Décloisonner les savoirs pour anticiper les crises sanitaires : One Sustainable Health et les fondations en action
En janvier 2026, la santé ne peut plus être pensée séparément de l’environnement, du social et du vivant : le projet One sustainable Health s’impose comme un cadre majeur pour comprendre et agir de façon concertée. Cette démarche propose une approche originale, fondée sur l’analyse d’initiatives concrètes plutôt que sur des modèles théoriques et de dialogue inter-disciplines. Elle met en lumière le rôle désormais central des fondations, capables de relier acteurs sanitaires, sociaux et territoriaux là où les politiques publiques peinent à articuler les réponses transverses.
Anne-Françoise Berthon est vétérinaire, chargée de mission One Health auprès de la direction générale de l’ANSES. Elle œuvre à l’interface de la science, de l’expertise sanitaire et des politiques de prévention, avec la conviction que la santé humaine ne peut plus être pensée indépendamment de celle des animaux et des écosystèmes.
Benoît Miribel est président bénévole de la fondation Une santé durable pour tous et initiateur du One Sustainable Health Forum. Ancien Président du Centre Français des Fonds et Fondations, il a joué un rôle déterminant pour faire passer One Health d’une intuition partagée entre experts à une dynamique collective, internationale et structurée, soutenue par la philanthropie.
One Health : une intuition ancienne, mais un changement de regard radical
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Anne-Françoise Berthon, on parle aujourd’hui beaucoup de One Health. Certains y voient un nouveau concept, presque une mode. Comment situez-vous cette approche dans le temps long ?
Anne-Françoise Berthon : One Health n’est absolument pas une mode. C’est au contraire un retour à une évidence que nous avions puis que nous avons perdue. Historiquement, les grands scientifiques travaillaient déjà de manière transversale. Pasteur, par exemple, ne séparait pas la santé humaine, animale ou végétale. Lorsqu’il étudiait la rage, ou les maladies de la vigne et du vin, il montrait déjà que les agents pathogènes circulent entre les espèces et les milieux.
Ce qui est nouveau, ce n’est donc pas le principe, mais le fait que nous lui donnions un nom et une visibilité. Pendant des décennies, nous avons construit des disciplines, des ministères, des politiques publiques en silos. Cela a permis des progrès extraordinaires, mais cela a aussi fragmenté notre compréhension du vivant. Or le vivant, lui, ne connaît pas ces frontières. L’air, l’eau, les sols, les végétaux, les animaux, les humains forment un continuum.
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Donc One Health, ce n’est pas une révolution scientifique mais une révolution du regard ?
Exactement. C’est un changement de focale. Il ne s’agit pas de nier les expertises existantes mais de les relier. One Health propose de remettre du lien là où nous avons créé des compartiments. Et c’est précisément ce lien qui devient vital aujourd’hui.
La pandémie : un choc, mais aussi une opportunité
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Pourquoi ce changement de regard devient-il aujourd’hui incontournable ?
Parce que nous faisons face à une accumulation de crises systémiques. Le changement climatique, l’érosion de la biodiversité, la pression sur les systèmes alimentaires, l’urbanisation massive, tout cela crée des conditions favorables à l’émergence de nouvelles maladies.
La pandémie de Covid a été un choc mondial, mais aussi un révélateur. Elle a montré que la gestion de crise est toujours plus coûteuse, plus complexe et plus violente que la prévention. Pourtant, nos systèmes de santé restent largement construits autour du soin curatif. Ils interviennent quand le problème est déjà là, rarement avant.
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C’est à ce moment-là que le concept est véritablement relancé ?
Oui. Les accords dits de Manhattan de 2004, réunissant des scientifiques internationaux, avaient marqué une étape importante. L’idée était simple mais ambitieuse : si nous voulons éviter de nouvelles crises de cette ampleur, nous devons changer de modèle. Passer d’une logique de réaction à une logique d’anticipation. One Health est devenu un cadre pour penser cette transformation.
De la science à la société : faire circuler la connaissance
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On comprend bien l’intérêt scientifique. Mais comment passe-t-on de la science à l’action collective ?
C’est là que réside le véritable défi, mais aussi l’enthousiasme du projet. Pendant longtemps, on a pensé que produire de la connaissance suffisait. Or ce n’est pas vrai. Lorsqu’on parle de pesticides, de pollutions diffuses ou de perturbateurs endocriniens, on voit bien que les débats sont chargés d’émotions, de peurs, de conflits d’intérêts.
One Health nous oblige à produire des données robustes, capables d’établir des corrélations solides entre environnement et santé, mais aussi à rendre ces données compréhensibles et accessibles. Il ne s’agit pas seulement de convaincre des experts, mais d’embarquer les citoyens, les élus locaux, les décideurs économiques.
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C’est donc un projet profondément démocratique ?
Oui, profondément. Il faut que chacun comprenne pourquoi on investit dans la prévention, pourquoi certaines décisions peuvent sembler contraignantes à court terme mais bénéfiques à long terme. C’est aussi une manière de redonner du sens à l’action publique.
