« La place des femmes dans l’économie sociale et solidaire a longtemps été un impensé », entretien avec Scarlett Wilson-Courvoisier
Dans un ouvrage récent, « Le Matrimoine », Scarlett Wilson-Courvoisier évoque la figure de cent femmes qui ont marqué l’histoire de l’économie sociale et solidaire et ont pourtant souvent été oubliées. Elle souhaite ainsi donner aux femmes toute la place qu’elles méritent dans un secteur où elles sont aujourd’hui largement majoritaires.
Scarlett Wilson-Courvoisier est une militante de longue date de l’économie sociale et solidaire (ESS), passée notamment à plusieurs reprises, entre 1981 et 2008, par des cabinets ministériels et par la délégation interministérielle en charge de l’économie sociale puis de l’ESS. Féministe convaincue, elle a aussi constaté, au fil des ans, la reconnaissance limitée donnée aux femmes dans ce mouvement, bien qu’elles représentent les deux-tiers des salariés de l’ensemble des associations, coopératives et mutuelles, et même près de 95 % dans le domaine du care.
Il y a plusieurs années, elle a entamé un long travail de recherche destiné à redonner toute leur place à des femmes ayant marqué l’histoire de l’économie sociale et solidaire depuis deux cents ans. Elle en a tiré un ouvrage, Le Matrimoine. Ce que nous ont transmis les pionnières de l’ESS (1830-1999), paru à l’automne 2025 aux éditions Campus ouvert. Carenews s’est entretenu avec l’autrice sur la genèse de ce projet et ses enseignements.
- Carenews : Pourquoi avoir choisi d’intituler votre livre Le Matrimoine ? Que signifie ce terme que l’on a peu l’habitude d’entendre ?
Scarlett Wilson-Courvoisier : C’est un mot qui a un effet urticaire sur certains, et c’est précisément pour cela que j’ai voulu l’utiliser. Pourtant ce mot de « matrimoine » existait au Moyen Âge. Il désignait la part que la future mariée apportait dans un ménage, en meubles, en argent, au même titre que le futur marié apportait de son côté un « patrimoine ». Puis il y a eu, disons, un glissement sémantique : les membres de l'Académie française (institution créée en 1634) ont masculinisé le vocabulaire français et ont contribué à faire disparaître le mot comme les noms de métiers exercés par des femmes.
Il a connu une résurgence il y a quelques années, et il m’a semblé intéressant de le reprendre à mon compte pour valoriser tout ce que les femmes ont apporté à l’ESS au fil de l’histoire, même si leur rôle a jusque-là été largement occulté.
- Comment a été reconnue la place des femmes dans l’ESS au cours de l’histoire ?
Jusqu’à récemment, la place des femmes dans l’économie sociale et solidaire a été un impensé. Elles y sont pourtant majoritaires : elles représentent 67 % des salariés des structures de l’ESS. Mais elles se heurtent dans les grandes entreprises à un plafond de verre et partout à un manque de reconnaissance : parmi les dirigeants de l’ESS, on ne compte qu’un tiers de femmes ; l’égalité de salaires n’est toujours pas une réalité, idem pour certaines conditions de travail, voire la simple prise de parole dans les réunions et la prise en compte de ce qui est dit par les femmes, etc.
En 2011, lors des États généraux de l’ESS tenus à Paris, nous étions quelques-unes à constater qu’il y avait peu de femmes invitées à s’exprimer à la tribune. Nous avions alors protesté auprès des organisateurs et demandé la création sur place ce jour-là d’un groupe de travail sur l’égalité femmes-hommes dans l’ESS.
En 2011, lors des États généraux de l’ESS tenus à Paris, nous étions quelques-unes à constater qu’il y avait peu de femmes invitées à s’exprimer à la tribune. »
À la suite, nous avons cofondé un collectif femmes, « FemmESS », mobilisé sur ce sujet. À notre demande sera mise en place une commission « égalité femmes-hommes » au sein du Conseil supérieur de l’ESS, présidée par Elisa Braley, l’une d’entre nous, tandis qu’était créé un observatoire « égalité femmes-hommes » au sein de l’Observatoire national de l’ESS. Il a mené pour la première fois des études et statistiques sur ce champ spécifique.
