Enfance : rebâtir un pacte de protection, de prévention et de solidarité
Cette publication entre dans le cadre d’une série du blog « Chroniques Philanthropiques » sur l’enfance et la jeunesse. Dans cet entretien, Sarah El Haïry présente le rôle du Haut-commissariat à l’enfance, créé pour replacer l’enfant au centre des politiques publiques. L’échange met en lumière une conviction forte : l’enfance ne peut plus être traitée comme un sujet sectoriel, partagé entre l’école, la justice, la santé, les départements ou les associations. Face à la crise de l’Aide sociale à l’enfance, Sarah El Haïry défend une politique transversale, plus cohérente, fondée sur la prévention, la stabilité des parcours, le soutien aux parents et la mobilisation de coalitions publiques, associatives, privées et philanthropiques.
Replacer l’enfant au centre de l’action publique
Francis Charhon : Sarah El Haïry vous avez été nommée Haut-Commissaire à l’enfance. Qu’est-ce que le Haut-commissariat et quelle est sa vocation ?
Sarah El Haïry : Le Haut-commissariat à l’enfance répond d’abord à une nécessité : replacer l’enfant au centre de l’action publique, non pas à travers une politique sectorielle supplémentaire, mais en construisant une approche transversale, cohérente et durable. L’enfance ne peut pas être appréhendée uniquement par le prisme de l’école, de la santé, de la justice, de la protection sociale ou de la famille. Tous ces champs sont évidemment essentiels, mais ils doivent être pensés ensemble, car l’enfant traverse chacun de ces espaces au cours de sa journée, de son parcours et de sa construction.
La mission du Haut-commissariat consiste donc à dépasser les logiques de silos pour bâtir une politique de l’enfance plus globale, capable d’articuler protection, prévention, accompagnement des parents et mobilisation de l’ensemble des acteurs concernés. Il s’agit de créer une méthode de travail partenariale, associant l’État, les collectivités territoriales, les professionnels de l’enfance, le monde associatif, les familles, mais aussi les enfants eux-mêmes. Leur participation est indispensable, car une politique de l’enfance ne peut pas être construite uniquement sur eux : elle doit aussi être construite avec eux.
Trois grands enjeux structurent cette mission. - La protection, face aux violences, aux carences, aux ruptures de parcours et aux situations de grande vulnérabilité. - La prévention, car il est toujours préférable d’agir en amont plutôt que de réparer trop tardivement des situations déjà dégradées. - L’accompagnement des parents et des adultes qui entourent les enfants car protéger un enfant c’est aussi soutenir celles et ceux qui participent à son éducation, à sa sécurité et à son développement.
Le Haut-commissariat intervient enfin dans un moment particulier. Les enfants grandissent aujourd’hui au croisement de plusieurs transformations majeures :
- La transition environnementale, qui affecte leur santé et leur cadre de vie
- La révolution numérique, qui bouleverse les liens sociaux, les apprentissages et les formes de violence
- La chute démographique, qui interroge la place de l’enfant dans une société où les équilibres entre générations se fragilisent. C’est pourquoi l’enfance ne doit pas être considérée comme un sujet parmi d’autres, mais comme une priorité structurante pour notre modèle social et pour l’avenir collectif.
Francis Charhon : Ce rôle suppose donc de coordonner des politiques publiques aujourd’hui dispersées ?
Sarah El Haïry : Oui. L’enfance est encore trop souvent découpée par institutions et par temps de vie : le scolaire, le périscolaire, le soin, la protection, l’éducation informelle, le numérique, la citoyenneté. Or l’enfant ne vit pas dans ces découpages administratifs. Il traverse tous ces espaces. Le Haut-commissariat ne se substitue pas aux acteurs existants. Il cherche à les faire travailler ensemble autour d’une même priorité. C’est un rôle d’orchestration : faire dialoguer l’État, les collectivités, les professionnels, les associations, les familles et les enfants eux-mêmes, afin de construire une politique plus cohérente.
L’Aide sociale à l’enfance : une crise structurelle
Francis Charhon : L’Aide sociale à l’enfance concerne environ 400 000 enfants. Quelle est aujourd’hui la situation ?
Sarah El Haïry : L’Aide sociale à l’enfance concerne les enfants dont la puissance publique a la responsabilité de protection. Certains restent dans leur famille avec un accompagnement, d’autres sont retirés de leur domicile et accueillis par des assistants familiaux, des foyers ou d’autres structures. Dans tous les cas, ce sont des situations lourdes, qui imposent une intervention dans la vie familiale.