Cultures, territoires et savoirs locaux
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Vous insistez souvent sur l’importance des territoires et des cultures.
Parce qu’on ne peut pas appliquer One Health de manière uniforme. En Afrique, en Asie, en Amérique latine, les communautés jouent un rôle central dans la prévention. Les savoirs traditionnels, les pratiques communautaires, les croyances influencent profondément les comportements de santé.
J’ai travaillé sur la rage dans des contextes très différents. Dans certains bidonvilles, vacciner les chiens était perçu comme un risque, parce que les rassembler pouvait favoriser d’autres maladies. Sans compréhension culturelle, sans dialogue, aucune politique sanitaire ne fonctionne. One Health, c’est aussi cela : écouter, comprendre, adapter.
Former les décideurs et décloisonner l’État
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Après le Covid, comment cette approche s’est-elle structurée en France ?
La crise a révélé un manque de culture scientifique du vivant chez de nombreux décideurs. C’est ce constat qui a conduit à la création de l’Institut One Health dans le cadre de France 2030. L’objectif est clair : former les décideurs pour qu’ils intègrent ces enjeux systémiques dans leurs arbitrages.
Parallèlement, l’ANSES a renforcé la visibilité de ses activités One Health. L’agence est, par construction, à l’interface de la santé humaine, animale, environnementale et du travail. Il était logique qu’elle joue un rôle moteur dans cette dynamique et qu’elle devienne partenaire du One Sustainable Health Forum.
La naissance du One Sustainable Health Forum : de l’intuition à la structure
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Benoît Miribel, comment est né le Forum ?
Benoît Miribel : Pendant le confinement, beaucoup d’experts discutaient entre eux, souvent de manière informelle en visio car nous étions coincés. Nous partagions tous le même sentiment : il manquait un espace transversal, un lieu où ces expertises pourraient se rencontrer, se confronter, se renforcer mutuellement.
À la sortie du confinement, une question s’est imposée : comment donner une forme durable à cette énergie, sans la figer ? Passer d’échanges informels à une formalisation dans un forum transdisciplinaire. La réponse a été la création d’une fondation de soutien, une fondation abritée dès 2020 à la Fondation Bullukian à Lyon avant de passer sous l’égide de l’Institut Pasteur le 4 juillet 2024. Un outil léger mais structurant, capable de porter un projet collectif. Le premier Forum mondial « one sustainable health » s’est tenu en juillet 2023 à Lyon au Musée des Confluences pour faire converger enjeux sanitaires, environnementaux et sociaux, pour accompagner les transitions nécessaires.
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Le Forum n’est donc pas une institution classique ?
Non, et c’est ce qui fait sa force. C’est un espace de dialogue, de convergence, de recommandations. Il part de la science mais il va vers la société, avec solidarité, et progressivement vers le plaidoyer. Il ne se substitue pas aux acteurs existants, il les relie avec le sentiment de collaborer à une approche plus large que chacune de nos structures limitées par leurs missions et moyens.
One Sustainable Health : un projet enthousiasmant et mobilisateur
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Pourquoi avoir ajouté le terme « Sustainable » ?
Benoît Miribel : Parce que nous voulions élargir l’ambition. One Health a longtemps été associé aux zoonoses et à la santé animale. One Sustainable Health intègre pleinement le climat, la biodiversité, l’environnement, l’urbanisme. C’est une vision du vivant dans toutes ses dimensions en lien directe avec les 17 Objectifs du Développement Durable (ODD 2030).
Ce qui est enthousiasmant, c’est que cette approche parle à des mondes très différents : scientifiques, acteurs publics, entreprises, fondations, citoyens. Elle crée un langage commun autour d’une approche collaborative sans frontières autour du vivant.
Anne-Françoise Berthon : Elle permet aussi de penser les maladies chroniques, les cancers liés aux polluants, les perturbateurs endocriniens. Ces enjeux conditionnent la soutenabilité de nos systèmes de protection sociale et le respect des limites planétaires. One Sustainable Health, c’est une vision de long terme, lucide mais porteuse d’espoir.
Pour des transitions économiquement viables, socialement acceptables et progressives
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Qu’est-ce qui conditionne le succès de cette transformation ?
Anne-Françoise Berthon : L’économie et le temps. On ne change pas les pratiques par injonction morale. Il faut que les transitions soient économiquement viables, socialement acceptables et progressives. La donnée, la modélisation, l’intelligence artificielle peuvent aider à anticiper, à simuler, à prioriser. Les sciences humaines sont également essentielles. Sociologues et anthropologues permettent de relier les disciplines et de dialoguer avec les citoyens. Sans eux, One Health resterait une affaire d’experts.
Le rôle décisif des fondations dans la structuration du projet
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Quel rôle ont joué les fondations ?
