L’hébergement contraint chez un tiers : un visage oublié du mal-logement ?
Dans son rapport annuel sur l’état du mal-logement en France, la Fondation pour le logement des défavorisés relate les réalités des personnes hébergées par un tiers, en l’absence d’alternatives viables. Cette situation, qui concerne environ 600 000 personnes, peut être source de difficultés et de violences, alerte la fondation, qui appelle à lutter contre la pénurie de logements.
Chaque année, la Fondation pour le logement des défavorisés (ancienne fondation Abbé Pierre) publie un rapport sur l’état du mal-logement en France. L’édition 2026 de ce document, présentée ce mardi 3 février, met l’accent sur une situation particulière : celle des personnes logées de manière contrainte chez un tiers.
« C’est un sujet massif qui concerne plus de 600 000 personnes », expose en conférence de presse Manuel Domergue, le directeur des études de la fondation, en s’appuyant sur des chiffres de l’Insee de 2013. Malgré cela, cette situation est peu prise en compte par les politiques de lutte contre le mal-logement, fait valoir la fondation.
De « belles histoires de solidarité » à des situations plus difficiles
Derrière ce qualificatif, des réalités diverses se déploient, détaille Manuel Domergue. « On retrouve des personnes majeures qui reviennent habiter chez leurs parents mais aussi des personnes en situation de rupture conjugale, des jeunes en rupture avec l’aide sociale à l’enfance, des personnes hébergées chez leur employeur ou encore en situation de sous-location officieuse ». Autant de situations, qui ne relèvent pas toutes du mal-logement. « Pour certains, le logement chez un tiers est une chance. Parmi les personnes que nous avons interrogées, il y a de belles histoires de solidarité citoyenne ou familiale », relève le directeur des études.
La fondation a donc imaginé un gradient, avec différents critères à prendre en compte. Le premier d’entre eux est le lien entre l’hébergeur et l’hébergé, par exemple s’il s’agit de ses parents, de membres de sa famille, d’amis ou d’inconnus. Le deuxième aspect déterminant est celui de la stabilité ou de la précarité de cette situation. L’existence de contreparties et le surpeuplement dans le logement sont également pris en compte.
D’après l’enquête « Logement » de l’Insee de 2013, 2 664 000 ménages vivent en situation de surpeuplement. Le surpeuplement « accentué » (lorsqu’il manque deux pièces ou plus au logement), concerne plus de 218 000 ménages en 2013 (soit 934 000 personnes). Les situations de « surpeuplement modéré » (lorsqu’il manque une pièce au logement) concernent 2 446 000 ménages (soit 7 655 000 personnes), peut-on lire danse le rapport.
L’hébergement chez un tiers peut aussi relever du mal-logement lorsqu’il est source de situations inconfortables, par exemple lorsque l’hébergé n’a pas les clés du logement, ne se sent pas chez soi, ne peut pas mettre d’affaires personnelles ou n’a pas accès à la salle commune. Du côté des hébergeurs, il peut également représenter une contrainte.
Pour certains, des risques de violence ou de perte d’accès aux droits
« Dans 70 % des cas, l’hébergement chez un tiers entraîne une contrepartie », relève également Manuel Domergue, en s’appuyant sur une enquête menée en 2024-2025 auprès des usagers de l’accueil de jour du Samu social de Paris. Elle prend la forme d’un loyer ou deservices rendus, parfois les deux. « Les services domestiques sont souvent genrés », note le directeur des études.
Dans certains cas extrêmes, l’hébergement est accompagné de violences, notamment lorsqu’il est fourni en échange de prostitution ou d’obtention de drogues. D’après l’observatoire du Samu social de Paris, 8,1 % des personnes usagères des accueils de jour et ayant été hébergées au moins une fois chez un tiers au cours des 12 derniers mois ont déclaré avoir subi des violences sexuelles de la part de l’hébergeur ou d’un de ses proches. 13,4 % ont déclaré du harcèlement sexuel, 16,2 % des privations de liberté et 28,1 % des insultes et ou des humiliations.
« Parfois, c’est l’accès aux droits qui est mis entre parenthèses, à cause de l’absence de domiciliation administrative », fait encore valoir le directeur des études. En outre, en cas d’expulsion, les hébergés se retrouvent sans recours. « Il y a des situations d’expulsions brutales, d’auto- expulsions ou d’enfants qui sont transbahutés d’un logement à un autre ». Dans certains cas, l’hébergement contraint chez un tiers signifie l’éclatement de la cellule familiale entre plusieurs logements. Pour les parents, il peut entraîner des difficultés à obtenir la garde de leurs enfants.
« La vraie solution est de lutter contre la pénurie de logement »
Face à ce constat, des mesures doivent être prises, plaide la fondation. Les collectivités peuvent créer des adresses administratives dans les centres communaux d’action sociale (CCAS), faciliter les colocations dans le parc social ou aménager des foyers pour les jeunes travailleur.
« Mais la vraie solution est de lutter contre la pénurie de logement, notamment ceux avec de petits loyers », argumente Manuel Domergue.
Malheureusement, sur le mal-logement « le tableau s’assombrit », estime Christophe Robert, le délégué général de la fondation. « Il y a une aggravation rapide et préoccupante de la précarité, avec des inégalités de patrimoine qui sont deux fois plus importantes que les inégalités de revenus », souligne-t-il.
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Un plan de relance du gouvernement, jugé inatteignable
Alors que plus de 855 personnes sont mortes dans la rue en 2025, selon le collectif des Morts de la rue, et que 36 % des foyers ont déclaré des difficultés à payer leurs factures d’énergie cette même année, « la politique du logement est malmenée », estime Christophe Robert.
Il dénonce, entre autres, dans le budget de l’Etat, la baisse de production des logements sociaux et des places d’hébergement pour les demandeurs d’asile, ainsi que la suppression des APL pour les étudiants étrangers non boursiers. En début d’année, le gouvernement a présenté un plan de relance, prévoyant la construction de 400 000 unités par an, pour atteindre 2 millions de logements supplémentaires d’ici fin 2030. Mais, avec seulement 273 000 mises en chantier recensées entre 2023 et 2024, cet objectif est inatteignable en l’état, estiment plusieurs acteurs du logement.
Élisabeth Crépin-Leblond 