Cadmium : une « bombe à retardement », alertent les organisations environnementales
Comment réduire notre exposition au cadmium, ce métal lourd présent naturellement dans les sols et dont les effets sur la santé sont délétères ? Pierre Souvet, président de l’Association santé environnement France (Asef), ainsi que la Fondation pour la nature et l’homme, alertent sur ce sujet. Une proposition de loi visant à limiter sa présence dans les engrais phosphatés devrait être examinée par les députés en mai, malgré sa position peu stratégique dans l’ordre du jour.
Risques cardiovasculaires, maladies rénales, cancers ou encore lésions osseuses. Cette liste non exhaustive regroupe des pathologies dont le risque augmente en cas d’exposition excessive au cadmium. Métal lourd présent naturellement dans les sols, son taux dans l’environnement connaît une forte hausse en raison des activités humaines.
« L’exposition se fait par voie respiratoire via les rejets industriels, mais aussi et majoritairement par l’alimentation. Un gramme de cadmium ingéré aujourd’hui mettra une trentaine d’années à disparaitre de l’organisme », explique Pierre Souvet, cardiologue, président et fondateur de l’Association santé environnement France (Asef).
Dans l’ouvrage Anti-toxique, le guide des polluants cachés (Albin Michel, 2026), consacré aux polluants du quotidien, le professionnel de santé aborde la problématique sous le prisme individuel en posant la question : que peut faire chacun pour limiter son exposition au quotidien ?
« Près de 18 000 articles scientifiques indiquent que le cadmium constitue un problème de santé publique, note Pierre Souvet. De son côté, l’Anses (Agence nationale de sécurité sanitaire, de l’alimentation, de l’environnement et du travail) recommande depuis 2021 le passage à 20 mg de cadmium par kilo d’engrais phosphatés. La limite en France se situe encore actuellement à 90 mg par kilo de phosphate », déplore-t-il.
Or le cadmium contenu dans les engrais, encore utilisés massivement dans l’agriculture, se retrouve dans les aliments qui composent nos assiettes. Dans l’étude de l’alimentation totale française 3 (EAT3), l’Anses note ainsi que sur 718 échantillons analysés, 89 % des aliments de base sont contaminés au cadmium.
De son côté, l’Anses (Agence nationale de sécurité sanitaire, de l’alimentation, de l’environnement et du travail) recommande depuis 2021 le passage à 20 mg de cadmium par kilo d’engrais phosphatés. La limite en France se situe encore actuellement à 90 mg par kilo de phosphate".
Pierre Souvet, cardiologue et président de l'association Santé environnement France.
Les enfants particulièrement exposés
Face à ces risques, selon Pierre Souvet, il est nécessaire de « diversifier son alimentation pour éviter d’ingérer toujours le même toxique ».
Il souligne également que certains aliments présentent des teneurs particulièrement élevées en cadmium, notamment les mollusques, les crustacés, les abats (foie, rognons) ou encore le chocolat issu de zones sud-américaines fortement contaminées. Les algues, ainsi que certains produits comme les biscuits ou les barres de céréales, peuvent également contenir des niveaux importants.
Mais l’exposition des consommateurs dépend aussi des quantités consommées, y compris sur des aliments qui contiennent moins de cadmium. Ainsi, en France, l’exposition globale à ce métal lourd provient surtout d’aliments courants comme le pain et les produits céréaliers, les pommes de terre et les légumes à feuilles (épinards, etc.), consommés en plus grande quantité. L’Asef propose un kit détaillé pour aider à réduire cette exposition, avec des recommandations adaptées aux adultes et aux enfants.
Ces derniers sont en effet particulièrement exposés au cadmium car leur organisme en croissance l’absorbe plus facilement. Leur faible poids corporel augmente aussi la contamination par rapport aux adultes. Ils dépassent ainsi de 23 % à 27 % la dose journalière tolérable par ingestion pour le cadmium, contre 1,4 à 1,7 % chez les adultes.
Les femmes sont également particulièrement exposées, en raison d’une vulnérabilité liée à une carence en fer, notamment en période de grossesse ou de règles, précise l’Asef dans son kit. L’étude Esteban, publiée en 2021 par Santé publique France, révélait que la concentration urinaire en cadmium s'élevait à 0,68 microgramme par gramme chez les femmes, contre 0,47 chez les hommes.
Enfin, la Fondation pour la nature et l’homme précise dans un communiqué que les plantes de tabac sont connues comme de grands accumulateurs de cadmium. C’est pourquoi les fumeurs sont davantage exposés que les non-fumeurs.
Une proposition de loi pour limiter le cadmium dans les engrais phosphatés
« Autre problème, plus inquiétant encore, la présence de cadmium, si elle n’est pas propre à la France, s’avère particulièrement prégnante dans l’Hexagone », alerte la fondation dans son communiqué.
« Selon les données d’une autre étude, publiée par Santé publique France en 2021 cette fois, des niveaux d’imprégnation nettement plus élevés ont été observés en France comparativement à d’autres pays. Les enfants français sont ainsi 3 à 4 fois plus contaminés que leurs homologues allemands, belges, italiens, américains ou canadiens par exemple. Pour les adultes, les taux de contamination sont 2 à 3 fois plus élevés », peut-on lire.
La fondation craint une « bombe à retardement [...] si les pouvoirs publics ne prennent pas la mesure du problème ».
Face à ces alertes, une proposition de loi visant à protéger l'alimentation des contaminations au cadmium a été déposée par le député écologiste Benoît Biteau. Le texte propose d’interdire l’importation, la vente, la distribution à titre gratuit et l’utilisation d’engrais phosphatés contenant du cadmium. Il a toutefois été relégué en septième et dernière position des textes dont l’examen est prévu dans l’hémicycle lors de la semaine transpartisane du 11 mai.
« Cela fait cinq ans que l’Anses recommande de réduire la teneur en cadmium dans les engrais phosphatés. Si nos députés n’écoutent pas les scientifiques, la situation prend un chemin très inquiétant. La santé des Français ne semble pas prioritaire et ils risquent d’en payer le prix sanitaire », pointe du doigt Pierre Souvet.
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En attendant une prise de conscience politique, le médecin conseille aussi aux consommateurs de se tourner vers l’alimentation issue de l’agriculture biologique. Il évoque notamment la méta-analyse de 2014 publiée dans le British journal of nutrition.
Cela fait cinq ans que l’Anses recommande de réduire la teneur en cadmium dans les engrais phosphatés. Si nos députés n’écoutent pas les scientifiques, la situation prend un chemin très inquiétant. La santé des Français ne semble pas prioritaire et ils risquent d’en payer le prix sanitaire".
Pierre Souvet, cardiologue et président de l'association Santé environnement France.
La Fondation pour la nature et l’homme la résume ainsi : l’étude « montre que les aliments bio sont moins contaminés, avec une teneur en cadmium des aliments biologiques inférieure de 46 %, en moyenne, à celle des aliments conventionnels ». Elle souligne que « d’autres [études] convergent également vers les mêmes résultats ».
Léanna Voegeli 