Aujourd’hui, le système traverse une crise réelle. Elle tient d’abord aux ruptures trop fréquentes dans les parcours : changements de lieu de vie, changements d’éducateur, allers-retours entre dispositifs, absence de continuité. Pour des enfants qui ont parfois déjà connu des violences, des carences ou des traumatismes, ces ruptures sont très destructrices. Elle tient aussi au manque de professionnels et de capacités d’accueil. Le secteur attire difficilement, les assistants familiaux sont nombreux à partir à la retraite, les éducateurs manquent et certaines mesures de justice ne sont pas exécutées. Ce n’est pas acceptable, mais cela révèle une tension structurelle.
Pour améliorer la connaissance la Drees développe Olinpe, un dispositif de suivi longitudinal des enfants bénéficiant d’une mesure de protection. Grâce à des données administratives anonymisées transmises par les départements, il permet d’analyser dans la durée les parcours des enfants : placements, ruptures, retours en famille et évolution des mesures. À terme, ces données pourront être croisées avec celles de la santé, de l’éducation, de l’emploi, de la justice ou de l’intérieur. Encore inégalement alimenté selon les territoires, Olinpe doit produire ses premiers résultats nationaux fin 2026. Il constitue déjà un outil important pour mieux comprendre les parcours et évaluer les politiques de protection de l’enfance.
Francis Charhon : Beaucoup des décisions souvent relèvent de la justice. Est-ce conforme à l’esprit initial de la protection de l’enfance ?
Sarah El Haïry : Aujourd’hui, environ 70 % des décisions sont judiciaires, alors que la philosophie initiale reposait davantage sur la décision administrative et sur la capacité des familles à demander de l’aide. Cette judiciarisation dit quelque chose de la dégradation des situations, mais aussi de la difficulté à intervenir suffisamment tôt. L’objectif n’est pas d’enlever les enfants à leur famille, mais de les protéger. Quand un accompagnement au domicile est possible, il doit être privilégié. Quand l’éloignement est nécessaire, il doit être décidé clairement, avec un projet stable pour l’enfant. Ce qui n’est plus possible, car on se trouve face à des situations d’entre-deux qui durent, des ruptures successives ou l’absence de perspective.
Changer de doctrine : stabilité, prévention et liens de confiance
Francis Charhon : Vous parlez d’un changement de doctrine. Que signifie-t-il concrètement ?
Sarah El Haïry : Cela signifie remettre la stabilité de l’enfant au centre. La protection de l’enfance ne peut pas être une succession de réponses institutionnelles. Un enfant a besoin d’un cadre durable, de repères, d’un lieu où il peut se construire. Lorsqu’un retour dans sa famille n’est pas possible, il faut bâtir rapidement un projet de vie stable. Cela suppose aussi de mieux rechercher les solutions dans l’environnement proche de l’enfant. Le tiers digne de confiance est essentiel : un grand-parent, un oncle, une tante, un parrain, une marraine ou une personne déjà présente dans la vie de l’enfant. Cette solution est protectrice, elle permet d’éviter une rupture totale avec son univers. Elle était déjà présente dans la loi Taquet. Le projet de loi porté par Stéphanie Rist et Gérald Darmanin permettra de renforcer cette logique de désinstitutionnalisation, via le recours au tiers digne de confiance et à l’accueil durable et bénévole lorsque cela est bénéfique pour l’enfant. Les foyers, les villages d’enfants ou les assistants familiaux resteront nécessaires, notamment lorsqu’il n’existe pas d’environnement familial protecteur. Mais l’institution ne doit pas devenir la seule réponse possible. L’intérêt supérieur de l’enfant reste notre seule boussole. Il nous faut, à chaque fois, identifier la solution d’accueil la plus adéquate pour l’enfant, selon ses besoins.
Il faut également renforcer la prévention et le soutien aux parents. Dans certaines situations, un accompagnement précoce peut éviter que la situation ne se dégrade. Dans d’autres, il faut décider plus rapidement que le retour au domicile n’est pas envisageable et construire une autre stabilité. Dans les deux cas, l’objectif est le même : éviter que l’enfant ne vive dans l’incertitude.
Des inégalités territoriales fortes
Francis Charhon : La protection de l’enfance dépend des départements. Cela crée-t-il des différences importantes ?
Sarah El Haïry : Oui et c’est l’un des problèmes majeurs. L’Aide sociale à l’enfance est une compétence départementale et les enfants ne sont pas accueillis de la même manière selon leur département de naissance ou de prise en charge. Cette différence de traitement est une rupture profonde d’égalité. L’État intervient à travers certains programmes, notamment sur la santé protégée ou l’éducation protégée. Mais l’enjeu dépasse la seule question des moyens. Il faut garantir à chaque enfant un socle commun de droits, de protection et d’accompagnement. Le lieu où un enfant est né ne devrait pas déterminer la qualité de sa prise en charge.