Benoit Miribel : Ce qui frappe, rétrospectivement, dans la trajectoire du One Sustainable Health Forum, c’est moins la rapidité de sa structuration que la nature même de son émergence. Le projet n’est pas né d’une décision institutionnelle, ni d’un programme public prédéfini. Il est né d’un vide : celui laissé entre des expertises scientifiques de très haut niveau largement reconnues et l’absence d’un espace capable de les relier, de les faire dialoguer, puis de les projeter vers la société et la décision publique.
Au sortir du confinement, alors que les échanges entre experts se multiplient de manière informelle, une intuition se dessine progressivement : il ne suffit plus de produire de la connaissance, il faut l’agréger, la mettre en circulation, l’inscrire dans une dynamique collective. Encore faut-il un cadre pour le faire. C’est à ce moment-là que la question de l’outil se pose, non pas comme une fin en soi, mais comme une condition de possibilité.
La création de « La fondation Une santé durable pour tous » répond précisément à ce besoin. Elle n’a pas vocation à incarner une nouvelle institution, ni à se substituer aux acteurs existants, mais à offrir un support léger et structurant : un point d’appui pour transformer une énergie diffuse en projet collectif, pour passer de discussions fragmentées à une dynamique de travail organisée, internationale et continue.
La fondation Une Santé Durable pour Tous est l’outil qui nous a permis de pouvoir structurer le Forum OSH avec des groupes de travail internationaux et l’adhésion de nombreuses organisations
Dans cette phase fondatrice, le rôle des fondations a été déterminant. Les premières années, aucun financement public n’est mobilisé. Ce sont alors des fondations comme la Fondation de France, la Fondation Carasso, Fondation Bullukian (abritant initialement la fondation), Foundation S qui acceptent de s’engager, non pas sur un projet clé en main, mais sur une intuition forte, encore en construction. Elles acceptent l’incertitude, le temps long, l’expérimentation. Elles rendent possible ce qui, sans elles, serait resté à l’état de conviction partagée entre quelques experts.
Cet engagement philanthropique ne se limite pas à un soutien financier. Il permet de recruter, de coordonner, d’organiser des groupes de travail, de tenir des événements, de donner une visibilité internationale au projet. Il crée surtout un espace neutre, indépendant, où peuvent se rencontrer scientifiques, acteurs publics, fondations, secteur privé, sans logique de domination institutionnelle ni agenda préétabli.
L’hébergement de la fondation à l’Institut Pasteur marque une nouvelle étape dans cette trajectoire. Il donne au projet une assise scientifique symbolique forte, une cohérence intellectuelle et une capacité de rayonnement accrue, tout en préservant son esprit d’origine : partir de la science, rester fidèle aux faits, mais ne pas s’y enfermer.
Dans cette construction progressive mon rôle a été celui d’un passeur : entre mondes scientifiques et philanthropiques, entre expertise et action, entre intuition et structuration. Investi bénévolement dans un temps long, je me suis attaché à faire émerger une vision partagée, à maintenir un cap, à relier des acteurs qui, jusque-là, travaillaient souvent côte à côte sans réellement se rencontrer. A partir de l’engagement des fondations françaises initiales, le département Santé de l’Agence Française de Développement (AFD) a décidé en 2023 d’apporter son soutien pour accroitre notre capacité d’actions internationales.
Rejoint par d’autres le travail de mise en lien a permis peu à peu au Forum de changer d’échelle. Ce qui n’était au départ qu’un espace d’échange devient un lieu de convergence, puis un espace de formulation collective, capable de produire des recommandations, d’éclairer les décideurs, et d’assumer progressivement une fonction de plaidoyer, sans jamais se départir de son ancrage scientifique. La fondation Une Santé Durable pour Tous est ainsi une fondation de flux qui permet de soutenir le Forum OSH lui-même constitué de Groupes de Travail Internationaux à même de publier des bonnes pratiques et recommandations.
La mission statutaire qui a été donnée à la fondation Une Santé Durable pour Tous dès le 1er septembre 2020, consiste à « accroitre le dialogue et les projets innovants entre acteurs publics et privés en faveur d’une santé durable pour tous ».
À travers One Sustainable Health, les fondations démontrent ainsi leur capacité singulière : prendre le risque du décloisonnement, soutenir des démarches encore marginales, créer des interstices là où les cadres publics sont contraints, et accompagner l’émergence de nouvelles grammaires de l’action collective. Dans un monde marqué par des crises imbriquées et des institutions sous tension, cette capacité à rendre possible l’expérimentation et la pensée systémique apparaît plus que jamais décisive.
Bien entendu, si le Forum OSH part de la science, c’est bien la mise en œuvre opérationnelle des connaissances qui en découle qui est au cœur des actions transdisciplinaires portées. Cela nous amène à développer « La Fabrique OSH » pour la co-construction de projets divers acteurs.
Le 30 avril 2025, le Forum OSH a invité le président E.Macron à venir organiser un One Health Summit à Lyon dans une synergie public-privé. Il se tiendra le 7 avril 2026, précédé d’un Festival One Health où toute organisation qui le souhaite peut adresser d’ici le 30 janvier, son side-event.
Propos recueillis par Francis Charhon