Dans le cadre de la loi Hamon du 31 juillet 2014, le Conseil supérieur de la coopération et le Conseil supérieur de l’ESS sont devenus paritaires. Cette loi impose aussi l'obligation de rédiger des rapports sur cette thématique tous les trois ans afin de mesurer engagements et avancées. Enfin le principe « Un homme, une voix », souvent évoqué alors dans l'ESS, est devenu « Une personne, une voix ».
À lire aussi : « L’ESS devrait être exemplaire en matière d’égalité femmes-hommes », entretien avec Fatima Bellaredj 
Par ailleurs, depuis 2025, ESS France pilote un projet européen, intitulé « Capse », dans le cadre du programme Erasmus +, visant à faire avancer l’égalité femmes-hommes dans les instances de gouvernance de l’ESS : la « gouvernance paritaire » est ainsi introduite.
Plein de choses ont donc bougé depuis dix ans, mais tout n’est pas parfait. Et surtout, on peut se demander comment un mouvement qui s’appuie sur des valeurs progressistes de solidarité, d’émancipation, de démocratie, ne fait pas beaucoup mieux, en matière de reconnaissance des femmes, que le reste de l’économie. Mon hypothèse est que nous nous inscrivons dans une société historiquement patriarcale et sexiste, dans laquelle l’évolution des mentalités est lente, et que l’ESS n’a pas échappé à la règle.
C’est en tout cas ce manque de connaissance et de reconnaissance des femmes, cette profonde injustice, que j’ai voulu pallier à travers ce travail sur le matrimoine de l’ESS.
On peut se demander comment un mouvement qui s’appuie sur des valeurs progressistes de solidarité, d’émancipation, de démocratie, ne fait pas beaucoup mieux, en matière de reconnaissance des femmes, que le reste de l’économie. »
- Dans ce livre, vous dressez le portrait de 100 femmes qui ont joué un rôle éminent dans l’histoire de l’ESS entre 1830 et 1999. Beaucoup d’entre elles avaient été oubliées par l’histoire. Comment avez-vous procédé pour retrouver leur trace ?
Je tiens d’abord à souligner que je ne suis ni historienne ni sociologue, simplement une femme engagée dans l’ESS depuis plus de quarante ans. Mais ce livre est le fruit d’un long travail de recherches, auprès du Cédias-Musée social (spécialisée sur l’histoire sociale et l’ESS) mais aussi de diverses autres bibliothèques.
J’ai notamment beaucoup consulté le Maîtron, cet ensemble de notices biographiques en particulier du mouvement ouvrier. Certaines figures de femmes m’ont aussi été signalées par les unes et les autres, qui les croisaient au hasard de leurs lectures. J’ai moi-même beaucoup lu et suis allée en régions interviewer des femmes des divers mouvements et secteurs de l’ESS de ma génération.
Cela m’a permis en effet d’identifier cent femmes ayant joué un rôle majeur dans l’histoire de l’économie sociale et solidaire, entendue au sens large. J’inclus en effet dans ces figures toutes les femmes qui ont contribué à des transformations économiques sociales et sociétales majeures, que cela s’inscrive ou non dans le périmètre strict de l’ESS tel que défini par des circulaires antérieures depuis 1981 en lien avec la Délégation interministérielle à l'économie sociale et par la loi Hamon de 2014.
J’inclus dans le Matrimoine de l'ESS toutes les femmes qui ont contribué à des transformations économiques sociales et sociétales majeures. »
- Pouvez-vous nous citer quelques-unes de ces femmes que vous contribuez à mettre en lumière dans cet ouvrage ?
Avant 1830, on peut citer Olympe de Gouges, et sa Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne rédigée en 1791, soulignant déjà que la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen avait mis de côté la moitié de la population : les femmes !