Francis Charhon : Comment le dispositif s’enclenche-t-il lorsqu’une situation préoccupante est signalée ?
Sarah El Haïry : Cela commence souvent par une information préoccupante, qui déclenche une évaluation sociale. Selon la gravité, la réponse peut aller d’un accompagnement au domicile à une décision de placement. Certaines situations imposent une réaction immédiate, par exemple en cas de violences intrafamiliales graves. D’autres appellent un travail plus progressif avec la famille. Mais les délais et les modalités varient fortement selon les territoires, les moyens disponibles et la situation de l’enfant. C’est précisément pour cela qu’il faut renforcer la cohérence nationale et garantir l’exécution des décisions.
Jeunes majeurs et mineurs non accompagnés : sécuriser les passages critiques
Francis Charhon : La sortie des dispositifs à la majorité est souvent un moment de grande fragilité. Certains jeunes peuvent se retrouver très seuls à 18 ans.
Sarah El Haïry : C’est un sujet essentiel. On ne devient pas autonome par magie le jour de ses 18 ans. Beaucoup de jeunes issus de l’Aide sociale à l’enfance n’ont pas le soutien familial dont bénéficient d’autres jeunes du même âge. Ils n’ont pas toujours un parent ou un proche chez qui revenir en cas de difficulté. Cette absence de refuge les expose davantage aux ruptures, à la précarité et parfois à la rue. Le contrat jeune majeur doit permettre d’éviter ces sorties brutales, mais sa mise en œuvre varie fortement selon les départements. Certains accompagnements sont trop courts, trop conditionnés ou trop orientés vers une autonomie immédiate. Or l’autonomie se construit progressivement. Il faut préparer le projet dès 16 ans et reconnaître qu’un jeune peut avoir besoin d’un droit au retour, comme dans une famille. Ce droit est déjà garanti dans la loi, mais son application reste encore disparate.
Francis Charhon : Et pour les mineurs non accompagnés ?
Sarah El Haïry : Un mineur non accompagné est d’abord un enfant à protéger. Il peut y avoir des débats sur l’évaluation de l’âge, mais une fois la minorité établie, la responsabilité est claire : il faut mettre l’enfant en sécurité, l’accompagner dans sa scolarité, l’accès au français, les démarches administratives, la formation et l’insertion.
Jusqu’à sa majorité, la Convention internationale des droits de l’enfant impose cette protection. On ne trie pas les enfants selon leur origine ou leur parcours. Un enfant vulnérable, sans famille à ses côtés, doit être protégé.
Associations et fondations : construire des coalitions autour du commun
Francis Charhon : Le monde associatif est très présent dans le champ de l’enfance. Quel rôle joue-t-il aujourd’hui ?
Sarah El Haïry : Il joue plusieurs rôles complémentaires.
- Les associations opératrices, qui accueillent des enfants au quotidien : foyers, villages d’enfants, structures d’accompagnement. Elles sont au contact direct des enfants et travaillent souvent avec les départements.
- Les associations qui interviennent dans l’éducation, la santé, la nutrition, le sport, la culture ou la citoyenneté. Elles contribuent à la vie des enfants, à leur ouverture et à leur équilibre.
- Les associations de mentorat, de tutorat et de parrainage, qui créent des liens humains durables. Pour un enfant ou un jeune ayant connu des ruptures, la présence d’un parrain, d’une marraine, d’un mentor ou d’un adulte de confiance peut être déterminante.
- Les associations de plaidoyer sont également indispensables. Elles défendent les droits des enfants, alertent sur les violences, les risques numériques, la santé mentale ou encore la participation des enfants. Elles obligent les pouvoirs publics à rester lucides et exigeants.
Francis Charhon : Vous appelez aussi les fondations à s’engager différemment. Que voulez-vous dire ?
Sarah El Haïry : La philanthropie finance déjà beaucoup d’actions utiles : l’éducation, la santé, la nutrition, la recherche, le mentorat, la culture ou l’inclusion. Mais ces financements restent souvent attachés à un programme, un territoire ou une cause spécifique. Face aux défis de l’enfance, il faut aller plus loin. Ce qui manque aujourd’hui, c’est une capacité à financer le commun, c’est-à-dire des infrastructures utiles à tous les enfants. Par exemple, bâtir un Internet plus sûr ne repose pas seulement sur un projet ponctuel. Il faut des standards, des outils, des formations pour les parents, des ressources pour les enseignants, des dispositifs pour les professionnels, des campagnes de prévention et une coordination entre acteurs.
