caisse des Dépôts - Le RAMEAU, octobre 2024)
[3] Note « L’innovation territoriale en Actions » (Fondation des Territoires, novembre 2024)
[4] Etude « Qualifier les besoins territoriaux et la maturité des coopérations locales » (Fonds ODD 17, septembre 2025)