Plus tard, les femmes de 1848, telles qu'Eugénie Niboyet, Jeanne Deroin ou Pauline Roland, ont joué un rôle majeur en tant qu’émancipatrices, en concentrant leurs interventions orales et écrites sur la lutte contre l’ignorance, entretenue par la société, des jeunes filles pauvres et des femmes, mais aussi en mettant en œuvre certaines de leurs propositions. Elles revendiquaient l’enseignement général, primaire et secondaire, des écoles et des instituteurs/trices mieux formés, l’accès aux diplômes, l’enseignement professionnel et des écoles spécifiques, la suppression des asiles pour enfants pauvres remplacés par des écoles maternelles, et l’éducation des jeunes enfants prenant en compte le jeu et leur épanouissement physique et moral. Elles ont initié les universités populaires.
Les femmes ont également joué un rôle important au moment de la Commune en 1871 : droit du travail, organisation du travail, égalité de salaire avec les hommes, accès au savoir et à l’instruction pour tous grâce à une école laïque, gratuite et obligatoire, pensions pour les veuves des fédérés tués au combat, qu’elles soient mariées ou non. Parmi elles, Nathalie Le Mel, révolutionnaire bretonne installée à Paris, dirigeait un restaurant coopératif, La Marmite, créé en 1868 pour procurer des repas bon marché aux ouvriers. Louise Michel, institutrice de métier, inspiratrice de la commune, était une militante de l’éducation populaire.
Plus récemment encore, Éliane Genève, née en 1931, a créé les associations Accueil paysan et Paysans du monde, réseaux d’éducation populaire qui favorisent un accueil à la ferme et en milieu rural, pour soutenir l’agriculture paysanne, en France et dans le monde.
Elisabeth Bost, née en 1942, a été à l’origine de la création de la première coopérative d’activités et d’emplois (CAE) en 1995, Cap Services, qui permet d’associer dans une même coopérative des entrepreneurs désireux de développer leur propre activité, en solidarité et coopération avec d’autres. Le statut de CAE a ensuite été reconnu juridiquement par la loi Hamon de 2014.
Yvette Thomas, née en 1954, a présidé la Fédération régionale des coopératives agricoles de Poitou-Charentes et a été membre de la Chambre d’agriculture départementale et régionale pendant vingt ans.
Quant à Nicole Alix, née en 1953, elle a cocréé et elle préside l’association La Coop des communs, qui vise à construire des ponts entre la notion de « commun » théorisée par la politologue et économiste américaine Elinor Ostrom et l’économie sociale et solidaire.
Il me semblait important, avec ce Matrimoine, de redonner toute leur place à ces femmes qui ont largement contribué au progrès social et sociétal en France.
- Quel a été l’accueil donné à votre ouvrage dans l’ESS et quelles doivent en être les suites à votre avis ?
L’accueil a été très positif. Le livre fait d’ailleurs partie d’un dispositif plus large, soutenu par ESS France et plusieurs acteurs importants de l’ESS. Dans ce cadre, ont également été produits une série de « portraits numériques » de femmes qui travaillent actuellement dans l’ESS, dans le but d’inspirer les jeunes à s’y impliquer en tant que salariés, militants ou bénévoles. Une exposition itinérante de figures féminines d’hier et d’aujourd’hui est disponible à ESS France. Des outils pédagogiques sur l’ESS et sur l’égalité femmes-hommes sont également en cours de développement par L’Esper, association chargée d’éduquer à et par l’ESS en milieu scolaire, notamment en collèges et lycées.
Le projet contribue donc à faire avancer l’égalité femmes-hommes dans l’ESS et à redonner aux femmes la place qu’elles méritent. Toutefois, rien n’est encore gagné et il faut continuer à se mobiliser sur ce sujet : femmes et hommes, dirigeant.e.s, élu.e.s, salarié.e.s et bénévoles.
Le projet contribue à faire avancer l’égalité femmes-hommes dans l’ESS et à redonner aux femmes la place qu’elles méritent. »
Propos recueillis par Camille Dorival 