Francis Charhon : Mais ce n’est pas aux associations ni aux fondations de tout faire. Elles ne peuvent pas, seules, porter cette transversalité ni se substituer à l’action publique. N’est-ce pas d’abord à l’État de conceptualiser ces priorités, d’identifier les grands chantiers et d’appeler ensuite les acteurs volontaires à s’y associer ?
Sarah El Haïry : L’État doit poser une vision, définir les priorités, organiser la méthode et créer les conditions d’une coalition dans lequel chacun peut prendre sa part. L’objectif est que chacun puisse contribuer, selon sa mission et ses moyens, à des chantiers communs, plus longs, moins visibles parfois, mais structurants pour les générations à venir. Il ne s’agit donc pas de demander à chaque fondation d’abandonner son identité ou ses priorités. Mais chacun pourrait consacrer une part de son engagement — financier, humain, bénévole ou en mécénat de compétences — à ces infrastructures communes. L’enfance oblige à penser dans le temps long, et cette responsabilité doit être portée d’abord par une ambition publique claire. C’est dans cet esprit que Haut-commissariat à l’enfance travaille à des démarches qui rassemblent les acteurs publics, les collectivités, les associations, les entreprises, les investisseurs et les philanthropes.
Le numérique : nouveau front de la protection de l’enfance
Francis Charhon : Pourquoi le numérique est-il devenu si central dans votre action ?
Sarah El Haïry : Parce que le numérique amplifie des vulnérabilités existantes et en crée de nouvelles. Les enfants peuvent être exposés au cyberharcèlement, à la pornographie, à la pédocriminalité, à la sextorsion, au chantage, mais aussi à des mécanismes plus diffus comme l’économie de l’attention. Des entreprises conçoivent des interfaces pour capter l’attention le plus longtemps possible. Cela peut avoir des effets importants sur le sommeil, la concentration, la santé mentale ou l’estime de soi. Les parents sont souvent démunis, non pas par manque d’attention, mais parce que ces espaces numériques leur échappent.
Francis Charhon : Comment répondre à ces risques ?
Sarah El Haïry : Il faut agir sur plusieurs leviers. La régulation est indispensable : contrôle parental, majorité numérique, encadrement des plateformes, lutte contre les dark patterns, fermeture d’espaces dangereux, poursuites lorsque les plateformes exposent les enfants à des risques graves. Mais on ne peut pas uniquement interdire. Il faut aussi éduquer les enfants, accompagner les parents et former les professionnels. L’école a un rôle majeur, avec l’éducation aux médias, le développement de l’esprit critique, la compréhension des usages numériques et désormais de l’intelligence artificielle. L’IA ouvre un nouveau champ de vigilance : deepfakes, fausses informations, manipulation, usage des algorithmes. Ces sujets ne relèvent pas seulement de la protection individuelle ; ils touchent aussi à la cohésion démocratique.
Un pacte intergénérationnel
Francis Charhon : Vous faites de l’enfance une question centrale pour notre modèle social.
Sarah El Haïry : Oui, parce que l’enfance est la pierre angulaire de notre pacte social. Notre modèle repose sur une solidarité entre les générations. Si nous ne protégeons pas les enfants, si nous ne leur donnons pas les moyens de grandir, de se former et de se projeter, nous fragilisons l’ensemble de ce pacte. Les enfants d’aujourd’hui auront à porter des charges considérables : l’adaptation au changement climatique, les révolutions technologiques, les mutations du travail, la dette publique, la dette environnementale. Si nous ne leur offrons pas une promesse d’avenir, une protection réelle, des repères solides et des infrastructures communes, nous créons une rupture de confiance. La baisse de la natalité dit aussi quelque chose de notre rapport collectif à l’avenir. Lorsqu’une société doute de sa capacité à offrir un futur désirable, cela se traduit dans les choix de vie. Il faut donc reconstruire un projet d’espérance, un horizon commun où chacun peut trouver sa place. Notre modèle social ne peut pas tenir sur une somme d’individualités. Il repose sur une promesse : soigner, éduquer, protéger, émanciper, permettre à chacun de mieux vivre. Cette promesse commence par l’enfance.
Au-delà des dispositifs, l’enjeu est celui d’un pacte entre générations : protéger les enfants aujourd’hui, c’est préserver la cohésion sociale de demain.
Francis Charhon :
On voit bien l’immense chantier qui est devant nous tous et qui doit attirer toute notre attention. Il nous était impossible de tout couvrir mais nous avons bien compris les défaillances du système et les actions engagées et nécessaires Merci de nous avoir donné de votre temps pour éclairer le sujet.